Culture

Regardez «Too Much Johnson», un film inédit d'Orson Welles, tourné avant «Citizen Kane»

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 27.08.2014 à 14 h 33

Joseph Cotten dans «Too Much Johnson» (1938).

Joseph Cotten dans «Too Much Johnson» (1938).

Orson Welles n'a pas commencé sa carrière de cinéaste avec le coup de maître Citizen Kane (1941). Avant ce qui est largement considéré comme un des meilleurs films de tous les temps, il y a eu un premier court-métrage de huit minutes, Hearts of Age (1934), puis Too Much Johnson (1938), un film que l'on a longtemps cru perdu mais qui est désormais, depuis quelques jours, visible en ligne.

Il y a un an, une copie a été retrouvée à Pordenone, en Italie, dans un entrepôt d'une compagnie d'expédition. Le film a depuis été restauré grâce à l'action de quatre institutions (George Eastman House, Cineteca del Friuli, Cinemazero et National Film Preservation Foundation) et, après plusieurs projections publiques, est disponible sur le site de cette dernière en deux versions: un bout-à-bout de séquences de 66 minutes, sans intertitres, et un montage de 34 minutes.

A l'été 1937, Orson Welles a 22 ans. Il n'est pas encore l'homme de radio qui, à l'automne 1938, va créer une sensation (exagérée depuis) avec son adaptation légendaire de La Guerre des mondes, ni le cinéaste qui, cinq ans plus tard, conclura La Splendeur des Amberson d'un arrogant: «J'ai écrit le scénario de ce film et je l'ai réalisé. Mon nom est Orson Welles.»

Depuis un an, le jeune metteur en scène a connu plusieurs succès au théâtre et doit alors adapter, pour le Mercury Theatre, Too Much Johnson, une farce sentimentale de 1894 (Johnson désigne un personnage de la pièce mais aussi, en argot, le sexe masculin) du dramaturge William Gillette, elle-même dérivée d'une pièce française, La Plantation Thomassin.

Le jeune artiste a l'idée d'en faire un spectacle multimédia: chacun des trois actes sera précédé d'un film muet (le premier film parlant a alors dix ans, mais l'idée est de créer un contraste avec le côté bavard de la pièce) dont le style, écrit l'historien Scott Simmon, qui a supervisé la restauration, sera «pour partie slapstick, pour partie screwball». Ou, pour le dire autrement, entre le burlesque d'Harold Lloyd et les comédies romantiques nerveuses de Hawks.

Au casting, on trouve notamment, dans son premier rôle au cinéma, Joseph Cotten, ainsi qu'Anna Stafford, alias Virginia Nicolson dans la vraie vie, la première femme de Welles. À la musique, l'écrivain et compositeur Paul Bowles, futur expatrié à Tanger et auteur du roman Un thé au Sahara, qui sera plus tard adapté par Bertolucci. Quatre heures de film sont tournées en dix jours, par, comme l'explique l'un des biographes de Welles, Charles Higham, «une équipe qui ne savait rien de la façon dont on tournait les films». Un autre biographe de Welles, Simon Callow, expliquait lui en 2013 au New York Times que l'expérience avait surtout permis à Welles de «découvrir le montage et les possibilités qu'il signifiait».

Finalement, la pièce ne sera jamais jouée à Broadway, après des avant-premières ratées dans un théâtre du Connecticut. Le film, lui non plus, ne sera jamais terminé, plusieurs hypothèses ayant été avancées pour justifier son inachèvement: la production aurait rencontré des problèmes salariaux avec les acteurs, les droits pour le cinéma n'auraient pas été libres, le théâtre du Connecticut ne disposait pas des installations nécessaires pour une projection sécurisée, ou simplement les auteurs n'auraient pas eu le temps de boucler leur projet…

Welles conservera ensuite une copie du film inachevé, comme il l'expliquait en 1978 à la revue American Film:

«Je ne me souviens plus si je l'avais gardée tout du long et l'ai un jour sortie d'un coffre, ou si quelqu'un me l'a amenée, mais elle était là. Je l'ai projetée, et elle était dans un état parfait, sans une rayure. La qualité était bonne. Cotten était magnifique, et j'ai immédiatement songé à monter le film et à le lui envoyer comme cadeau d'anniversaire.»

Mais alors que le réalisateur est absent pour cause de tournage, un incendie détruit, au début des années 70, sa villa de Madrid et, avec elle, ce qu'on croyait alors être la seule copie du film. Jusqu'à cette découverte de l'été 2013, qui permet désormais aux cinéphiles du monde entier de chercher dans les plans de Too Much Johnson, dans ses contre-plongées, dans son montage nerveux, les germes du génie à venir, dans Citizen Kane et ailleurs. D'ailleurs, vous ne trouvez pas que les deux plans ci-dessous ont un petit air de famille?

Too Much Johnson

d'Orson Welles (1938) avec Joseph Cotten, Virginia Nicolson, Edgar Barrier, Arlene Francis...

 

VISIONNER LA VERSION BRUTE ET LA VERSION MONTÉE

 

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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