Boire & manger

Vous reprendrez bien un LOL whisky?

Christine Lambert, mis à jour le 30.08.2014 à 19 h 04

Des trublions du malt décoincent avec talent un milieu qui manque parfois un peu d’humour. Mais attention: si l’étiquette décalée des bouteilles prête à sourire, à l’intérieur, c’est du sérieux! D’où leur succès.

On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui, disait Desproges, preuve ultime que le bougre préférait le bordeaux au scotch[1]. Car s’il est une sainte chapelle qui ne se prête pas exagérément au grand écart des zygomatiques, c’est bel et bien celle du malt et de ses adorateurs –du moins tant qu’on respecte la règle d’une consommation modérée. Dans l’univers plutôt tradi-conservateur du whisky, le dégoupillage le plus osé consistera à coller sur l’étiquette de la bouteille un Highlander d’opérette en kilt ou un cerf qu’on jurerait empaillé. Il n’est pas impossible que l’humour, dans les deux cas, ait donc été involontaire.

Seulement voilà. Depuis quelque temps, de talentueux petits bouffons viennent mettre à nu les rois et ébranler le consensus lénifiant. Des négociants et des blenders indépendants (le gaz hilarant du second degré ne touche pas les distilleries) secouent les fûts pour assembler des whiskies impertinents, parfois un peu vantards sur les bords du goulot, mais qui ne se prennent pas au sérieux sur les étagères et font swinguer les bars.

Symptômes poilants de la génération LOL, ces scotchs développent une stratégie qui tiendrait gravée sur un bouchon: se dif-fé-ren-cier. Mais attention, ne commettez pas l’erreur de les prendre à la légère. Dans le flacon, c’est du sérieux! Edités en séries limitées et small batches (petites cuvées), poussés par un design iconoclaste et un marketing débridé, ces blended scotchs[2], blended malts[3] et (plus rarement) single malts séduisent non seulement les collectionneurs et les whisky geeks, mais bien au-delà. Car, si on les choisit d’abord pour leur bouteille pleine d’humour, on y revient pour l’excellence du whisky qu’elle contient.

Les flacons sublimement tatoués de Compass Box ont ouvert la voie il y a une dizaine d’années, dopés par la créativité débridée de John Glaser, leur créateur, le type grâce à qui la mention «blend» a cessé d’être un gros mot. Ils étaient guidés par une philosophie qui semblait redécouvrir les évidences: rendre de nouveau le whisky abordable et signifiant.

Sous les étiquettes originales des bouteilles résonnent des scotchs tout aussi peu conventionnels, qui doivent beaucoup à un fin travail de menuiserie. Car Glaser jongle avec le bois, remontant au besoin un même fût avec différentes essences, ayant subi différents types de séchage, de toastage ou brûlage et contenu auparavant différents alcools. Ce qui lui a parfois valu de chouettes recommandés de la Scotch Whisky Association… et un carton en France, son deuxième marché, où il réalise près de 30% de ses ventes.

Autre caractéristique, que Compass Box partage avec tous les artisans du LOL: ses assemblages en small batches réunissent un petit nombre de whiskies seulement. Le blend Asyla en réunit cinq: trois de malt et deux de grain (contre une quarantaine pour un Chivas). Le best-seller multi-récompensé dans les concours internationaux, le monstre tourbé Peat Monster, est un mariage à quatre –pas de quoi affoler Boutin.

Une autre baffe à tourbe s’est imposée parmi les grands succès du LOL scotch, et ce n’est sans doute pas un hasard: les aspirateurs à phénols l’ont toujours joué rebelle. Big Peat, lancé par Douglas Laing & Co, s’abreuve aux distilleries d’Islay, dont la mythique défunte Port Ellen. En cinq ans, cette forte tête (à gros pif) a déjà éclusé une cinquantaine de batches d’environ 5.000 bouteilles.

Le négociant écossais a donc récidivé en créant il y a quelques mois son alter ego du Speyside: Scallywag («petit voyou» en anglais), illustré par un fox-terrier à monocle. Assemblage de malts de Mortlach, Macallan, Dailuaine et Glenrothes, ce chien fou qui fait le beau en bouche nous change agréablement de tous ces caniches bien dressés qu’a produit dernièrement le Speyside.

Plus compliqués à trouver en France sont les embouteillages de That Boutique-y Whisky Company, lancé en 2012 par le site de vente en ligne british Master of Malt. Il s’agit là de single malts, pour bon nombre issus de distilleries de l’ombre, assemblés en small batches, sans âge et vendus en 50 cl. Les étiquettes désopilantes, inspirées de BD aux couleurs survitaminées, fourmillent de détails et de clins d’œil pour insiders que les geeks épluchent à la loupe, y cherchant les messages cachés. La qualité des whiskies, le faible nombre de bouteilles pour chaque batch et le design malin en ont illico fait des pièges à collectionneurs, rapidement en rupture de stock.

Internet a ses LOLcats; le whisky a des LOLpigs. Chez les cavistes, le Hogshead (le mot désigne à la fois une tête de cochon et un type de fût) embouteillé par Signatory Vintage, blended malt un tiers d’Islay et deux tiers d’Highlands, promène sa truffe pas très loin du Pig’s Nose. Ce blend (57% de single grain d’Invergordon, un tiers de Dalmore, Glenlivet, Fettercairn et 7% de Caol Ila) «doux comme un nez de cochon» a été assemblé par Richard «The Nose» Paterson. Créé en 1977 puis disparu des rayons, il a été repris, relancé et rhabillé par Alex Nicol en 2005, en même temps que le blended malt Sheep Dip.

Moins LOL, Sheep Dip? Sauf si on se demande pourquoi la tête de mouton qui orne l’étiquette a des cornes. Et sauf si l’on en croit les cavistes anglo-saxons, qui ne comptent plus les clients réclamant leur ration de «Sheep Dick» ou de «Deep Shit » (je vous laisse à Google Traduction)…

Sheep Dip a pris le nom du produit antiparasitaire avec lequel on traite les moutons. Par extension, autrefois dans les campagnes, c’est ainsi qu’on désignait familièrement le whisky que les contrebandiers planquaient dans la laine des troupeaux. Derrière ce nom à tiroir se cache en réalité un concentré d’Ecosse, un très bel assemblage (Paterson, again) de single malts issus de seize distilleries et âgés de 8 à 12 ans. Fini de rire!

1 — Relire «L’Aquaphile» dans Les Chroniques de la haine ordinaire Retourner à l'article

2 — Assemblage de single malts et de whisky de grain provenant de plusieurs distilleries. Retourner à l'article

3 — Assemblage de plusieurs single malts provenant de différentes distilleries –pas de whisky de grain, donc. Petit rappel pour ceux qui sont mal réveillés ou déjà endormis: un single malt est un assemblage de whiskies de malt issus d’une seule et même distillerie. Retourner à l'article

Christine Lambert
Christine Lambert (175 articles)
Journaliste
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