France

François Hollande sur la ligne de crête

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 26.08.2014 à 10 h 31

Avec le départ du gouvernement de plusieurs ministres, dont Arnaud Montebourg, le président de la République est pris en tenailles entre une gauche frondeuse et une droite radicalisée, dans une situation où une grande coalition à l'allemande semble improbable.

François Hollande lors de la cérémonie des 70 ans de la Libération de Paris, le 26 août 1944. REUTERS/Yoan Valat/Pool.

François Hollande lors de la cérémonie des 70 ans de la Libération de Paris, le 26 août 1944. REUTERS/Yoan Valat/Pool.

Le départ d'Arnaud Montebourg du gouvernement de Manuel Valls était inéluctable. Il était devenu en effet inévitable à compter du moment où, ministre de l’Économie, celui-ci mettait en cause la politique économique du gouvernement qu’il était chargé d’appliquer.

Il n’y avait qu’un seul précédent pour une situation de ce type: Nicolas Sarkozy, ministre de Jacques Chirac, passant le plus clair de son temps à critiquer le président, voire l’injurier (il avait parlé de «roi fainéant») en toute impunité, pour finir par gagner l’élection présidentielle de 2007 avec le mot d’ordre de la «rupture» avec le chiraquisme.

Montebourg, un impatient animé par son propre destin

N’en doutons pas: le scénario rêvé par Arnaud Montebourg était bel et bien de rééditer cet exploit, sauf que François Hollande et Manuel Valls ne l’ont pas entendu de cette oreille.

Arnaud Montebourg fait partie de ces impatients qui sont animés par l’idée qu’ils se font de leur propre destin. Le paradoxe est qu’ils militent dans un mouvement, le Parti socialiste, qui est censé incarner une ambition et un projet collectif. Mais nous sommes là dans la plus pure illustration des dérives du système présidentiel français. Tout s’ordonne en effet par et pour une seule échéance: l’élection présidentielle.

Les batailles ne sont donc plus politiques mais personnelles. La gauche n’a d’ailleurs pas le monopole de cette guerre permanente des egos, alimentée par le fait que quiconque acquiert une petite notoriété politique pense aussitôt qu’il lui faut concourir à l’élection présidentielle.

En la circonstance, le jeu d’Arnaud Montebourg consiste à se forger une image et à prendre une posture qui lui permette de concourir à la prochaine primaire qui devra désigner le candidat socialiste. Et ce, alors même que l’élection présidentielle elle-même n’a lieu que dans trois ans! Problème: sous la Ve République, il est difficile de prétendre organiser une consultation primaire quand le président sortant est le candidat naturel de son camp. Or, Arnaud Montebourg fait partie de ceux qui, non seulement pensent que François Hollande a déjà perdu l’élection de 2017, mais surtout veulent s’employer à l’éliminer de la course à sa propre succession en lui imposant des primaires.

Les critiques successives, et à dire vrai le plus souvent démagogiques, sont donc destinées à jalonner son parcours. En le sortant du gouvernement, François Hollande et Manuel Valls pensent, à l’inverse, pouvoir le mettre hors course et faire la preuve qu’en dehors du système, Arnaud Montebourg ne pèse pas grand chose.

Préférer la démagogie de l'opposition aux difficultés du gouvernement

Mais le départ contraint de l’ex-ministre de l’Économie éclaire d’une lumière crue et cruelle les difficultés croissantes de l’équation politique présidentielle. La question est en effet de savoir si celles et ceux qui se proclament «l’aile gauche» du PS, ou qui se sont manifestés à travers l’abstention à l’Assemblée d’une trentaine de députés, vont s’organiser de façon telle qu’ils soient en mesure de paralyser l’action du gouvernement.

Si tel était le cas, et chaque jour qui passe semble nous en rapprocher, nous entrerions alors dans le scénario de la crise, la vraie, qui ne pourrait déboucher que sur une dissolution de l’Assemblée nationale. Celle-ci serait suivie immédiatement par un triomphe de la droite.

Se poserait alors la question de la cohabitation. Or, dans le climat actuel, une bonne partie de la droite sera tentée de refuser la cohabitation pour contraindre le président à la démission et effacer ainsi la défaite de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle.

On peut se dire: quel est alors l’intérêt de ces députés frondeurs qui seraient immédiatement envoyés au chômage? On touche là l’une des faiblesses permanentes d’une partie de la gauche française qui préfère le confort, et souvent la démagogie que procure l’opposition, aux difficultés de l’action gouvernementale. Surtout lorsque l’on sait que des mesures impopulaires restent nécessaires et que les réformes de structures dont le pays a besoin passent par une réduction des dépenses publiques, lesquelles ne peuvent être que douloureusement ressenties.

On trouve trace de cette philosophie dans la lettre que la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, a adressée au Président et au Premier ministre  pour leur signifier son refus de faire partie de la nouvelle équipe, en expliquant qu’elle veut pouvoir rester «la voix des sans voix». C’est la définition même, lorsqu’on limite son champ à cet objectif, d’un parti protestataire; c’est la «fonction tribunitienne» qui fut longtemps portée par le Parti communiste et qui est aujourd’hui celle de l’extrême-gauche et des «frondeurs» du PS.

Au passage, on notera qu’aucun des ministres qui se mettent aujourd’hui en travers de François Hollande n’ont particulièrement brillé par leur action gouvernementale. La leader des Verts, Cécile Duflot, peut s’enorgueillir d’un bilan catastrophique alors qu’elle était à la tête du ministère du Logement. On ne sache pas qu’Arnaud Montebourg ait apporté des solutions durables aux dossiers qui lui ont été soumis; et Aurélie Filippetti n’est guère appréciée de l’univers culturel.

Une droite revancharde et radicalisée

Mais la question politique difficile, voire impossible, à résoudre est celle-ci: depuis le lendemain même de son élection, François Hollande doit faire face à une droite radicalisée et qui pense que seule la surenchère peut lui permettre d’échapper à la menace du Front national; il ne peut donc attendre aucun soutien, même des fractions traditionnellement modérées de la droite française. Il est aujourd’hui combattu à l’intérieur même de la gauche alors même que, lors des récents scrutins locaux, ses critiques les plus virulents venus de l’extrême gauche ont échoué. Or la politique qu’il conduit devrait avoir pour assise la fraction réformiste du parti socialiste mais aussi le centre gauche et le centre droit.

Cette politique dite social-démocrate, qui est en fait tournée vers deux urgences, le rétablissement de la compétitivité des entreprises pour recréer de l’emploi et le rétablissement des comptes publics, pourrait faire l’objet d’un programme de gouvernement de deux ans, soutenu par une grande coalition alliant la droite et la gauche de gouvernement, comme en Allemagne. Mais personne, en France, ne semble vouloir prendre ce chemin. François Hollande n’a d’autre choix que de tenir bon en espérant que la remise en ordre générale du pays à laquelle il tente de procéder finira par porter ses fruits. Mais la voie est de plus en plus étroite.

Jean-Marie Colombani
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