FranceParents & enfants

La rentrée des profs ressemble à celle des élèves: des angoisses et des jugements hâtifs

Thomas Messias, mis à jour le 01.09.2014 à 10 h 23

L'un de nos chroniqueurs, professeur de maths dans un lycée, raconte comment il a préparé sa rentrée et les erreurs à ne pas commettre les premiers jours.

REUTERS/Michael Kooren.

REUTERS/Michael Kooren.

Quand j’étais gamin, je pensais que mes profs n’avaient pas de vie en dehors de l’école. Qu’ils étaient juste profs. Je ne pouvais pas les imaginer en train d’aller au cinéma, de faire du sport, de jouer avec leurs enfants (pour cela il aurait déjà fallu qu’ils fassent des enfants, beurk). Mes camarades semblaient partager ce point de vue hyper paradoxal: faire cours ne nécessitait aucun travail préparatoire, mais être prof voulait dire l'être vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

En rejoignant à mon tour les rangs de l’Éducation nationale, j’ai réalisé que personne ne me demanderait de faire vœu de chasteté ou de renoncer à boire de la Guinness. J’allais être prof 18 heures par semaine (plus les heures supplémentaires, les réunions et le boulot à la maison); le reste du temps, je serais juste moi.

Ayant exercé en collège pendant une demi-douzaine d’années, j’ai pu constater que la croyance sur la non-humanité de l’enseignant a la dent dure, en particulier chez les plus jeunes. J’ai croisé plus d’une fois des élèves stupéfaits de me voir promener l’un de mes enfants en poussette ou écouter de la musique avec un casque (rendez-vous compte: avec un casque). J’ai pourtant l’air d’un type normal, qui porte des jeans et des t-shirts pas repassés. Mais rien n’y fait: fin juin début juillet, quand sonne l’heure des vacances d’été, je sais que beaucoup d’entre eux imaginent que je vais passer deux mois enfermé dans l’armoire de ma salle de classe, comme l’écorché de la salle de biologie, avant d’en ressortir comme si de rien n’était aux premiers jours de septembre.

Les vacances, c'est les vacances

Il est temps de dévoiler un secret qui va bouleverser plus d’un élève: à quelques détails près, les profs sont des gens comme les autres. Dans les jours qui précèdent les grandes vacances, ils prennent des bonnes résolutions pour l’année suivante. Puis beaucoup s’emploient à procrastiner, encore et encore, jusqu’à ce que les derniers jours d’août se fassent inévitables.

Élèves, ne culpabilisez pas de ne pas avoir bossé pendant les vacances: c’est également le cas de la majeure partie de vos professeurs.

Les premiers jours de classe sont d’ailleurs très représentatifs. En sept petites années d’expérience, ma façon d’aborder la rentrée a évolué. J’ai longtemps été de ceux qui prenaient tout leur temps, pour ne pas brusquer les élèves. Faire l’appel et noter dans la liste les erreurs de prononciation à ne plus commettre, improviser la rédaction d’une fiche de renseignements détaillée («sur une demi-feuille, dans le sens de la hauteur»), puis expliquer longuement ce que j’attends des élèves. Une méthode qui m’apparaît désormais comme salement inefficace. 

J’ai laissé tomber les fiches de renseignements (le logiciel utilisé pour rentrer les absences et les notes, géré par l’administration, inclut toutes les informations nécessaires) et j’ai considérablement raccourci mon speech de présentation.

Il m’a fallu assister à quelques meetings politiques pour finir par réaliser qu’il n’y a rien de plus ennuyeux que les longs monologues pleins de promesses et de bonnes intentions. Donc j’épargne ces pauvres ados. Sans oublier que tout ce blabla pourrait donner l’impression que je meuble pour cacher que je n’ai rien préparé –soyons francs, c’est arrivé.

J’ai fini par opter pour ce qui m’aurait semblé trop brutal il y a encore quelques années: au bout de moins de dix minutes, j’entame le premier chapitre. Une excellente façon de sonder un groupe de classe, et de repérer d’entrée les élèves soigneux et les tire-au-flanc. Certains de mes collègues sont plus impitoyables que moi: ils soumettent à leur élèves une évaluation «pour voir où ils en sont». Je trouve ça un peu dur. Sans compter qu’une évaluation, ça implique de corriger des copies le soir même...

En quelques minutes du premier cours, les élèves bavards se font remarquer, tout comme les rebelles (le traditionnel «J’ai pas de feuille donc je peux pas écrire») et les angoissés (demander en quelle couleur on souligne le titre, c’est normal en sixième, pas en terminale).

Les profs sont aussi catalogués

L’air de rien, ces premières heures sont extrêmement importantes, et c’est pourquoi elles sont si angoissantes pour les enseignants. Les ados ne mettent pas bien longtemps à nous cataloguer. Trop sévère, trop laxiste, extrêmement pointilleux... En deux temps trois mouvements, notre réputation est faite.

On note deux sortes de profils extrêmes. Il y a d’une part ceux qui aiment les entrées en matière musclées, très rentre-dedans, où la moindre respiration trop bruyante est passible de sanction (j’exagère? oui, j’exagère).

L’objectif: montrer aux élèves qu’ils n’ont pas intérêt à bouger une oreille de toute l’année scolaire. Cette méthode, souvent conseillée dans les IUFM, peut être d’une grande efficacité à condition d’être bien dosée: si cela peut être salvateur avec des élèves remuants, semer la terreur dans les rangs n’aide pas exactement à créer une relation saine entre le professeur et sa classe. J’ai vu des élèves se fermer comme des huîtres pendant toute une année scolaire avec un ou une prof qui les avait un peu trop étouffés durant les premières heures...

D’autre part, il y a les profs qui préfèrent la jouer sympa. Ils aiment tellement le relationnel avec les élèves qu’ils n’ont surtout pas envie de leur faire peur. Sauf qu’à trop jouer à copain-copain, on va au devant de sérieuses déconvenues...

J’ai travaillé pendant quatre ans dans la salle voisine d’un jeune collègue que j’ai vu reproduire les mêmes erreurs durant chaque mois de septembre: s’asseoir en tailleur sur son bureau pour montrer sa coolitude, repousser sans arrêt l’heure de la punition, jouer le grand frère avec des gamins dont il ne savait encore rien... Ce pauvre collègue a passé chaque année scolaire à tenter de rattraper ses erreurs de la rentrée. Avant de reproduire ces erreurs une fois septembre revenu, parce qu’il n’est pas simple de modifier ses habitudes.

Les sérieux et les glandeurs

Les professeurs qui font preuve d’une grande sévérité à la rentrée sont souvent ceux qui ont bien préparé leurs cours, tandis que ceux qui n’ont pas fait grand chose se montrent généralement plus coulants. Une façon d’acheter la paix sociale.

En fin de journée, ou le lendemain matin, chaque classe passe au révélateur de la salle des profs. Là encore, les enseignants se comportent exactement comme leurs élèves: en petits groupes informels, chacun raconte sa vision des premiers instants passés avec ceux qu’il va côtoyer pendant une dizaine de mois.

La seconde 5, je la sens pas...

Ne croyez pas que les profs soient forcément plus fins que les élèves en terme de caractérisation: on se met mutuellement en garde à propos d’un élève qui semble instable, on se moque de la dégaine de tel autre, on lance quelques généralités comme «la seconde 5, je la sens pas»...

Je ne me lance dans ces échanges qu’avec une infinie parcimonie. D’abord parce que je préfère écouter, ensuite parce qu’on se plante très souvent. L’emmerdeur de la classe ne se révèle parfois qu’au bout de quelques semaines, après avoir pris le temps d’observer son environnement...

Pour les mêmes raisons, les parents ont tout intérêt à se méfier des portraits dressés à la va-vite par leurs ados à propos de leurs profs. On a vite fait d’être décrits comme des bourreaux ou des traîne-savates, alors que nous sommes pour la plupart moins caricaturaux que ça.

Et ma rentrée?

Personnellement, et sans prétendre disposer de LA méthode de travail idéale, je me remets souvent au travail une fois franchie la barrière psychologique du 15 août. Cela me laisse deux semaines pour m’imprégner des programmes –on ne les connaît pas tous par cœur, notamment au lycée où les filières sont– et préparer les premiers chapitres (séquences, dans le jargon) de l’année.

L’objectif est de pouvoir tenir jusqu’aux vacances de la Toussaint, soit sept semaines plus tard. C’est tout à fait gérable en quinze jours, et il y a fort à parier qu’après une à trois semaines de cours, il faudra remanier la suite en fonction du niveau, de la quantité de travail et du degré d’autonomie des élèves. Chaque millésime est différent et plutôt imprévisible, en particulier dans les établissements labellisés ECLAIR (Écoles, collèges et lycées pour l’ambition, l’innovation et la réussite, soit l’équivalent grosso modo de nos anciennes Zones d’éducation prioritaire), où l’implication des élèves au cours de l’année dépend de mille facteurs scolaires et extra-scolaires.

J’ai cessé de croire au cours parfait, mais celui qui s’approche le plus de la perfection (pardonnez l’immodestie de l’expression), c’est celui qui se réinvente sans cesse. Je ne consulte plus ma montre toutes les trois minutes pour savoir si je suis en avance ou non sur le minutage de ma séance (une aberration enseignée dans certains IUFM, où tout doit être prévu quasiment à la minute près).

Au fond, tout dépend de la personnalité de l’être humain qui se cache derrière chaque prof. Pour certains, travailler beaucoup et sans interruption est une façon de se rassurer, de se convaincre que tout va bien se passer; pour d’autres, un certain détachement (avec un bonus paresse pour une partie d’entre eux) est de mise pour ne pas risquer le burnout en cours d’année. 

Des profils diamétralement opposés que l’on retrouve d’ailleurs chez les élèves. Ce qui donne lieu à un enchevêtrement amusant (mais pas toujours partial) dans les appréciations données en cours d’année. Un enseignant besogneux estimera à regret que certains élèves ne forcent pas leur talent (alors que leur adaptabilité et leur facilité de compréhension sont d’immenses atouts); à l’inverse, un professeur qui s’économise davantage reprochera à certains bons élèves d’être trop scolaires (sous-entendu: leur travail est bien fait, mais l’ensemble manque de génie). Un casse-tête qui se ressent parfaitement lors des conseils de classe, où les différentes conceptions de ce que doit être un élève se télescopent dans des débats sans fin.

La conclusion de tout cela, c’est qu’il n’y a pas de profil idéal ni chez les profs ni chez les élèves, et que les glandeurs sont dans les deux camps. Surtout, chacun a bien le droit de profiter des vacances d’été comme il l’entend. Par exemple, j’aurais continué à boire de la Guinness et à me coucher à des heures indues jusqu’à la toute fin de ces si précieuses vacances d’été.

Thomas Messias
Thomas Messias (138 articles)
Prof de maths et journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte