L'attitude d'Arnaud Montebourg est irresponsable

Arnaud Montebourg, le 25 août 2014, à Bercy. REUTERS/Charles Platiau.

Arnaud Montebourg, le 25 août 2014, à Bercy. REUTERS/Charles Platiau.

Au nom d'une poignée de milliards et d'une analyse fausse de la situation européenne, le ministre de l'Économie a pris le parti de déclencher une crise gouvernementale qui devrait, par enchaînement logique, conduire à une crise majoritaire, puis à une dissolution, puis à l’éclatement durable de la gauche.

Il arrive que la grande Histoire soit écrite par de petits hommes. Arnaud Montebourg n’avait sûrement pas prévu de provoquer une crise gouvernementale. Il pensait même sans doute bénéficier, comme maintes fois auparavant, d’une sorte d’assentiment du président Hollande, qui tolère ses propos parce qu’ils serviraient sa stratégie de mise sous pression de l’Allemagne.

Mais cette fois, les mots critiques du ministre de l’Économie se sont heurtés à un Premier ministre courroucé par l’indiscipliné ministre parce qu’il avait fait de l’ordre intergouvernemental sa raison d’être. Entre Valls et Hollande, à propos de Montebourg, la discussion a dû être très violente. Valls obtient le départ du ministre et sauve ce qu’il peut de son image. Hollande perd lui beaucoup, sinon tout.

L’Histoire est désormais convoquée. La crise gouvernementale devrait, par enchaînement logique, conduire à une crise majoritaire, puis à une dissolution, puis à une défaite pour la gauche et à l’éclatement durable de celle-ci, bref à une transformation radicale du paysage politique.

Le prétexte est le combat des egos entre les deux hommes, Montebourg et Valls, concurrents sur la ligne élyséenne. Mais l’idéologie va jouer son rôle et on va voir revenir au premier plan ces divergences ancestrales entre les deux gauches, la première et la deuxième sociale-démocrate, qui se divisent idéologiquement depuis l’origine du PS et ne sont unies que par l’intérêt électoral.

D'un gouvernement «cohérent» à un PS coupé en deux

La logique va dérouler les évènements. Le nouveau gouvernement sera «cohérent», nous dit-on, autrement dit constitué des seuls sociaux-démocrates. Il va préparer des réformes et surtout un budget 2015 qui confirmera la priorité donnée à la «politique de l’offre», celle des «cadeaux» aux entreprises. Le nouveau gouvernement, ayant les mains libres, devrait renforcer cette stratégie pour convaincre les chefs d’entreprises jusqu’ici dubitatifs. Les «cadeaux» devraient être plus gros, les réformes plus fortes.

Dans ces conditions, on voit mal l’ex-ministre Montebourg, à la tête des «frondeurs», accepter de faire voter en faveur de ces mesures après avoir quitté le gouvernement sur ce prétexte. C’est possible néanmoins –notre classe politique n’est pas en manque de finasseries pour dire oui après avoir promis le non, Arnaud Montebourg le premier. Mais il perdrait quand même tout son crédit s’il appelait à voter en septembre le budget qu’il dénonce si fortement en août. La dissolution semble donc inévitable.

Aux législatives qui vont suivre, le PS aura du mal à renvoyer à l’assemblée 290 députés socialistes et radicaux de gauche, surtout après la crise gouvernementale et ses conséquences internes déchirantes. La droite devrait l’emporter, et nous devrions donc connaitre une nouvelle cohabitation.

Le PS, dans ces conditions, aura beaucoup de mal à assurer sa survie: il devrait, comme en Italie, se couper en deux morceaux, voire plus. De cet éclatement, la droite, elle aussi divisée radicalement en deux, les sarkozystes et les juppéistes, la droite dure et les chrétiens-démocrates, pourrait s’inspirer. On pourrait déboucher en France sur le rêve caressé par beaucoup d’une coalition à l’allemande entre chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates.

Mais ce schéma, pour autant qu’il soit possible, n’est sûrement pas dans les objectifs d’Arnaud Montebourg. Car même s’il réussit, dans cette hypothèse, à prendre la tête de la gauche dure, celle-ci, séparée de la partie vallsienne du PS, n’a aucune chance de remporter des élections nationales. Arnaud Montebourg doit se mordre la langue d’avoir ouvert un tel scénario qui le marginalisera, qui fera de lui le futur Mélenchon.

10 à 12 milliards

La divergence avec Manuel Valls méritait-elle de prendre ce risque de cette rupture, de jouer ainsi avec l’Histoire? C’est là où la stratégie de l’ex-ministre est incompréhensible. Que veut-il, en effet? Il accepte, sur le front intérieur, les économies budgétaires «Nous devons nous désintoxiquer de la dépense publique», a-t-il dit le 10 juillet. On notera que très peu de frondeurs sont sur cette ligne: en général, ils veulent repousser à plus tard les économies budgétaires, trop récessionnistes, à leurs yeux.

C’est dire que l’unité des frondeurs sera difficile à faire tant leurs critiques vont dans tous les sens et, qu’au fond du fond, c’est gouverner qu’ils ne veulent pas. Mais passons. Montebourg, lui, «ne remet pas en cause les 50 milliards mais veut bien les utiliser». Il propose de rééquilibrer la politique de l’offre par une politique de la demande: il veut que les 50 milliards soient divisés en trois (grosso modo 3 x 17): un tiers pour le remboursement de la dette, un tiers pour les entreprises, un tiers pour les ménages. Le gouvernement Valls ne prévoit aujourd’hui que 5 milliards environ pour les ménages.

Observez les chiffres: fallait-il en arriver à une crise gouvernementale pour une différence de 10 ou 12 milliards (17–5) , soit 1% de la consommation des ménages? Arnaud Montebourg devait-il prendre le risque de renverser un gouvernement fragile pour seulement cela? L’incohérence du personnage se retrouve en pleine lumière.

La croissance française est un problème français

Un autre chapitre motive ses déclarations sur «le nécessaire changement de politique économique»: l’Europe. Montebourg réclame que la BCE ouvre les vannes, que Berlin relance ses dépenses et que Bruxelles monte des fonds d’investissements. Cette sempiternelle façon de renvoyer les problèmes français de croissance au-dessus du Rhin, sous la forme du trop classique «l’Allemagne paiera», est une défausse et un encouragement aux sentiments anti-européens. La croissance ainsi «importée» de Bruxelles et de Berlin ne serait au mieux que de 0,3 ou 0,4% supplémentaires. C’est bien, mais pas assez pour combler notre gap avec les pays plus dynamiques.

La croissance française est un problème français. En outre, l’examen de la réalité montre que la BCE a fait beaucoup et que la forcer ainsi n’aide en rien la tactique de son président Mario Draghi face aux rigoristes Allemands, au contraire. Comme toujours, Montebourg est contre-productif.

Quant à l’Allemagne, les salaires y grimpent mais Angela Merkel ne veut pas renoncer à son équilibre budgétaire. Elle attend que la France apporte les preuves de sa volonté de sérieux. Dans le deal simple –l’Allemagne relancera un peu si la France démontre sa rigueur budgétaire et lance des réformes–, c’est surtout la France qui ne fait pas sa partie de travail. Et les propos de Montebourg, là encore, n’ont pour effet que de montrer, vu d’ailleurs, une France qui trouve tous les moyens pour tirer au flanc.

Mais cette réalité, la faible différence entre ce qu’il propose et ce qui est fait, d’une part, et la singulièrement contre-productive tactique qu’il veut déployer «contre» l’Allemagne, d’autre part, ne compte pas. Arnaud Montebourg est sur le fond un populiste anti-mondialisation et un anti-européen. Sur la forme, il incarne un incorrigible goût de la jactance, une incapacité à résister aux facilités de la pensée toute faite, une obsession de l’intrigue. Bref, de la part d’un ministre, l’irresponsabilité.