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On est partis à la recherche du patient zéro du «ice bucket challenge»

L'un des directeurs de SoftBank Corp,  Masayoshi Son, participant à l'élan de solidarité du «ice bucket challenge» à Tokyo, le 20 août 2014. REUTERS/Toru Hanai.

L'un des directeurs de SoftBank Corp, Masayoshi Son, participant à l'élan de solidarité du «ice bucket challenge» à Tokyo, le 20 août 2014. REUTERS/Toru Hanai.

Qui a inventé ce mème présidant à un énorme élan de générosité?

«Où commence un phénomène?»

C'est la question a laquelle a tenté de répondre Tom Rinaldi de la chaîne ESPN. Le phénomène, c'est le ice bucket challenge, ou défi du seau d'eau glacée, qui, en moins d'un mois, aurait déjà permis de rassembler plus de 50 millions de dollars au profit d'associations caritatives luttant contre la Sclérose latérale amyotrophique (SLA, ou maladie de Charcot).

Selon Rinaldi, tout commence «avec un nom», celui de Pete Frates. Ancien joueur de base-ball dans l'équipe de Boston College, Frates s'est vu diagnostiquer une SLA en 2011. Le 31 juillet dernier, il mettait au défi certains de ses amis et autres célébrités (dont les quaterbacks de la NFL Tom Brady et Matt Ryan) de se renverser un seau d'eau glacée sur la tête afin de «laminer la SLA». Comme le fait remarquer mon collègue de Slate Will Oremus, plusieurs médias ont depuis affirmé que Frates avait été le premier à inventer ou à inspirer le défi, dont le Boston GlobeBuzzFeed, et MLB.com, tous d'accord avec ESPN pour faire de Frates l'origine de ce mème caritatif et frisquet.

Ce mythe d'origine, s'il est émouvant, ne correspond pas à la réalité. La véritable histoire du ice bucket challenge, et de sa colonisation de votre fil d'actualités Facebook, n'enlève rien au message de Frates, ou au fait que ses souffrances personnelles ont fait connaître sa maladie à des célébrités et les ont incitées à de généreuses donations. Mais se focaliser sur un «nom» occulte une autre histoire, tout aussi fascinante: une histoire qui illustre les mutations et les évolutions propres à la circulation des idées sur le web.

L'entraîneur d'une équipe de foot aux Etats-Unis  recevant une «Gatorade Shower». Wikipédia, License CC.

Les gens se mouillent et se refroidissent depuis longtemps pour les bonnes causes. Il y a les polar bear plunges, ou plongeons de l'ours polaire, où on se trempe volontairement une partie du corps dans de l'eau glacée, et qui ont fait le tour du monde au moins depuis 1904, date d'une première manifestation organisée à Boston et devenue depuis annuelle. Il y a aussi cette fière tradition qui consiste à renverser des seaux de liquide sur la tête d'autrui, comme la Gatorade shower, incontournable rite des festivités de la NFL remontant au milieu des années 1980.

Et donc, qui a eu le premier l'idée de combiner générosité glacée et seau renversé? Installez-vous confortablement, car l'histoire va prendre des tours et des détours.

Dans son article daté du 12 août, Will Oremus explique que le challenge «vient d'un défi que se lançaient des athlètes professionnels entre eux, dont le golfeur Greg Norman et le pilote de moto Jeremy McGrath». De fait, des golfeurs professionnels se versaient bien des seaux d'eau sur la tête pour la bonne cause en juin. Jason Sobel, de Golf Channel, affirme que Chris Kennedy, un golfeur concourant dans un circuit secondaire de Floride, a été le premier, le 14 juillet, à associer spécifiquement cette initiative caritative à la recherche sur la SLA.

L'histoire du défi de Kennedy serait alors arrivé aux oreilles de Pat Quinn qui, comme Pete Frates, souffre de SLA. Quinn, que certains considèrent d'ailleurs comme le vrai père du ice bucket challenge, avait posté sur sa page Facebook Quinn for the Win des exemples d'aspersion caritative et c'est là que Frates en aurait pris connaissance, pour ensuite voir la popularité du phénomène exploser grâce à la suprématie du réseau social.

Cold water et 24-hour ice

Pour autant, la brigade des seaux d'eau n'a pas non plus été initiée par les golfeurs. Trois semaines avant que Chris Kennedy se renverse un seau d'eau sur la tête au profit de la lutte contre la SLA, un pilote de motocross, Jeff Northrop, organisait son propre ice bucket challenge sur Instagram afin de récolter de l'argent pour son neveu souffrant de problèmes de santé. Une autre version du ice bucket challenge s'est aussi répandue dès la mi-juin grâce à des basketteuses: Niya Butts, coach dans l'état d'Arizona, a ainsi été reconnue instigatrice du mouvement #Chillin4Charity, dont le but était de récolter de l'argent au profit du Kay Yow Cancer Fund.

Le ice bucket challenge de Standupguy06
 



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Et même là, ce n'est pas vraiment le début. Si vous remontez encore, au 16 décembre 2013 et au 11 juillet 2013, vous trouverez deux utilisateurs Instagram astreints à un autre genre d'ice bucket challenge.En cherchant le hashtag #icebucketchallenge sur Instagram, vous trouverez bon nombre d'exemples encore plus précoces. Le premier #icebucketchallenge que j'ai pu trouver sur le réseau est celui-ci, posté le 29 mai par standupguy06.

Mais ce hashtag #icebucketchallenge se révèle être un cul de sac. Avant que l'élément «seau» se fasse hashtaguifier, le pari mouillé se faisait simplement appeler ice challenge.

Voici une vidéo datant du 26 mai dernier, où l'on peut entendre un vocabulaire fleuri et le classique «la caméra n'était pas allumée». Sachant qu'ici, le ice challenge signifiait quelque chose de totalement différent – et, en l'espèce, de bien moins passionnant. Sa formule: glaçons+bras=rigolade.


Ce qui nous fait tomber dans un nouveau cul-de-sac gelé, car le véritable ancêtre du seau d'eau glacé se passait souvent complètement de seau. Le cold water challenge («défi de l'eau froide») et le 24-hour ice challenge («défi de la glace de 24 heures»), qui ont tous les deux amplement circulé sur les réseaux sociaux en début d'année, étaient des variantes des «plongeons de l'ours polaire». Dans cette mouture du défi, les participants devaient se plonger dans un bac, une baignoire ou n'importe quel récipient d'eau glacée. (Les «24 heures» faisant référence au temps nécessaire pour relever le défi). Cette version a été particulièrement prisée par les pompiers, et un récent article du Columbus Dispatch demande même charitablement qu'on attribue aux soldats du feu la paternité du frisquet phénomène actuel.

Où sont les seaux?

Mais est-ce vraiment le cas? Selon le site Know Your Meme, le défi à base d'eau froide aurait débuté «lors d'une campagne caritative datant de mars 2014 et organisée au profit de Madi Rogers, une petite fille de quelques mois vivant à Grundy County, dans le Tennessee, qui souffrait d'un diabète juvénile très grave». Selon une chaîne de télé locale, des habitants du Tennessee avaient ainsi récolté de l'argent pour offrir à la petite Madi un chien d’assistance en se filmant plonger dans des piscines d'eau glacée et en postant les vidéos sur Facebook. Know Your Meme a trouvé une première vidéo datant du 8 mars.


Mais Know Your Meme a beau être d'habitude parfaitement savant en matière de mémologie, ce mème là a l'air de lui échapper. Parce que je ne ne vois pas de seaux d'eau là-dedans. Hein, Know Your Meme? Je veux voir des seaux!

Eau bénite

Un autre article du Columbus Dispatch, publié début mai, offre une autre explication. «Le cold water challenge a surtout marché dans les communautés chrétiennes», écrit Susannah Elliott. «La page Facebook du 24 Hour Water Challenge, qui a été créée en mars et qui pourrait être le point de départ du phénomène de mode actuel, donnait comme consigne à ses participants de soutenir un projet d'approvisionnement en eau potable d'hôpitaux et de logements au Liberia.»

En plus de souligner les possibles origines religieuses du phénomène, l'article d'Elliott précise aussi les différents dangers qu'il peut représenter: «De l'eau trop froide peut provoquer une hypothermie; un participant du Michigan s'est brisé la nuque après avoir plongé dans un lac trop peu profond.» D'autres articles, courant entre avril et mai, font aussi état de risques similaires –en demandant à des adolescents du Minnesota d'arrêter de plonger dans un canal de navigation et en faisant remarquer que cinq jeunes du Nebraska auraient pu se faire électrocuter par la foudre en se jetant dans un lac lors d'un orage.

Par conséquent, Elliott écrit dans le Columbus Dispatch que «certains participants du Cold Water Challenge pourraient plutôt se renverser un seau d'eau glacée sur eux-mêmes». 

En allant sur la page Facebook du 24 Hour Water Challenge, créée le 5 mars, vous verrez plein de chrétiens suivant ce conseil. Et on trouve des similarités dans une vidéo à la thématique là aussi toute chrétienne postée le 4 mars sur YouTube, dans laquelle «Marc et Andrea» renversent un seau d'eau glacée sur un trampoline enneigé avant de sauter immédiatement dessus.

Selon Marc et Andrea, le défi leur aurait été lancé par un certain Jeremy Goodwin, et je suis certain que Jeremy Goodwin tenait ce défi de quelqu'un d'autre, et ainsi de suite.

Mème mutant

Même si j'ai pu refroidir ses conclusions, l'article de Know Your Meme dresse une hypothèse très intéressante. Le site remarque que le ice bucket challenge ressemble beaucoup à la neknomination, un jeu à boire soi-disant inventé par des Britanniques ou des Australiens. Dans ce jeu, vous devez vous envoyer une bière, puis faire ensuite quelque chose de débile et/ou de dangereux, et défier un de vos amis à vous imiter.

En février dernier, dans son article de Vice, Drake Fenton écrivait qu'«au Canada, le jeu a été adapté en vertu de nos délires neigeux visiblement sans limite». Le défi en question: «Les Neknominés doivent boire leur bière dans la neige et en sous-vêtements – le mieux étant de sortir le slibard le plus moulant et le plus ridicule de ses tiroirs.»

Ces vidéos ont été rassemblées sur une page Facebook, le «24 Hour Challenge». Une page qui ne se limite pas aux exploits de gens buvant des bières en slip. Vous y trouverez aussi des posts relatifs à des prouesses caritatives, comme celui d'un match de dodgeball dans la neige et dans le presque plus simple appareil visant à collecter de l'argent au profit d'un homme souffrant de la maladie de Lyme

Et donc, où tout cela nous mène-t-il? Il est assez probable que la neknomination ait subi une mutation glaciaire et soit devenue le 24-hour challenge. De là, des associations caritatives ont sans doute vu une opportunité de profiter des réseaux sociaux pour lancer une campagne virale et le «24-hour challenge» est devenu le «24-hour water challenge», les seaux remplaçant les bacs ou les étendues d'eau pour des raisons de sécurité. L'histoire est crédible, et c'est d'ailleurs ce que croit dur comme fer une Canadienne et membre de la page Facebook du «24 Hour Challenge». «Nous savons d'où tout cela est parti!», écrivait le 19 août une certaine Rachel TK, en faisant un lien vers la page Wikipédia du ice bucket challenge.

Si j'ai appris quelque chose de cette quête des origines, c'est que le ice bucket challenge est une cible glissante. Juste pour rigoler, j'ai trouvé cette vidéo postée sur YouTube en juillet 2013.


Est-ce que le ice bucket challenge a débuté avec trois jeunes filles francophones, ou est-ce que ce jeu d'eau froide entre préados est un événement totalement isolé du phénomène actuel?

Quelle que soit la réponse, il est évident que la plus grosse tendance de cette année ne commence pas avec une seule personne. Au contraire, il s'agit d'un des meilleurs exemples de la capacité qu'a Internet de relier les gens et de diffuser des idées. Un jeu à boire débile est peut-être à l'origine d'un énorme élan de générosité et de plus de 50 millions de dollars collectés en faveur de la recherche sur la SLA. Rafraîchissant, n'est-ce pas?

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