France

Les socialistes français sont-ils piégés comme leurs aînés des années 1920?

Fabien Escalona, mis à jour le 29.08.2014 à 8 h 43

Un billet de 50 francs de 1929 (via Wikimedia Commons).

Un billet de 50 francs de 1929 (via Wikimedia Commons).

Le remaniement gouvernemental, quoiqu’opéré sous la forme d’un acte d’autorité, n’en a pas moins trahi la faiblesse du pouvoir socialiste, deux ans après son arrivée aux responsabilités. Pour y remédier, la ligne «social-conservatrice» de Manuel Valls a été confortée par le président de la République.

Pour beaucoup de commentateurs, l’évènement fait figure de clarification. En même temps, il suscite l’ire de toute une partie de l’appareil et de la base socialiste, qui ne considèrent pas avoir voté «pour ça», autrement dit un cap d’austérité budgétaire et salariale et de soutien aux milieux d’affaires.

Pourquoi le pouvoir socialiste en est arrivé là

Cette orientation était-elle prévisible, ou constitue-t-elle vraiment une déviation par rapport à ce qui aurait dû avoir lieu? Autrement dit, y a-t-il vraiment lieu d’être surpris, ou un tel sentiment s’apparenterait-il à de la naïveté?

Pour répondre à cette question, il faut distinguer la mise en œuvre de ce cap, avec toutes les péripéties qui font l’essentiel du «bruit médiatique», et la nature de ce cap. Nous soutiendrons que c’est cette dernière qu’il était le plus aisé de prévoir, à partir –entre autres– d’une interprétation de la zone euro comme d’un piège comparable à celui de l’étalon-or des années 1920 pour les sociaux-démocrates de l’époque.

S’agissant de la mise en œuvre du cap clairement assumé aujourd’hui, il est évident que la personnalité parfois indéchiffrable de François Hollande a joué un rôle dans son aspect chaotique. De la même façon, il n’était pas aisé d’anticiper à quel point un manque certain de sens politique, ainsi qu’une propension à se laisser impressionner par les lobbies économiques ou conservateurs, ont donné l’impression d’un pouvoir s’échinant à provoquer l’écœurement de milieux pourtant proches de la gauche (notamment les professions de l’enseignement et de la culture).

S’agissant de la nature du cap suivi, le parcours et la campagne de François Hollande livraient déjà une somme d’indices non négligeables. Il était clairement l’un des candidats les plus «centristes» des primaires socialistes et ne faisait pas mystère, par exemple, de son intention de revenir impérativement à l’équilibre des comptes publics en 2017. Cet engagement, au beau milieu d’une crise ayant entraîné la finance mondiale au bord du précipice puis s’étant propagée aux dettes souveraines, tout en provoquant pertes d’emploi et de capacités de production, pointait déjà vers le choix «du sang et des larmes» (pour les chômeurs et la majorité des salariés).

Cela dit, la campagne présidentielle était restée ambigüe, marquée par les promesses d’une révolution fiscale pour réduire les inégalités, d’un arraisonnement de la finance pour la mettre davantage au service de l’économie réelle et d’une renégociation européenne pour recouvrir au niveau continental les marges de manœuvre perdues au niveau national. Si le manque de préparation, les tergiversations et le poids des influences permettent de rendre compte de l’abandon des deux premières promesses, celui de la troisième nous renvoie aux motifs les plus structurels qui rendaient prévisible le cap actuel.

La zone euro comme «pot au noir» des socialistes français

De fait, l’absence de réelle confrontation avec les instances communautaires et avec l’Allemagne a été un choix inaugural et déterminant du quinquennat de François Hollande. Ce choix était lui-même attendu, non seulement en raison du profil du nouveau président de la République, mais aussi parce que celui-ci n’avait jamais vraiment expliqué pourquoi et avec quelles armes il obtiendrait une renégociation en faveur des intérêts de la France et des pays du sud de l’eurozone. Cette indétermination, qui allait se transformer en renoncement, avait été au cœur des divergences de fond qui séparaient le candidat socialiste de celui du Front de gauche.

Or, le faisceau de contraintes lié à la monnaie unique est une raison fondamentale (même si pas unique) de l’orientation actuelle du gouvernement. Dans une certaine mesure, ces contraintes font penser à ce qu’a pu représenter l’étalon-or pour les sociaux-démocrates européens des années 1920 qui ont été confrontés aux responsabilités.

Il s’agissait d’un système monétaire instaurant des parités fixes entre les monnaies nationales, elle-même censées pouvoir se convertir directement en or. Le plus important à retenir, au-delà des aspects techniques, est que ce système présentait un «biais déflationniste». Autrement dit, en cas de déséquilibres dans l’économie réelle, ceux-ci étaient essentiellement absorbés par les salariés via l’austérité. Abandonné lors de la Première Guerre mondiale, l’étalon-or fut rétabli dès le début des années 1920 dans un contexte de dérégulation des économies, de spéculation financière et de craintes d’un retour de l’inflation.

A l’époque, la plupart des sociaux-démocrates ne possédaient pas de conception très aboutie de la monnaie en régime capitaliste. En attendant un changement révolutionnaire encore hors de portée, et pour diverses raisons, il leur semblait que le retour à l’or (cette «relique barbare», selon Keynes) représentait un moindre mal. Pourtant, le biais déflationniste de l’étalon-or conduisait les gouvernants à mener des politiques restrictives pour s’y maintenir, ce qui aiguisait le conflit entre capital et travail au détriment du second.

Le chercheur Tom Notermans a bien décrit le dilemme des sociaux-démocrates de cette époque. Ou bien les restrictions budgétaires et la diminution du «coût du travail» les mettaient en situation de décevoir leur base, ou bien le refus de ces politiques conduisait à leur chute et à un retour impuissant dans l’opposition. Avant des décennies plus glorieuses par la suite, les sociaux-démocrates suédois n’échappèrent pas à cette problématique. Les travaillistes britanniques, pour leur part, ne tinrent que quelques mois au gouvernement en 1924, puis se divisèrent lors d’une seconde expérience en 1929-31.

Ce n’est qu’au moment de la Grande Dépression, et sous la pression du risque de déflation, que le pragmatisme conduisit au triomphe de politiques expansives, quitte à sortir de l’étalon-or. En France, la «mini-reflation» du Front populaire, lors du premier gouvernement dirigé par des socialistes, fut menée hors de ce système. L’explosion de ce dernier, dans la première moitié des années 1930, ouvrit par ailleurs la voie à une compréhension différente de la monnaie, désormais rapatriée dans le champ des choix politiques.

Mis en place après la Seconde guerre mondiale, avant d’être à son tour démantelé dans les années 1970, le système de Bretton Woods reflétait ce changement de vision. Il s’agissait d’un système de parités fixes mais ajustables, qui laissait beaucoup plus de choix aux pays souverains pour résorber leurs déséquilibres. Protégés par des contrôles sur les mouvements de capitaux, ils pouvaient par exemple recourir à l’inflation ou à la dévaluation (les défauts sur les dettes étant, comme aujourd’hui, des recours ultimes).

Or, selon l’économiste Matthias Matthijs, l’actuelle zone euro ressemble beaucoup plus à une sorte de «new Gold Standard » qu’à un «new Bretton Woods» aux principes bien enterrés. Elle aussi présente un clair biais déflationniste, en raison d’une architecture très fortement influencée par l’Allemagne, traduisant en outre une conception de la monnaie comme devant être soustraite aux choix politiques.

Un remake imparfait, mais potentiellement dévastateur

Les deux systèmes ont bien sûr des différences importantes. La BCE pourrait par exemple «imprimer de l’or» (sous forme d’euros, bien sûr…) tant qu’elle le veut. Matthijs souligne cependant que la gestion de la crise des dettes souveraines a durci le biais déflationniste de la zone euro, et que l’Allemagne est prête à bloquer toute tentative expansionniste. C’est aussi ce que fait remarquer le journaliste Romaric Godin sur le site de La Tribune, expliquant pourquoi et comment Berlin est parti en guerre contre toute tentative de «relance européenne», aidé en cela par le récent remaniement français.

Depuis l’absence inaugurale de renégociation du TSCG avec l’Allemagne, jusqu’au gouvernement Valls II, il y a ainsi une conformation croissante de la politique française à la structure profonde d’une zone euro dominée par l’Allemagne, qui conduit à s’attaquer à la fois aux dépenses publiques et au coût du travail. Les fameuses «réformes structurelles» s’inscrivent dans cette orientation, à la fois pour assurer un rapport de force favorable aux employeurs sur le marché du travail, et pour tenter de grappiller des points de croissance en «libérant» les énergies. On peut ranger sous cette catégorie les évocations récentes d’un relèvement des seuils des sociaux ou d’une libéralisation du travail le dimanche.

Comme sous l’étalon-or, la base électorale du PS et de François Hollande est heurtée par cette orientation, elle qui attendait surtout l’absence d’austérité et davantage de justice sociale. En deux ans, la proportion d’inscrits qui ont accordé leur suffrage au candidat Hollande, puis aux listes socialistes aux européennes, a ainsi été divisée par quatre. Pourquoi, alors, cette politique est-elle poursuivie?

On peut évoquer ici une différence essentielle avec les sociaux-démocrates européens des années 1920, qui consiste dans l’absence de lien organique avec le mouvement ouvrier, lui-même bien affaibli. Là où ces derniers étaient tiraillés et soutenaient parfois des salariés en lutte tout en étant au pouvoir, l’exécutif actuel ne connaît que peu de forces de rappel, hormis des élections intermédiaires qui n’entament pas son pouvoir, ou des remontées d’élus que les institutions de la Ve République lui permettent de dompter.

Plus profondément, le maintien de ce cap traduit tout bonnement la conviction de l’exécutif selon laquelle il n’existe pas d’alternative viable. D’un côté, le démantèlement de la zone euro est considéré comme une option trop dangereuse, que ce soit économiquement ou politiquement. Elle est donc exclue du débat. D’un autre côté, la transformation de l’eurozone dans un sens expansionniste apparaît tout aussi délicate, parce qu’elle en contrarierait le pays membre le plus puissant.

Or, l’exécutif ne souhaite pas d’un conflit qui serait forcément violent, au péril de la zone elle-même. Ceci d’autant moins qu’il est persuadé que la France doit effectivement se réformer dans le sens des exigences allemandes. Même si pour l’instant, cette ligne aboutit à un échec politique et social, elle relève d’une forme de cohérence que l’on a de la peine à retrouver chez les contradicteurs socialistes du pouvoir. Ceux-ci n’ont par exemple jamais vraiment répondu à l’argumentation de l’économiste Jacques Sapir, qui pointe les déséquilibres inévitables d’une cohabitation d'«inflations structurelles» hétérogènes sous une monnaie unique.

Les implications pour la gauche et pour la nature de notre régime politique sont évidemment lourdes. Il n’est d’ailleurs pas anodin que, selon les économistes ayant travaillé sur l’échec de l’étalon-or, une des raisons consistait en son inadaptation à l’ère démocratique. En clair, l’étalon-or était bien adapté à une «Belle Epoque» durant laquelle le droit de suffrage était encore peu répandu, mais plus à des régimes devant tenir compte des intérêts et de la voix des masses. Coïncidence frappante, c’est aussi à la Belle Epoque que Thomas Piketty se réfère pour trouver un équivalent au développement contemporain d’inégalités de richesse extrêmes et dangereuses.

S’il n’y avait que ça…

Les socialistes français ne sont certes pas la seule force de centre-gauche à connaître des difficultés en temps de crise ou à avoir épousé une large partie du paradigme néolibéral. Or, en Grande-Bretagne, en Australie ou en Nouvelle-Zélande, la contrainte monétaire n’est pas la même.

De fait, le tour très orthodoxe pris par la politique économique sous François Hollande s’explique par une autre contrainte majeure et surplombante. Il s’agit là, comme nous l'avons déjà expliqué, de l’analyse qui fait des taux de croissance élevés une condition indispensable du projet social-démocrate qui a triomphé dans le second après-guerre.

Il n’empêche. Les transformations de l’économie-monde capitaliste se doublent, dans le cadre de la zone euro, d’une autre somme de difficultés qui rappellent la contrainte de l’étalon-or pour les sociaux-démocrates des années 1920. Faudra-t-il que la déflation se confirme pour que la zone euro puisse être reconfigurée radicalement ou démantelée? Ou l’alignement de la France sur l’Allemagne prépare-t-il une prolongation longue de la situation actuelle?

Dans tous les cas, le quinquennat de François Hollande se situe à la jonction de l’éclatement de toutes les contradictions de la social-démocratie de l’UE.

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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