Culture

Emma Bovary est morte, mais le bovarysme est éternel

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 25.08.2014 à 14 h 09

Eric Reinhardt le montre dans «L'Amour et les Forêts», puissant roman sur l'idéalisme et le renoncement au bonheur.

A Pudong, Shanghai, le 22 septembre 2011. REUTERS/Carlos Barria.

A Pudong, Shanghai, le 22 septembre 2011. REUTERS/Carlos Barria.

Vous connaissez l’histoire. Celle d’une jeune femme qui a trop lu, trop espéré, une idéaliste qui voulait de la vie un peu plus qu’un mari à la conversation «plate comme un trottoir de rue». Qui espérait du grandiose, de l’intense, du sublime. Une vie comme un roman à l’eau de rose. Et qui meurt de l’échec de ses rêves: l’histoire d’Emma Bovary.

Cette histoire se déroule au XIXe siècle, alors que le divorce est impensable, que les Bovary vivent en province, où les moeurs sont encore plus conservatrices que dans la capitale, que la destinée des femmes, surtout, doit s’accomplir dans le mariage…  

Mais la même histoire exactement, celle de l’idéalisme meurtri et du bonheur empêché, se déroule aujourd’hui. Emma Bovary existe encore. Et elle réapparaît, bouleversante contemporaine, dans le dernier roman d’Eric Reinhardt: L’Amour et les forêts.

L'Amour et les forêts

Eric Reinhardt

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Mme Bovary à Metz

Bénédicte Ombredanne, agrégée de lettres, lectrice assidue du symboliste Villiers de L'Isle-Adam comme Bovary l’était de Bernardin de Saint-Pierre ou de Lamartine, moins naïve, mais aussi passionnée, vit à Metz. Son époux, Jean-François, se reconnaît un soir, en écoutant sur France Inter une émission sur le harcèlement moral, en dangereux pervers narcissique. Bénédicte n’est pas folle, les humiliations qu’elle subit depuis des années ne sont pas des fantasmes. Il la harcèle. Et elle ne le quitte pas. Comme Emma Bovary, face à la médiocrité de sa vie, elle se contente, plutôt que de partir, de prendre un amant –Christian, prénom du rival de Cyrano ou du héros de Fifty Shades

Pourquoi? Pourquoi Bénédicte, intelligente, indépendante financièrement, à l’inverse d’Emma Bovary, ne fuit-elle pas un mariage qui empêche le bonheur? Qu’est-ce qui peut bien aujourd’hui empêcher une adulte en France, où 40% des mariages finissent en divorce, de s’écarter d’un tortionnaire? Eric Reinhardt raconte que le bonheur empêché n’a pas d’époque.

Dans sa biographie de Flaubert, Michel Winock parle de «la lente agonie d’Emma Bovary, prise au piège du mariage bourgeois». Elle se bat pourtant, Emma Bovary, elle essaie. Elle n’y peut rien si ses amants non plus ne sont pas à la hauteur de ses lectures et de ses rêves.

Bénédicte Ombredanne subit plus encore qu’Emma. Elle n’essaie même pas de vivre ses rêves. Les barrières sociétales sont moins lourdes. Mais les barrières personnelles le sont plus encore. Parce que ce n’est plus le poids des autres qui compte, l’assignation à une place qu’on lui impose, puisque la société est de moins en moins holiste, et que les individus sont de plus en plus libres de faire tous leurs choix, ce sont ses propres barrières que Bénédicte doit franchir. Elles sont bien plus tenaces.  

Emma n’a pas d’illusion à se faire sur son mariage. Bénédicte persiste à penser que son mariage a peut-être un sens. Elle y est obligée parce que sinon, elle devra quitter son mari. Et rien ne l’en empêchera puisqu’elle est libre. Emma pouvait s’avouer tout ce qu’elle voulait, elle n’avait pas à quitter Charles. On ne quittait pas son mari.

Dangereux idéalisme

Christian à Bénédicte (oui il la vouvoie, ils viennent de se rencontrer):

– Pourquoi vous ne le quittez pas, votre mari?

– Il le refuserait. Mais alors catégoriquement. Je pense aussi aux enfants. Je le ferai quand ils auront grandi. Peut-être. Si les choses ne s’arrangent pas. Pour le moment, c’est impensable.

– C’est ce que vous croyez.

– Je suis une sorte de prisonnière. Il me reste, mon fils va avoir cinq ans en octobre, treize ans à tirer.

– On ne peut pas raisonner comme ça, c’est absurde.

– Rien ne dit que les choses ne vont pas s’arranger. Cet amour est épuisant, il me met à rude épreuve, mais c’est, je crois, un vrai amour, une histoire authentique.  

Dans le «je crois» de Bénédicte, Reinhardt met tous les mensonges que l’on se fait à soi-même, toute la mesquinerie compromettante pour le bonheur, contre laquelle le roman met en garde. L’aveuglement délibéré pour protéger l’espoir que toute sa vie n’a pas été construite sur une erreur, et la volonté de prolonger cette erreur plutôt que de la reconnaître, de croire malgré tout: l’inexorabilité de l’idéalisme.

Le harcèlement, dans le roman, est martelé à coup de phrases impérieuses, d’interrogations et d’exclamations épuisantes du mari, d’une syntaxe belliqueuse:

«Tu peux me décrire les paysages? Tu peux me dire à quel endroit tu as mangé? Tu peux me dire à quel endroit tu es tombée en panne d’essence? Tu es capable de me donner le nom du garagiste qui t’a dépannée? Tu peux? Tu veux?»

Mais derrière ce harcèlement du mari, il y a simplement le poids d’une souffrance tyrannique dont on s’accommode, plutôt que de chercher le bonheur. C’est fatiguant le bonheur, c’est comme l’espoir dans Antigone.

Tragédie implacable

L’Amour et les forêts a tout le caractère implacable de la tragédie: l’héroïne court à sa fin en cinq actes, à l’instar de toutes les grandes héroïnes. Comme on voudrait qu’Antigone se jette dans les bras d’Hémon et arrête avec ses petites pelletées de terre, comme on voudrait que Titus choisisse Bérénice plutôt que de sacrifier son bonheur à un empire, on voudrait que Bénédicte Ombredanne abandonne les mesquineries, les faux espoirs de réconciliation, la volonté de faire marcher un simulacre de mariage et qu’elle aille faire l’amour dans la forêt avec son romanesque amant rencontré sur Meetic. Elle ne peut pas, c’est le principe de la tragédie: cela roule tout seul. C’est minutieux, bien huilé depuis toujours.

Mais la faute originelle de Bénédicte, celle qui la fait rouler vers le malheur, c’est un renoncement au bonheur que l’on découvre dans le dernier acte qui est en fait le premier. Une reddition. Le pire mélange: le refus de se battre, et la conviction que l’idéal existe. Qu’il est atteignable, mais qu’on ne fera rien pour l’atteindre. Elle n’en est que plus douloureuse, la dissonance, et l’obligation de vivre dans la médiocrité.

L’Amour et les forêts démontre violemment et crûment ce qu’a de tragique le renoncement au bonheur. Dans cet hommage en creux à la littérature, il montre aussi, comme Flaubert l’écrivait sans ses correspondances; que «le seul moyen de n'être pas malheureux c'est de [s']'enfermer dans l'art» et que la littérature est une tendre réponse à notre immense besoin de consolation. A défaut du bonheur, Bénédicte aura au moins eu les mots.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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