Être reporter de guerre, c'est risquer sa vie pour des gens qui n'en ont rien à faire (ou ne vous croient pas)

Les décombres de l'hôpital al-Tabaqa, près de Raqqa. REUTERS/Stringer.

Les décombres de l'hôpital al-Tabaqa, près de Raqqa. REUTERS/Stringer.

La vidéo de la décapitation du reporter de guerre américain James Foley par l'Etat islamique a fait passer le groupe djihadiste du statut d'extrémistes se battant dans une lointaine guerre religieuse à celui de menace bien réelle et directe aux yeux de l'opinion américaine et, dans une certaine mesure, occidentale.

Mais, pour certains de ses confrères, elle est aussi venue remettre en cause le sens d'un métier à haut risque dont le travail est de plus en plus déconsidéré. C'est le cas de Tom A. Peter. Ce journaliste freelance, qui a passé sept ans à couvrir des conflits au Moyen-Orient et en Afghanistan et a été brièvement enlevé à Alep en novembre 2012, explique dans un article saisissant publié par The New Republic pourquoi il a décidé d'arrêter de partir risquer sa vie pour écrire des articles qui ne sont lus que par une toute petite minorité de gens, et dont beaucoup d'Américains remettent désormais en cause la véracité par simple réflexe intellectuel contre «les médias».

Il raconte cette discussion, début 2013, avec une amie d'amis en Floride qui, quand elle a appris qu'il couvrait la guerre en Syrie, lui a immédiatement demandé s'il écrivait la vérité, pourquoi les médias ne lui disaient pas tout sur le conflit et la vraie nature de l'opposition, pourquoi elle avait l'impression qu'on lui cachait des choses. Il lui fit alors remarquer qu'il avait écrit sur ce sujet particulier (tout comme James Foley), et que l'édition du New York Times posée sur sa table, mais qu'elle n'avait sans doute pas lue, y consacrait également un long article.

Ces sont ces «innombrables consommateurs d'information comme cette femme en Floride, enfermés dans un immeuble de luxe, entourés d'informations auxquelles ils refusent d'accéder ou qu'ils refusent de prendre en considération» qui ont définitivement découragé Tom A. Peter de repartir sur le front.

Les journalistes n'ont jamais été aussi peu aimés aux Etats-Unis qu'aujourd'hui. Selon une étude du Pew Research Center, deux tiers des Américains pensent que leurs informations sont souvent inexactes, et 42% que cette profession est immorale. Un récent sondage a montré qu'en France aussi, le journalisme était un des métiers en lesquels la population a le moins confiance.

Dans le même temps, le journalisme est régulièrement cité parmi les pires métiers à exercer dans les études sur le sujet en raison du stress, du salaire et de la précarité, sans même parler des traumatismes que les journalistes de guerre ayant assisté à des atrocités gardent toute leur vie.

«Que vous écriviez depuis Alep, depuis Gaza ou depuis Rome, les rédacteurs en chef ne font pas la différence. Vous êtes payé le même prix: 70 dollars l'article», écrivait en juillet 2013 la journaliste italienne freelance Francesca Borri, qui a couvert de nombreuses zones de conflits pour des journaux italiens.

 «Même si vous aimez le métier, il est difficile de ne pas être rongé par un boulot qui nécessite parfois que vous risquiez votre vie pour des lecteurs qui se demandent si vous ne supportez pas tous ces désavantages et ces risques simplement pour promouvoir vos idées cachées», déplore Tom A. Peter, qui écrit à propos de James Foley:

«Maintenant qu'il est parti, j'aimerais croire qu'une personne si extraordinaire est morte pour informer le public américain avide de connaitre la vérité. Il est plus difficile d'accepter ce qui s'est vraiment passé, à savoir qu'il est mort pendant que les gens se sont impatiemment fait une opinion sur sa profession et les sujets qu'il couvrait sans prendre la peine de lire les articles qu'il leur mettait sous les yeux.»

Si vous ne faites pas partie de ces gens, vous pouvez aller lire les articles pour lesquels James Foley a risqué (et perdu) sa vie, ou les innombrables autres reportages de qualité sur la situation au Moyen-Orient. 

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