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Twitter ne sauvera pas le monde

Slate.com, mis à jour le 15.08.2009 à 12 h 31

Twitter c'est bien pratique pour partager des liens et communiquer avec ses amis, mais pas terrible pour établir la démocratie et renverser des dictatures.

Les régimes autoritaires devraient craindre Twitter.

Absolument pas. On ne craint que ce qui existe, et Twitter existe à peine, si ce n'est pas du tout, dans la plupart des régimes autoritaires. Ces pays ont habituellement leur propre service de microblogging, ou bien l'accès à Internet est trop compliqué ou trop cher pour que Twitter y ait une véritable portée. De plus, quelqu'un qui utiliserait Twitter là-bas parle probablement anglais, a sûrement des contacts à travers le monde et voyage plus que le reste de la population.

En d'autres termes, c'est déjà une cause perdue pour le gouvernement. Associé à d'autres outils - mail, réseaux sociaux, blogs - Twitter est sans aucun doute très pratique pour annoncer des flashmobs ou des manifestations. Celles qui ont suivi les élections controversées en Moldavie il y a quelques mois en furent un parfait exemple, puisque des dizaines de Twitterers ont utilisé le service à ces fins. Cette campagne de mobilisation (qui, au-delà de Twitter, avait aussi une présence sur Facebook et LiveJournal) ont rassemblé des milliers de gens. Bien que les Twitterers moldaves n'aient eu concrètement que peu d'impact sur les évènements, ils ont utilisé la portée internationale et l'aspect viral de Twitter à leur avantage.

Il y a pourtant nombre d'inconvénients - et pas des moindres - à utiliser Twitter lorsqu'on vit dans un régime totalitaire. En effet, Twitter laisse une trace écrite qui peut s'avérer dangereuse quand on est un dissident, et plus l'usage de Twitter se répand, plus les régimes autoritaires ont de renseignements concernant l'opposition - il suffit d'une connexion à Internet. Twitter pourrait donc faciliter l'identification des dissidents, et aider les autorités à pister aussi bien des activistes isolés que des réseaux entiers. La répression en masse est d'autant plus facilitée que votre liste de contacts est consultable sur Internet.

La meilleure source d'infos sur les manifestations post-élection en Iran, c'était Twitter.

Pas forcément. Twitter s'est effectivement avéré très utile pendant les manifestations - encore fallait-il savoir s'en servir - mais si vous aviez passé les six mois précédents à examiner la Twittersphère iranienne, vous auriez tout de suite su à qui faire ou non confiance. Malheureusement, 99,9% des gens qui lisaient Twitter pendant ces évènements en Iran n'avaient pas la moindre idée de ce qu'il fallait ou ne fallait pas croire.

La majorité cliquait sur les mots-clés figurant dans les Trending Topics (comme #iranelection) pour s'informer de ce qu'il se passait à Téhéran. Quelques jours plus tard, les mots-clés #iranelection et #moussavi étaient devenus si populaires que les spammeurs et les marketeux se sont littéralement jetés dessus. (La plupart des spammeurs sont visiblement des robots, puisque #iranelection fait encore partie des Trending Topics sur Twitter, alors que très peu d'utilisateurs continuent de l'utiliser pour parler des élections).

Et le pire dans tout ça, c'est que des partisans du Président Mahmoud Ahmadinejad ont commencé à faire circuler de fausses informations en utilisant ce mot-clé. La plupart ont été rapidement identifiées et publiées sur des sites comme Twitspam.org, mais le mal était déjà fait.

Le meilleur moyen de s'informer était encore de lire des blogueurs à la réputation déjà bien établie comme Andrew Sullivan de The Atlantic et Nico Pitney du Huffington Post, lesquels ont abattu un travail impressionnant en triant le bon du mauvais et en mettant en valeur les tweets importants et utiles. Ceci étant dit, les évènements en Iran ont malgré eux montré le danger d'une confiance aveugle en Twitter pour obtenir des infos de première main.

Twitter est très pratique pour rassembler les foules.

Possible. Si votre objectif est de rassembler 500 personnes à Grand Central (Gare centrale de la ville de New York) et leur faire faire la chorégraphie de Thriller, alors oui, Twitter et son aspect viral est votre meilleur allié. La NYPD, la police de New York (qui a son compte Twitter) va peut-être même vous faire une fleur et ne pas vous embarquer pour ça. Mais si votre but c'est d'essayer de renverser un gouvernement tyrannique au Moyen-Orient, vous feriez mieux d'y réfléchir à deux fois.

Les agents du Mukhabarat (les services secrets) n'ont peut-être pas encore ouvert leur compte, mais il y autant de chances pour qu'eux aussi soient abonnés à votre Twitter. Il vaudrait donc mieux organiser la révolution avec des outils plus fiables, comme des mails cryptés ou même des messages instantanés, et n'utiliser Twitter que pour attirer l'attention sur des manifestations déjà en cours.

La situation en Moldavie prit une tournure inattendue, puisqu'une simple flashmob s'est subitement transformée en mini-révolution. Mais ce qu'il s'est passé en Iran, au contraire, était en partie le résultat d'une campagne organisée par les pro-Moussavi et qui a dû être soigneusement préparée en amont - et surtout pas en ligne - par des collaborateurs proches du candidat, et qui se sont servi des mêmes outils qu'en 1979, lorsqu'ils étaient eux-mêmes de jeunes révolutionnaires, pour leur propagande.

Tracts, posters et même faxs sont très efficaces pour rassembler les militants, pour la simple et bonne raison que leur diffusion ne dépend pas d'Internet. Durant ces évènements, les Iraniens ont compris qu'en plus d'être parfois très lent, Internet n'échappe pas à la censure. Twitter s'est montré certes utile pour la publicité, mais n'a joué qu'un rôle mineur dans le déclenchement ou l'organisation des manifestations.  

Twitter remplace les blogs.

Pas vraiment. Twitter a sûrement récupéré certains avantages réservés jusqu'alors aux blogs, comme partager facilement des liens; le service est également pratique pour s'informer en direct - Twitter et son flux constamment actualisé l'emporte sur les blogs qu'il faut prendre le temps de consulter et où on n'est même pas sûr de trouver ce qui nous intéresse. Mais les blogs ne sont pas près de disparaître: 140 caractères, c'est un peu court, et le blog pourrait devenir un endroit où l'on développe son analyse sur un sujet, destin plutôt ironique pour un medium dont on raillait autrefois le caractère laconique et superficiel.

Et puis les médias traditionnels ne sont pas près de faire confiance à Twitter. Il a fallu cinq ans pour que la plupart des journaux et des magazines acceptent les blogs et les traitent comme de véritables medias capables de relayer des informations, et certains sont encore à la traîne. Il faudra certainement moins de temps à Twitter pour être accepté, mais cela n'arrivera pas du jour au lendemain.

La situation au sein des pays en développement et complètement différente, en particulier ceux où les blogs n'ont pas encore décollé, et où des plateformes pas très sérieuses donnent le ton. Les Russes sont fans de LiveJournal, les Brésiliens d'Orkut, et les Chinois de QQ.  Pour eux, ces sites offrent non seulement un outil de blogging, mais aussi un réseau social, un service de messages instantanés, et d'autres fonctions tout aussi intéressantes. Donc, même s'ils sont séduits par Twitter, la plus grosse partie de leur activité online se fera sur d'autres plateformes.

D'un autre côté, l'essor de l'Internet mobile en Afrique va peut-être pousser des millions de nouveaux internautes à se tourner d'office vers Twitter; pas évident de disserter en 800 signes avec le clavier d'un téléphone.

Twitter n'a aucun modèle économique, et c'est bientôt la fin.

Pas d'inquiétude à ce sujet.

Premièrement, Twitter est très, très addictif, et les gens sont en général plutôt enclins à payer pour nourrir leurs addictions.

Deuxièmement, c'est un formidable outil lorsqu'il s'agit de recueillir des infos quand on travaille dans une agence de presse, dans le marketing, ou bien même pour la CIA (Agence centrale de renseignements américaine). Et comme on le sait, la valeur d'un réseau augmente avec son nombre d'utilisateurs. Il manque encore des outils pour mettre mieux en valeur tout ce que génère Twitter, mais la tâche n'est pas insurmontable. Quelqu'un finira bien par trouver un moyen de faire quelque chose de toutes ces données, et c'est ceux qui paieront qui pourront alors en profiter.

Troisièmement, Twitter est une cible privilégiée pour Google, Yahoo ou Microsoft, qui pourraient proablement finir par l'acquérir. Le problème c'est qu'aucune des ses sociétés ne sera capable de conserver l'esprit Twitter (rappellez-vous comment Google a tué Jaiku, le concurrent de Twitter, aussitôt après l'avoir racheté). Mais tout ça n'est pas non plus complètement insoluble.

En fin de compte, plus on parle de «révolution selon Twitter», plus les diplomates américains et les responsables politiques trouvent du charme à cet outil. La «Diplomatie selon Twitter» remplacera peut-être bientôt la coûteuse BBG, Broadcasting Board of Governors (BBG), qui essaie tant bien que mal de percer. Alors quoi, ils n'auraient que 140 caractères pour exprimer la position des Etats-Unis sur tel ou tel autre sujet? En fait, en dépouillant leurs messages de tout le jargon juridique habituel ils les rendraient bien plus séduisants, et réussiraient à toucher ceux qui sont presque nés avec une souris dans la main, et qui n'ont sans doute jamais entendu le programme BBG's Voice of America à la radio, tout simplement parce qu'ils ignorent ce qu'est une radio. Et quand on voit les sommes dépensées par le gouvernement américain pour soutenir la BBG, on se dit que même s'ils décidaient d'acheter Twitter là, maintenant, ça passerait quand même pour une erreur comptable.

Twitter c'est plein de spammeurs, d'imposteurs, et de dingues.

C'est sûr. Mais c'est pareil pour le Net en général, et ça ne nous empêche pas d'y être. Comparé à tout ce qui aterrit dans votre boîte mail, le spam sur Twitter ne représente pas une menace bien sérieuse. D'ailleurs, les administrateurs ont déjà commencé à traquer ceux qui utilisent le service pour vendre sexe, drogues et rock'n'roll à des utilisateurs crédules.

Il y a effectivement une tripotée d'imposteurs sur Twitter; par exemple, je suspecte l'excellent Slavoj Zizek dont je suis les tweets de ne pas vraiment être le philosophe radical slovène. Mais il faut bien avouer que ce Qui est Qui? rend les choses un peu plus amusantes. Twitter est un univers assez étrange où même les imposteurs représentent une valeur ajoutée, pour autant qu'ils postent des liens marrants ou intéressants (le vrai Zizek m'aurait-il suggéré ce site génial, «White People Who Study Hegel»?) La multiplication d'imposteurs sur Twitter pourrait même donner lieu à un véritable modèle économique: faire payer les célébrités pour que leur compte soit vérifié et que leur profil affiche un logo «Compte certifié». Certains ont fait fortune avec moins que ça.

Twitter n'est que superficialité, et les gens brillants ne devraient pas y participer.

On s'en fiche, non? C'est sûr, ceux à la recherche de longues conversations profondes et éclairées n'ont rien à faire sur Twitter. Mais ce qui pousse autant d'esprits brillants à créer leur compte, c'est être informés de ce que d'autres esprits brillants sont en train de lire ou faire - en temps réel. Ce que ne saisissent pas ceux qui n'ont pas encore perdu leur virginité Twitteresque, c'est qu'en fait, cet outil donne accès à ces longues conversations profondes et  éclairées, qui se trouvent ailleurs. Twitter en tant qu' «outil de découverte» bat les meilleurs sites de syndication comme Delicious et même les blogs comme Kottke et BoingBoing.

Au sein de la Twittosphère, c'est: dis-moi qui tu suis, je te dirai qui tu es. Alors si vous vous ennuyez sur Twitter, c'est que vous suivez certainement les mauvaises personnes. Il est difficile, c'est vrai, de faire le tri parmi tout ce qu'on peut y trouver pour finalement dégoter la perle rare, mais ça vaut vraiment le coup de s'y atteler. Si vous faites attention à ce que vous mettez dans votre feed Twitter, vous recevrez des infos encore plus variées et intéressantes qu'avant. 140 caractères c'est plus que suffisant pour décrire un lien ou exprimer une opinion.

Jusqu'à maintenant, l'influence de Twitter sur la politique mondiale était encore mineure; bien qu'utile pour attirer l'attention sur des endroits ou des évènements négligés par les medias traditionnels, Twitter retombera dans l'oubli dès que ceux-ci auront trouvé une nouvelle coqueluche online. Ceci dit, malgré ce qu'en pensent les superconservateurs, Twitter a bel et bien un impact fort sur notre culture. Nous sommes probablement à l'aube de la Twitter-Renaissance, et si vous y échappez, c'est à vos risques et périls.

Traduit par Nora Bouazzouni

Image de Une: Soldats chinois  Reinhard Krause / Reuters

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