Gay Pride: quand la fierté fait honte

La WorldPride de Toronto, le 29 juin 2014. REUTERS/Mark Blinch.

La WorldPride de Toronto, le 29 juin 2014. REUTERS/Mark Blinch.

La recomposition des marches des fiertés à Montréal reflète les divisions du mouvement LGBTQ autour de la commercialisation à outrance de la culture gay ou de la gentrification des quartiers.

«Je n'irai pas au défilé de la Fierté. J'ai la rage juste à imaginer être entourée d'homonationalistes avec Peter Tatchell comme grand Marshal, de stickers gigantesques de Viagra, de Justin Trudeau et de Denis Coderre, de la lesbonormativité de Féminin/Féminin, de tout l'argent rose du village, du Pink washing de tourisme Israël, du racisme qui exotise les personnes de couleurs, de la misogynie puante et assumée de certaines couches bien visibles de la "communauté", du collectif carré rose qui se désolidarise de nous touTEs en demandant plus de flics et de caméras de sécurité dans le village, du sexisme et des homos cis blancs musclés épilés qui représentent "l'image" des LGBTQ complètement dépolitisée et vidée de son pouvoir subversif.»

C’est par ce post sur Facebook que Barbara Legault, alias Barb Zee Radikale, militante lesbienne queer radicale et coorganisatrice de la dyke march (marche des lesbiennes) de Montréal, a annoncé qu’elle n’irait pas à la gay pride de cette même ville, qui avait lieu le 17 août.

Des marches vides de sens

La dyke march, elle, s’est déroulée une semaine plus tôt et a réuni 700 personnes. Son mot d’ordre était: «Les gouines contre l’austérité». La marche officielle a rassemblé 2.000 personnes et s’est ébranlée sous une pluie qui n’a pas eu raison des autocollants promotionnels Viagra collés sur la chaussée, aussi grands que l’emplacement d’une Twingo.

La Mermaid Parade de Coney Island en juin 2011. REUTERS/Jessica Rinaldi 

Barbara n’est pas la seule à se désolidariser des gay prides officielles qui, à Montréal comme dans la plupart des grandes métropoles, sont devenues des événements commerciaux et touristiques vides de sens pour un nombre croissant de gays, de lesbiennes et de trans.

A New York, certains la désertent au profit d’autres parades sans thématique LGBT comme la Mermaid Parade (parade de sirènes) de Coney Island, qui se déroule en juin, ou la parade de Saint-Patrick dans le Queens, en mars. C’est le cas de Brian Kilgo-Kelly, doctorant à l'université NYU, qui dit par ailleurs «préférer défiler avec l’important contingent LGBT de la communauté irlandaise du Queens, puisque que la marche Saint-Patrick de Manhattan refuse les gays, les lesbiennes et les trans».

Gay shame

Dès 1998, depuis Brooklyn, des gays, des lesbiennes, des trans et des queers désireux de proposer une alternative radicale à la commercialisation des marches des fiertés créaient Gay Shame. Le documentaire de Scott Berry Gay Shame 98 et le zine Swallow Your Pride témoignent des débuts du mouvement, qui s’est étendu par la suite à San Francisco, Toronto et en Suède. 

Le collectif de San Francisco a mené des actions directes et festives tablant sur les performances de rue jusqu’en 2013. Il s’est positionné contre le mariage gay et lesbien mais aussi contre la seconde intervention militaire en Irak en 2003. Actuellement en recomposition, Gay Shame San Francisco appelle à la création «d’une nouvelle forme d’activisme queer» pour «contrer les "valeurs" du consumérisme gay et une gauche de plus en plus hypocrite» et «combattre le monstre infect de l’assimilation par la mobilisation dévastatrice de la brillance queer».

Un tourisme rose en plein boom

Cette année, le mot d’ordre de la Gay Pride de Montréal s’est transformé en concept publicitaire contraignant, assorti d’un code couleur sans grand rapport avec la culture LGBT: «Ces événements traduisent une importante tradition qui a commencé en 1979 à Montréal. Les participants, groupes et entreprises sont fortement encouragés à suivre un concept bien précis, la thématique "Notre drapeau, notre flamme: ORANGE"», pouvait-on lire sur le site officiel de la marche. 

En partant de la place Gamelin, les marcheurs et les touristes sont passés devant les bannières restantes de la campagne unmondeunvillage.com, lancée en 2013, destinée à promouvoir le quartier gay de Montréal comme le premier village gay au monde. Le site dédié proclamait: 

«Nous croyons aux êtres qui habitent et animent le Village. Nous croyons que le Village doit devenir LA destination gaie mondiale. Nous voulons devenir Le village du monde!»

Il faut dire que la compétition globale est rude entre capitales gay friendly. Même Katmandou propose des packages gay pour se marier au pied de l’Everest et Barcelone et Tel-Aviv coiffent les grandes villes nord-américaines au poteau. Selon les études marketing de l’institut CMI, le tourisme gay et lesbien pourrait générer plus de 500 millions par an à Montréal et au Québec

A l’automme dernier, chaque bannière arborait une citation d’un homosexuel célèbre, de Socrate à RuPaul en passant par l’essayiste québecois Pierre Bourgeault avec une maxime célébrant la nouvelle valeur cardinale de la culture gay, la fidélité: «Mieux vaut aller plus loin avec quelqu’un que nulle part avec tout le monde.» Au même moment se déroulaient des réunions de quartier réunissant les copropriétaires et commerçants désireux de débarrasser Le Village de ses indésirables, petits dealers et sans domiciles fixes qui y font baisser la valeur au m2.

Divers/Cités ou Pervers/Cité?

En pleine gentrification, le Village de Montréal suit à peu près la même évolution que le non moins célébre West Village de New York. Le quartier de Greenwich s’est peu à peu vidé des gays riches, qui habitent désormais plus haut à Chelsea. Quand ils sont restés, ils ont vidé le bord de l’Hudson des putes et des queer of colour qui le fréquentaient, succédant aux gays de Stonewall qui baisaient dans les camions stationnés là, servant au Meatpacking district, dans les années 70. 

C’est contre cette néolibéralisation de la vie gay et lesbienne et une politique de la ville  particulièrement agressive en matière de «tourisme rose» que se mobilise également, depuis 2009, Pervers/Cité, «the underside of pride», le festival d’événements et de soirées queer collaboratif qui se déroule parallèllement à la manifestation Divers/Cités, organisée dans le Mile End et sur Le Plateau. Divers/Cités a engrangé plus de 7 millions de dollars en dépenses touristiques lors de son édition de 2013. Pas étonnant que le premier débat au programme du festival de Pervers/Cité cette année ait été: «C’est la guerre: la surveillance de la sécurité gay, l’embourgeoisement et la politique de la violence».

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