France

Le Front de Gauche en plein ascenseur émotionnel

Fabien Escalona, mis à jour le 05.09.2014 à 15 h 25

Entre 2009 et 2012, l’espace de la gauche radicale a vu naître un rassemblement inédit et plutôt réussi dans les urnes. Depuis, le Front de Gauche est confronté à une stagnation et au retour des forces centrifuges.

Clémentine Autain, Jean-Luc Mélenchon et Danielle Simonnet, en décembre 2013.

Clémentine Autain, Jean-Luc Mélenchon et Danielle Simonnet, en décembre 2013.

A la fin du mois d’août, les différentes formations de la gauche radicale ont organisé leurs universités d’été de façon dispersée. Si le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et Lutte ouvrière (LO) ont logiquement fait cavalier seul, pour le Front de Gauche (FDG) le contraste est saisissant avec les deux années précédentes.

Une simple réunion de ses composantes est prévue le 6 septembre, alors qu’en 2012 et 2013, le «Remue-méninges» du Parti de gauche (PG) avait été suivi d’«Estivales», à l’issue desquelles tous les responsables du FDG avaient partagé la même tribune. Déjà l’année dernière, Pierre Laurent (PCF) et Jean-Luc Mélenchon (PG) ne s’y étaient toutefois pas adressé la parole.

Depuis, les scrutins municipaux et européens n’ont fait qu’approfondir le sentiment que quelque chose s’était «cassé» dans la dynamique du Front de gauche, s’agissant non seulement des rapports entre partenaires, mais de la capacité à mobiliser l’électorat. Les élections européennes ont en effet livré un verdict terrible. Alors que celles de 2009 avaient vu l’avènement du FDG, ce dernier a pratiquement retrouvé un niveau identique en 2014, loin des attentes qu’il avait pu nourrir.

Ce retour à la case départ donne l’impression tragique que tout ce qui s’est passé entre-temps, notamment la conquête de 4 millions de voix à la présidentielle, n’a compté pour rien. De plus, cette stagnation intervient dans un contexte de recul du reste de la gauche, ainsi que de marginalisation de l’extrême gauche, au sein de laquelle le NPA s’est lui-même effondré, alors qu’il faisait figure de concurrent principal du FDG cinq ans auparavant.

D’ores et déjà, les acteurs tentent d’en tirer les leçons, Jean-Luc Mélenchon ayant en particulier fait le choix de mener autrement son combat politique, en quittant la co-présidence de son parti.

Il serait pour autant imprudent de réduire ce qui s’est passé entre 2009 et 2012 à des péripéties sans conséquence. D’une part, cette courte phase a témoigné d’un potentiel réel, quoique limité, pour l’existence d’une force de gauche radicale significative. D’autre part, des rapports de force nouveaux ont été fixés dans cet espace politique luttant pour sa survie. Le poids de l’extrême gauche du NPA et de LO, dont les représentants avaient pourtant réuni 10% des voix le 21 avril 2002, y a été fortement réduit. Cette dernière évolution s’inscrit dans la droitisation de l’ensemble du système partisan français depuis les années 1980.

Par ailleurs, il ne faudrait pas non plus déduire de cette trajectoire en forme d’«ascenseur émotionnel», que l’échec était inévitable. Si celui du NPA (fruit d’une évolution de la LCR en février 2009) était patent dès ses premières années d’existence, celui du FDG s’explique certes par des raisons structurelles, mais s’est aussi largement noué lors de la gestion de l’après-présidentielles.

Le rassemblement réussi de la gauche radicale, aux dépens du NPA

Le Front de Gauche est issu d’une dynamique unitaire ancienne, mais contrariée, au sein de la gauche radicale. Alors que la campagne pour le «non» au TCE avait été une étape à la fois cruciale et initiatique pour beaucoup de responsables et de militants, cet espace politique n’a pas su échapper à ses forces centrifuges à l’approche du scrutin présidentiel de 2007.

Ainsi que nous l’avons analysé avec Mathieu Vieira, l’année 2009 apparaît au contraire comme une «fenêtre d’opportunité» pour la concrétisation organisationnelle et électorale de cette dynamique.

Le FDG affronte les élections européennes en dénonçant l’adoption du traité de Lisbonne par une majorité de parlementaires UMP et PS, quand bien même il ne différait qu’à la marge du traité rejeté en 2005. Réunissant le PCF, le PG et une dissidence de l’ex-LCR, la coalition réussit à dépasser le NPA, gagnant définitivement la compétition pour l’hégémonie sur l’espace politique de la gauche radicale.

De fait, le NPA connaît très vite une désaffection croissante et des départs massifs. Parmi les facteurs expliquant cet effondrement, les principaux sont certainement:

1• une culture et une organisation inadaptées à l’afflux initial de nouveaux militants peu ou pas formés

2• une stratégie rapidement perçue comme sectaire, notamment en comparaison de la dynamique du FDG jouant sur le ressort puissant de «l’union de la (vraie) gauche»

3• la distanciation d’Olivier Besancenot par rapport à son rôle de leader politique, au demeurant cohérente avec sa conception «mouvementiste» de la politique.

Pendant ce temps, le FDG continue d’élargir son périmètre, jusqu’à agréger 9 organisations en 2012, dont plusieurs dissidentes du NPA[1]. Le FDG tend ainsi à inclure de plus en plus les branches les plus modernes et motrices dans la structuration européenne d’une famille de gauche radicale, sur les décombres de la famille communiste. Il n’y a cependant rien de mécanique dans cette traduction française d’un processus plus large. De ce point de vue, la dissidence de Jean-Luc Mélenchon et son travail politique ultérieur ont été un catalyseur essentiel.

Son autonomisation récente par rapport au PG et au FDG est d’autant plus symbolique. Elle témoigne des difficultés et des limites de l’outil «Front de gauche». Sauf coup de théâtre, l’intention n’est cependant pas de faire éclater la coalition, une option à laquelle personne n’a véritablement intérêt, surtout dans un contexte où la faiblesse de toute la gauche est propre à menacer l’existence même de sa frange la plus radicale.

Le problème des forces centrifuges

On peut écarter certaines explications simplistes à la stagnation du FDG et à son incapacité à profiter des déroutes du PS au pouvoir, comme celles qui font de la sortie de l’euro le talisman qui aurait manqué à cette force politique. Il faut toutefois bien admettre que la position complexe adoptée sur le sujet a contribué à obscurcir le message d’ensemble. De fait, une première source de difficulté réside dans la qualité médiocre des campagnes électorales, elle-même largement due aux divisions opposant le PCF (mais aussi une partie de la GU de Christian Picquet) et le reste du FDG.

Le degré d’autonomie à conserver face au PS figure au centre de ces divisions, qui traduisent des appréciations stratégiques différentes mais aussi des intérêts d’organisation divergents. Pour le dire crûment, les plus petites formations du FDG n’ont pas de réseau d’élus à préserver, ni d’appareil et de permanents à faire vivre.

Le degré d’autonomie à conserver face au PS est au centre des divisions

 

Cette opposition est cependant moins dichotomique qu’il n’y paraît. Il est important de le souligner, car cela explique aussi pourquoi les tendances centrifuges du FDG ne mèneront pas nécessairement à son éclatement immédiat.

Ainsi, la puissance organisationnelle du PCF implique certes des pesanteurs, mais a fourni une infrastructure indispensable à la campagne présidentielle de Mélenchon. Parallèlement, les innovations doctrinales et stratégiques apportées par le PG heurtent peut-être une certaine orthodoxie communiste, mais ont aussi contribué à faire l’originalité et l’attractivité du FDG.

Autrement dit, le PCF laissé à lui-même est voué soit à une survivance marginale s’il reste isolé, soit à un destin de «satellite» socialiste s’il rompt son ambivalence vis-à-vis du «système» en s’y intégrant résolument. Or, son équilibre actuel repose sur un non-choix entre ces options. En retour, les autres formations auraient à amasser des ressources électives et financières aujourd’hui minimes, dans un contexte d’autant plus concurrentiel qu’elles sont loin de former un bloc alternatif au PCF. A côté du PG, s’est en effet structuré un pôle baptisé Ensemble, qui se distingue notamment par son attachement à un mode d’organisation «horizontal».

Le problème de la structuration du Front de Gauche

Les divisions internes au FDG sont donc un handicap certain, sans être (encore?) un danger mortel. On peut d’ailleurs remarquer que si leur point d’acmé coïncide avec la démobilisation électorale des municipales et des européennes, la stagnation du FDG se repère dès les premières législatives partielles.

Une autre source des difficultés actuelles est donc à rechercher, qui nous ramène à la gestion de l’après-présidentielles. Dans le dernier numéro de Regards, Clémentine Autain a raison de pointer à quel point l’absence de renouvellement des structures du FDG a été lourde de conséquences.

Premièrement, la coalition n’a pas su prolonger la mobilisation politique qu’elle avait su créer dans la rue et dans les urnes. Alors que sa campagne de terrain a été en partie inspirée par celle du «non» au TCE, on ne peut que mettre cet échec en miroir avec l’essoufflement des collectifs unitaires de 2005. C’est toute la question d’une adhésion directe au FDG qui est posée, ainsi que l’implication de ce dernier dans les luttes du quotidien, au-delà des relais syndicaux traditionnels. Il existe probablement toute une nébuleuse «activiste» à laquelle la coalition est encore peu connectée, comme l’a illustré a contrario l’exemple grenoblois.

Deuxièmement, Jean-Luc Mélenchon est apparu comme un porte-parole médiatique naturel du FDG, mais sans garde-fous. Le PCF, parfois mécontent du style de ses interventions, n’a pas cherché non plus à rénover des instances collectives, qui auraient pu mieux encadrer l’expression publique des principaux responsables. Cela a été d’autant plus problématique que l’ancien candidat à la présidentielle a plus été le jouet des médias qu’il ne s’est joué d’eux, ce qui explique probablement sa prise de recul actuelle. Alors que l’exécutif creusait lui-même sa tombe électorale, l’erreur de Mélenchon aura été d’en rajouter dans la critique permanente, au risque d’agresser une partie de son électorat, souhaitant une approche plus constructive et plus inclusive.

Les problèmes structurels, ou «la double absence»

Si les divisions du FDG et si sa structuration inadaptée à l’après-présidentielles ont posé problème, il existe enfin des causes beaucoup plus profondes au «plafond de verre» auquel se heurte la coalition.

Alors que la droitisation du PS lui ouvre un espace, le Front de Gauche est piégé

 

Une de ces causes, à laquelle les acteurs du FDG ne peuvent pas répondre directement, consiste en l’absence d’un fort mouvement social autonome en France. Les percées de la gauche radicale en Grèce et en Espagne ne peuvent pas être coupées de ce terreau-là et de la capacité des formations à s’y mêler intelligemment. Nul doute que si un tel mouvement existait, les problèmes organisationnels du FDG seraient ramenés à une proportion bien plus modeste.

La façon dont la crise se traduit en France, la rétractation du mouvement ouvrier depuis trois décennies et les défaites subies depuis (au moins) 2003, rendent compte de cette absence. Au passage, celle-ci handicape aussi le NPA, qui s’est bâti sur une conception largement mouvementiste de la transformation sociale, ramenant les élections à une simple occasion de propagande dans un contexte définitivement bourgeois. Il n’est dès lors pas étonnant que sa situation soit encore pire que celle du FDG, beaucoup plus intégré au jeu de la démocratie représentative.

Une autre cause structurelle des difficultés des acteurs du FDG, prenant aussi la forme d’une absence, leur est davantage imputable. Il s’agit de la définition d’un projet réellement alternatif, combinant crédibilité et utopie mobilisatrice. Paradoxalement, le FDG ne profite actuellement ni de l’une ni de l’autre de ces ressources pour attirer à lui des nouveaux segments du corps social.

Alors que la droitisation du PS lui ouvre un espace, ce dernier est piégé. En effet, les vieilles recettes traditionnelles du keynésianisme ne sont plus adaptées aux défis actuels. La plupart des acteurs du FDG en ont d’ailleurs conscience, ce qui n’empêche pas que leur expression donne parfois l’impression qu’ils cherchent à restaurer une sorte de social-démocratie authentique. Confusément, cette force politique tend vers un modèle de société alternatif, que seules quelques-unes de ses composantes tentent de définir.

D’une certaine façon, ces deux absences se renforcent mutuellement, tant une utopie d’alternative à la société marchande restera purement livresque et sans conséquence politique, si elle ne s’incarne pas dans des luttes ou des expériences concrètes.

Dans sa forme actuelle, le FDG n’est pas adapté pour répondre à cette double absence tout en sauvant sa peau sur le terrain électoral. C’est une raison essentielle du «changement de dispositif» souhaité par Mélenchon en cette rentrée.

1 — Outre le PCF, le PG et la Gauche unitaire (GU, ex-LCR) des débuts, la coalition comprend désormais République et socialisme (ex-MRC), la Fédération pour une alternative sociale et écologique (Fase), Convergences et alternative (C&A, ex-NPA, issu du même courant que la GU), le Parti communiste des ouvriers de France (PCOF), la Gauche anticapitaliste (GA, ex-NPA, courant écosocialiste), et les Alternatifs. Retourner à l'article

 

 

 

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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