Culture

«Party Girl», un regard au bout de la fête

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 17 h 17

Le film du jeune trio qui a remporté la Caméra d'or à Cannes vient à la fois d’un cinéma qui porte un intérêt sincère aux pauvres, façon «La Bête humaine», et des Cassavetes les plus chauds.

Angélique Litzenburger, Joseph Bour ©Pyramide Distribution

Angélique Litzenburger, Joseph Bour ©Pyramide Distribution

Comme poussé dans le courant, il était, le spectateur découvrant ce film (au Festival de Cannes, en ouverture de la section Un certain regard), sans repère ni carte de visite. C’était quoi, ce tourbillon d’énergie, de fragments de vies cassées mais pas mortes, ces corps chargés d’histoire, de désirs, d’illusions, dans les rues pas folichonnes d’une ville de Lorraine en hiver, avec la fermeture des mines en arrière-plan, jamais visible, jamais absente? C’était du réaliste ou du délirant, du documentaire ou de la fiction, du pour rire ou pour pleurer? 

Evidemment, quelques mois, une Caméra d’or et pas mal d’attention plus tard, l’incertitude est moindre. On saura même vaguement que ces gens-là, étonnants personnages de cinéma, sont aussi peu ou prou comme ça dans leur existence de tous les jours, à commencer par la party girl du titre, cette Angélique du tonnerre qui est aussi la mère d’un des trois jeunes réalisateurs, Samuel Theis –également à l’écran, comme ses frères et sœurs, dans des rôles qui leur ressemblent. 

Angélique a 60 ans, et il serait parfaitement malhonnête de prétendre qu’elle ne les fait pas. Elle vit depuis toujours de ses charmes, entraîneuse aimant cette vie d’ivresses diverses, de rencontres le plus souvent sans lendemain avec de nombreux hommes. Mais il y en a un qui en pince pour Angélique, comme on disait dans les chansons réalistes. Un gars qui s’appelle Michel et qui est tout de suite une sorte de héros, disons comme ce qu’aurait dû jouer Gabin après guerre s’il était resté fidèle au Gabin du Jour se lève, de La Grande Illusion et de La Bête humaine au lieu de devenir, à la ville comme à l’écran, un notable bedonnant, arrogant et madré. 

Bande-annonce de Party Girl

Car quelque chose de Party Girl vient de là, de cette mémoire d’un cinéma qui croyait que les pauvres étaient intéressants –pas les pauvres folklo qui font des choses bizarres, juste les gens dans le RER et le bistrot du coin. C’est lui, Michel, qui porte cet aspect, elle, Angélique, ses copines du dancing et sa famille explosée/fusionnelle, viendraient plutôt du côté de la Magnani de Mamma Roma ou de la Gena Rowlands des Cassavetes les plus chauds (et de Husbands, même si seulement côté masculin). 

Il y a sans doute une injustice à placer ainsi Party Girl sous toutes ces références de cinéma, alors que d’une part le film se tient très bien tout seul, d‘autre part il naît à l’évidence de ce que, faute de mieux, on appellera la réalité –les histoires de boulot et de fête et de sentiments et de rupture et de tristesse et de vie de ces gens-là, précisément ceux qu’on voit sur l’écran. 

Ce n’est pas un documentaire, ce n’est pas de la fiction, c’est du cinéma. Du cinéma comme «moment du vrai», pour paraphraser une maxime célèbre: une capacité à capter et à mettre en forme des mouvements du corps et de l’âme tout ensemble. Elle n’est pas marrante tous les jours, Angélique, elle angoisse de devenir ce qu’elle devient, une dame de 60 ans qui a fait la java plus souvent qu’à son tour, n’a pas un sou, des gosses dans la nature, et qui en plus aurait tendance à être agressive quand elle a bu un, et puis plusieurs coups de trop. Et voilà pourtant que Michel veut l’épouser. L’épouser, elle? Et alors on ferait une fête? Et les gamins, qui sont de solides gaillards et des jeunes femmes pas forcément à l’aise dans leurs bottes s’assembleraient autour de maman, et on chanterait... Et puis quoi encore? Mais quand même.

Regarder les inregardés

Mais quand même, ça vibre et ça valdingue. On peut n’avoir pas un goût prononcé pour l’éclate méthodique du samedi soir, l’injonction de se lâcher et toutes les formes plus ou moins tarifées, plus ou moins socialement contraintes du «faut bien s’amuser», et les éloges souvent frelatés des vertus de l’excès. On peut la trouver casse-pied, Angélique (en restant poli), et n’avoir guère d’inclination pour son monde, ses trop reconnaissables rêves de jeunette puis de femme mûre, et ce qu’ils deviennent avec l’âge. Ce sera d’autant plus la grande beauté généreuse du film que de construire pas à pas un regard envers cette femme et son monde. 

Plus ça va et plus cette femme ne «représente» personne, personne d’autre qu’elle même. Plus le film avance et plus ceux qui l’entourent, au fil de péripéties parfois limites mais qui sonnent toujours juste, conquièrent une qualité de présence, une force à la fois romanesque et concrète. Plus ça va, plus on est content de voir le film. Et plus se distille l’enjeu qui, au-delà du récit de cette trajectoire à la fois singulière et chargée d’innombrables bribes d’un réel très communément partagé, fait l’importance et la réussite de Party Girl: la capacité à regarder et à entendre quelques un(e)s de ces immenses parties du monde devenus «irregardables» et inécoutés. Et d’aimer ça, tout simplement.

Party Girl

de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis, avec Angélique Litzenburger

Durée: 1h35. Sortie: 27 août 2014.

 

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Critique de cinéma
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