Va-t-on vraiment entrer en guerre avec la Russie?

Soldats ukrainiens à Konstantinovka le 10 juillet 2014. REUTERS/Gleb Garanich

Soldats ukrainiens à Konstantinovka le 10 juillet 2014. REUTERS/Gleb Garanich

Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine. Est-ce fou de se préparer à une guerre totale avec la Russie? Ou est-ce naïf de ne pas le faire?

De Varsovie, Pologne. Encore et encore – à travers toute ma vie d’adulte, ou du moins j’en ai l’impression – on m’a montré des photo polonaises du bel été 1939: les enfants jouaient dans la lumière du soleil, les femmes élégantes déambulaient dans Cracovie. J’ai même vu la photo d’un mariage de famille qui se déroula en juin 1939, dans le jardin d’une maison de campagne de Pologne qui m’appartient aujourd’hui. Toutes ces photos donnent le sentiment d’une tragédie à venir, parce que l’on sait ce qui arriva ensuite.

Septembre 1939 amena l’invasion de l’Est et de l’Ouest, l’occupation, le chaos, la destruction, le génocide. La plupart des gens qui assistèrent au mariage, ce mois de juin 1939, furent bientôt morts ou exilés. Aucun d’entre eux ne remit jamais les pieds dans la maison de campagne.

Rétrospectivement, ils ont aujourd’hui tous l’air naïfs. Au lieu de célébrer des mariages, ils auraient dû tout laisser tomber, se mobiliser, se préparer pour une guerre totale, tant que c’était encore possible. Et je dois maintenant poser la question: est-ce que les ukrainiens, cet été 2014, devraient le faire aussi? Est-ce que les habitants d’Europe centrale devraient se joindre à eux?

Je me rends bien compte que cette question a l’air folle, et bêtement apocalyptique pour des lecteurs Américains ou d’Europe de l’Ouest. Mais écoutez-moi, ne serait-ce que parce que c’est une conversation que beaucoup de gens en Europe de l’Est ont en ce moment.

Novorossia, la création d'un pays

Au cours des derniers jours, des troupes russes, portant le drapeau d’un pays européen jusqu’à présent inconnu, Novorossia (Nouvelle Russie), ont traversé la frontière sur Sud Est de l’Ukraine. L’académie des Sciences russe a récemment annoncé qu’elle publierait à l’automne une Histoire de la Novorossia, probablement pour retracer ses origines jusqu’à Catherine II de Russie. Différentes cartes de la Novorossia, circulent apparemment à Moscou. Certaines incluent Kharkov et Dnipropetrovsk, des villes qui sont encore à des centaines de kilomètres des combats actuels.

Certains placent même la Novorossia le long de la côte, de manière à ce qu’elle connecte la Russie à la Crimée, et à la fin la Transnistrie, la province occupée par la Russie de Moldavie. Même si elle ne commence que comme un rebut d’Etat, pas reconnu—l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, des «Etats» que la Russie a façonné à partir de la Géorgie, sont ici les modèles—la Novorussie peut grossir avec le temps.

Les soldats russes devront créer cet Etat —leur succès dépendra de la virulence avec laquelle l’Ukraine combattra, et de l’aide qu’ils recevront—mais à la fin, la Russie aura besoin de plus que de simples soldats pour protéger son territoire.

La Novorossia ne sera pas stable tant qu’elle sera habitée par des Ukrainiens qui veulent rester ukrainiens. Il y a bien une solution familière à ce problème. Il y a quelques jours, Alexander Dugin, un nationaliste extrémiste dont les vues ont contribué à former celles du président russe, a émis un communiqué extraordinaire. «L’Ukraine doit être nettoyée de ses idiots» a-t-il écrit—il a ensuite appelé au «génocide» de la «race des bâtards.»

Mais la Novorossia sera aussi difficile à maintenir si elle a des opposants à l’Ouest.

Des solutions possibles à ce problème sont en cours de discussion. Il y a peu de temps, Vladimir Zhirinovsky—membre russe du Parlement, et sorte de bouffon du roi se permettant de dire des choses que ceux au pouvoir ne peuvent pas— a expliqué à la télévision que la Russie devrait utiliser des armes nucléaires pour bombarder la Pologne et les pays de la Baltique —«des Etats nains» les a-t-il appelés —et ainsi montrer qui a vraiment le pouvoir en Europe: «Rien ne menace l’Amérique, c’est loin. Mais les pays d’Europe de l’Est vont se placer sous la menace de l’annihilation totale» a-t-il déclaré. Vladimir Poutine encourage ces commentaires: les déclarations de Zhirinovsky ne sont pas la politique officielle, a expliqué le président russe, mais elles «démarrent les festivités».

Une personne bien plus sérieuse, le dissident russe et analyste Andrei Piontkovsky, a publié récemment un article assurant, dans une logique qui faisait écho aux menaces de Zhirinovsky, que Poutine évalue réellement la possibilité de frappes nucléaires limitées—peut-être contre des capitales de la Baltique, peut-être une ville polonaise—pour prouver que l’OTAN n’est qu’une entité creuse, dénuée de sens, qui n’osera jamais répliquer de peur d’une plus grande catastrophe. En effet, dans des exercices militaires en 2009 et 2013, l’armée russe s’est ouvertement «entraînée» pour une attaque nucléaire sur Varsovie.

Est-ce que tout ça n’est rien de plus que le charabia de fous furieux? Peut-être bien. Et peut-être que Poutine est trop faible pour faire quoi que ce soit de tout ça, et peut-être qu’il ne s’agit que de tactiques d’intimidation, et peut-être que les oligarques le freineront.

Mais Mein Kampf avait aussi l’air complètement fou, pour des lecteurs d’Europe de l’Ouest, ou d’Allemagne, en 1933. Les ordres de Staline de «liquider» des classes et groupes sociaux entiers au sein de l’URSS aurait eu l’air tout aussi fou à l’époque, si nous avions été là pour les entendre.

Mais Staline fut fidèle à ses promesses et mit ses menaces à exécution, pas parce qu’il était fou, mais parce qu’il suivait sa propre logique jusqu’aux conclusions ultimes et avec un dévouement intense—et parce que personne ne l’arrêtait. Aujourd’hui, personne n’est capable d’arrêter Poutine non plus. Donc est-ce hystérique de se préparer pour une guerre totale? Ou est-ce naïf de ne pas le faire?

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