Le poste de ministre de l'Éducation sert-il encore à quelque chose?

Najat Vallaud-Belkacem et Benoît Hamon, le 15 juillet 2014 à l'Assemblée nationale. REUTERS/Charles Platiau.

Najat Vallaud-Belkacem et Benoît Hamon, le 15 juillet 2014 à l'Assemblée nationale. REUTERS/Charles Platiau.

Que laisse Benoît Hamon à Najat Vallaud-Belkacem? Comme Vincent Peillon avant lui, le sentiment que la gauche n’a pas cherché très longtemps à mettre en avant l’éducation, qui était pourtant au centre de ses engagements de 2012.

Nommé ministre de l'Éducation le 2 avril dernier, Benoît Hamon, remplacé par Najat Vallaud-Belkacem, ne siège plus au gouvernement. Mazette, 147 jours, dont deux mois sans école, et même pas une rentrée, ça fait un peu bizarre, un peu léger même. J’en suis tombé de ma chaise (modèle fauteuil en plastique moulé blanc, celui des vacances) quand j’ai compris ce qui arrivait. 147 jours!

Déjà, Vincent Peillon, qui avait pourtant porté la question éducative depuis la campagne présidentielle, n’avait pas fait preuve d’une énorme détermination pour garder son poste de ministre de l’Éducation dans le gouvernement précédent. Sa communication sur le dossier des rythmes scolaires n’avait pas été à la hauteur de son ambition sur le sujet.

Et à l’heure de son départ, les journalistes ont compté les mois à son poste: seulement 22. Trop d’emmerdements? De contestations? À l’époque, à Slate, ce changement nous avait paru envoyer un fort mauvais signe: «À force de changer de ministre rien ne changera jamais», écrivions-nous à l’arrivée de Benoît Hamon au ministère.

Le nouveau ministre arriva donc à son poste et nous pûmes observer dans l’agenda que publie chaque semaine le service de presse du Men (c’est le petit nom qu’on donne au ministère de l’Éducation nationale dans le jargon éducatif) qu’il consacrait une partie importante de son temps à des rencontres: avec les syndicats, avec des spécialistes de l’éducation, des sociologues de l’éducation, etc. Mais il faut bien avouer que nous fûmes très surprise, le jour où, avec ma consoeur de L'Express Marie-Caroline Missir[1], nous reçûmes un texto d’invitation à déjeuner avec le ministre. Et ce en tout petit comité puisque nous étions seules avec Benoit Hamon et sa chargée de communication.

À ce moment du récit, il nous faut faire un petit aveu, et pour cela repassons à la première personne: je ne suis pas très rompue à l’exercice du «Je mange avec un ministre», et pas très versée dans le journalisme politique. En revanche, je travaille depuis des années sur les questions éducatives, questions politiques mais surtout pédagogiques, et la possibilité de pouvoir échanger de manière informelle sur ces sujets me parut opportune –j’apprendrais sûrement des choses sur le fonctionnement de l’institution. Marie-Caroline Missir et moi avons essayé de parler avec le ministre à plusieurs reprises de dossiers relatifs aux réformes et à la pédagogie.

Le jeu politique prime

Et… comment dire? Si l’on peut évoquer des sentiments, les sensations que l’on éprouve lors d’une entrevue, je dirais que je me suis sentie mal à l’aise. Visiblement, ça n’accrochait pas. J’ai évoqué les résultats des évaluations de CE2 que le ministère venait de rendre publics et qui sont inquiétants, car ils indiquent qu’en moyenne, les élèves du primaire comprennent de moins en moins bien le sens de ce qu’ils lisent. Pas de relance. 

À un autre moment, j’ai parlé du collège Clemenceau (Paris XVIIIe), que je venais de visiter et des discussions passionnantes que j’avais eu avec le principal adjoint, Pascal Odin. Ce collège est classé Rep+, c’est à dire super zone d’éducation prioritaire, éducation prioritaire qui vient d’être réformée.

On le sait, l’échec scolaire, massif, plombe l’école française. Au vu des résultats des élèves, il semble que nous ne sachions traiter et résoudre les difficultés de nos élèves. Les enfants des catégories populaires sont les plus touchés et ça commence dès les petites classes: je demandais donc au ministre, qui se disait en premier mobilisé par la nécessité de lutter contre les inégalités, comment il comptait s’y prendre pour lutter contre l’échec au primaire, et s’il pensait que c’était une priorité. J’avoue que je me suis rarement sentie aussi peu intéressante.

En revanche, Benoît Hamon fit preuve d’un intérêt beaucoup plus vif et manifeste, son œil pétillant, quand nous avons évoqué les rapports de force au sein du gouvernement et du parti socialiste. Le message qu’il a tenu à nous faire passer étant que c’était grâce à son poids politique que les créations des presque 60.000 postes prévus avaient pu être préservées dans l’Éducation nationale.

Ce que nous avons aussi pu lire et entendre de ce ministre, lors des interviews accordées à la presse, c’est une volonté d’apaiser le climat. Cela s’est manifesté, faut-il le rappeler, par le fait de mettre fin à l’ABCD de l’éducation; l'assouplissement du décret sur les rythmes, brouillant tout de même un peu le message de celui qui affirme être à la gauche du PS; et le fait de remettre la prérentrée 2014 à l’endroit du calendrier dont elle n’aurait jamais dû bouger pour le SNES, syndicat majoritaire du secondaire, en septembre (et non le 29 août comme prévu).

Un renoncement de plus

Le changement de ministre à la veille de la rentrée semble être un renoncement supplémentaire vis-à-vis de l’Éducation nationale, une manière de la laisser un peu plus tomber. Pour les «pédagogues», comme Philippe Watrelot, président du CRAP, l'association éditrice de la revue des Cahiers pédagogiques: 

«C’est un mauvais signal, il n’y a pas de continuité de l’action. Nous avons entendu un discours de gauche mais assisté à une politique de compromis au ministère –une approche très "hollandaise" avec l’enterrement des ABCD de l’égalité, un décret "recul" sur les rythmes et une réflexion sur l’évaluation qui semblait plutôt marquée par la naïveté de celui qui découvre un sujet.»

Du coté des syndicats, Sébastien Sihr du Snuipp, principale formation du primaire, demande «un discours clair et lisible» au Ministère  et parle d’une «crise de confiance». Au Se Unsa, le syndicat qui soutenait le plus le gouvernement socialiste dans ses réformes et de loin le moins critique sur l’épineuse question des rythmes scolaire, c’est aussi la colère qui domine, c’est un «abandon en rase campagne».

Et chez les enseignants, les commentaires des profs sur les réseaux sociaux montrent une sérieuse baisse de confiance et d’estime dans la parole politique:

«Pfff... Moi j en peux plus, ça me démotive complètement ... Comment croire en ce qu’on nous demande de faire si ça change tout le temps?» nous dit Magali Roy, sur Facebook[2].

Un autre exemple, un extrait d’un statut Facebook de Françoise Cahen, prof de lettres au lycée:

«Je me demande donc ce qui peut arriver de bon à l'Éducation nationale avec des ministres qui partent juste après avoir fait un petit coucou. C'est vraiment triste, et rageant. Quand l'intérêt de tous passera-t-il avant les bisbilles politiciennes de personnes? On se prend à rêver d'une politique de l'éducation enfin cohérente: elle serait conduite par quelqu'un qui s'investirait réellement dans ce qui est essentiel pour le pays, et non pour faire carrière dans un parti.»

Le Parti socialiste aura donc réussir ce tour de force: convaincre les profs, une partie non négligeable de son électorat, qu’il se soucie peu des réformes mises en place dans l'Education. Une belle démonstration du manque de conviction des ministres dans les réformes qu’ils mettent eux-mêmes en place et pour poursuivre une tâche qu’ils ont accepté.

La «machine école», quoi qu’il arrive, continue de tourner grâce aux enseignants, administratifs, agents, cadres. Des solutions pour lutter contre l’échec scolaire, mieux accueillir les élèves, peuvent s’élaborer (ou pas!) à l’échelle du terrain, dans les établissements, dans les classes –les politiques et leurs réformes ne font que passer. On voudrait démontrer que le ministre de l’Éducation nationale ne sert à rien qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

À lire sur le sujet

Du changement dans l'école. Les réformes de l'éducation de 1936 à nos jours, par Antoine Prost.

 

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