Monde

Pour faire taire son opposition, Netanyahou mise sur l'élimination des chefs militaires du Hamas

Jacques Benillouche, mis à jour le 25.08.2014 à 16 h 33

En chute dans les sondages et contesté jusqu'au sein du gouvernement, le Premier ministre israélien privilégie les opérations ciblées à la guerre d'usure, avec en tête de liste Mohammed Deïf.

Les obsèques de la famille de Mohammed Deif dans le nord de la bande de Gaza. REUTERS/Mohammed Salem.

Les obsèques de la famille de Mohammed Deif dans le nord de la bande de Gaza. REUTERS/Mohammed Salem.

Jérusalem

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, qui était au firmament des sondages au début de la dernière guerre de Gaza avec plus de 80% d’opinions favorables, voit désormais sa cote s’effondrer avec à peine la moyenne. L’opinion israélienne, et en particulier les populations du sud, qui reçoivent à longueur de journée des missiles, ne supportent plus ses tergiversations.

Certains ministres, dont certains siègent au saint des saints, le cabinet de sécurité, critiquent ouvertement le gouvernement et son chef. Son ministre de l’Intérieur Gideon Sa'ar et ses opposants habituels, les nationalistes Avigdor Lieberman et Naftali Bennett, se sont élevés contre sa politique. Même la centriste Tzipi Livni, responsable des négociations avec l’Autorité palestinienne, a estimé qu’il n’y avait aucune raison de négocier avec le Hamas parce que cela décrédibilise Mahmoud Abbas.

Pour Israël, la guerre de Gaza n’a pas été suffisamment concluante, même si le Hamas a subi de nombreuses déconvenues et si une partie de son arsenal a été détruite au prix de bombardements intensifs. L’état précis de son armement actuel reste cependant une inconnue puisqu’il arrive encore à envoyer des centaines de missiles contre l'État hébreu.

Netanyahou doit donner des gages

Face à cette relative mutinerie au sein de son gouvernement, Netanyahou s’est trouvé contraint de donner des gages de son activisme. Il a donc décidé d’orienter la guerre autrement pour ne pas laisser le Hamas s’engager dans un conflit d’usure et a donné son feu vert à des éliminations ciblées, après plusieurs années de répit. Mais il estime que les dirigeants politiques islamistes ont été supplantés par les chefs militaires, et Tsahal devrait orienter uniquement ses frappes vers la branche armée en préservant les politiques, avec lesquels le gouvernement doit négocier.

Depuis plusieurs années, l’ennemi public numéro un et le symbole du combat palestinien contre Israël s'appelle Mohammed Deïf, à la tête des Brigades Izz al-Din al-Qassam, la branche armée du Hamas, depuis 2002 et la mort de son prédécesseur Salah Chehadeh, tué dans un raid israélien. Celui qui est revenu au devant de l’actualité fin juillet, après avoir vécu pendant des années dans la clandestinité, est seul à décider de la stratégie militaire du Hamas et de la reprise des tirs de missiles, et les Israéliens le rendent responsable de toutes les attaques sanglantes menées à travers les tunnels.

Mais il n’est pas facile à atteindre puisqu’il vit reclus après avoir survécu à quatre tentatives d’élimination en 2002, 2003 et 2006, dont la dernière l'a laissé paraplégique après la frappe de son véhicule par un missile israélien. Pour se protéger, il n’apparaît jamais devant ses troupes, et encore moins au grand jour.

Le «fantôme»

On sait donc peu de choses de celui que les services spéciaux israéliens surnomment le «fantôme», car il n’affiche aucune photo de son visage, ou «Ben mavet» («le fils de la mort» en hébreu). Des informations concordantes font de lui un borgne qui se déplace en fauteuil roulant. Il a la cinquantaine, est né dans le camp de réfugiés de Khan Younès et a obtenu un diplôme en sciences de l'Université islamique de Gaza, où il a étudié la physique, la chimie et la biologie et s'est distingué en animant le comité des étudiants. Il a rejoint le Hamas lors de la première intifada de 1987, pour laquelle il a été emprisonné en Israël en 1989 pendant plus d’un an.

Il a appris de l’ingénieur Yahia Ayache, éliminé par Israël en 1996, les principes de la fabrication de bombes et de pièges d’explosifs. Il a aussi été proche de Mohamed Dahlan, responsable des services de sécurité de Yasser Arafat, auprès de qui il a acquis beaucoup d’expérience sur le terrain et sa méthode pour calculer ses mouvements et ses actions dans un secret total. Mais leurs chemins ont ensuite divergé, puisque Deïf est devenu l’ennemi juré de Dahlan.

Deïf sait soigner sa publicité. Fin juillet, il a planifié l’attaque meurtrière du fortin militaire de Nahal Oz, près de Gaza, qui a coûté la vie à cinq soldats israéliens, et s’en est vanté en diffusant une vidéo de l’opération. Excédé, le ministre israélien des Finances, le centriste Yaïr Lapid, l‘a menacé en disant par avance de lui qu’il était «un homme mort».

Si Israël ne mésestime pas le génie militaire de son adversaire, organisateur des principales actions d’éclat du Hamas, Deïf n’affiche en revanche aucune ambition politique, préférant concentrer ses efforts sur les questions militaires. Mais en tant que chef militaire du Hamas, son avis prime sur tous les dirigeants politiques et il disposerait même d’un droit de veto qui en fait un dirigeant incontournable, le plaçant au-dessus de Khaled Mechaal.

«Terminer le travail»

Certains dirigeants israéliens le considèrent comme à l'origine de l’intransigeance palestinienne dans les négociations du Caire et ont donc exigé qu’Israël «termine le travail à Gaza» en éliminant les dirigeants du Hamas réfugiés sous l’hôpital Shifa, une décision que seul le gouvernement peut autoriser. Un contrat a alors été mis sur sa tête et les Israéliens ont prouvé la qualité de leurs informations, puisque sa maison de trois étages, dans le quartier de Sheikh Radwan, a été visée le 19 août par cinq missiles qui ont tué sa femme et deux de ses enfants.

On ignore s’il a survécu mais des informations fragmentaires de source israélienne le présentent à présent comme grabataire, s’il a pu encore en réchapper. Pour mettre en évidence le nouvel échec de Tsahal et éviter la démoralisation des troupes, le Hamas affirme lui que son chef militaire est sorti indemne du bombardement massif. En novembre 2012, son numéro deux, Ahmad Jabari, était mort dans une frappe sur son véhicule.

Tsahal a par ailleurs éliminé trois commandants de la branche armée du Hamas dans un raid aérien le 21 août sur Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. Les trois victimes, Mohammed Abou Chamala, Raëd al-Atar et Mohammed Barhoum, sont des commandants de division impliqués dans la planification et l’enlèvement du soldat Gilad Shalit ainsi que dans la construction des tunnels.

Israël espère que le Hamas comprendra le message de ces éliminations ciblées de hauts commandants militaires et veut ainsi démontrer l’impasse dans laquelle se dirige l'organisation si elle persistait dans le lancement de missiles vers Israël.

Jacques Benillouche
Jacques Benillouche (231 articles)
Journaliste
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