Monde

Il y aura d'autres affaires Michael Brown

Jamelle Bouie, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 25.08.2014 à 7 h 33

Les évènements survenus à Ferguson ces dernières semaines sont le produit de dynamiques connues: ségrégation géographique et politique, système scolaire délabré, crise immobilière, chômage énorme et contrôles au faciès.

Lors d'une manifestation à Ferguson, le 23 août 2014. REUTERS/Joshua Lott.

Lors d'une manifestation à Ferguson, le 23 août 2014. REUTERS/Joshua Lott.

Ferguson (Missouri)

Adressez-vous à n'importe qui dans Ferguson, et on vous racontera une histoire sur la police. «Le fils d'un de mes amis a été tué par la police de Ferguson, ça fait à peu près dix ans», déclare Carl Walker, vétéran du Vietnam et ancien conseiller de probation, avant de rejoindre les manifestants. «Ils ne voulaient pas donner le nom de l'officier qui lui a tiré dessus. Pourquoi cacher son nom?»

«Les flics ont dit qu'ils lui avaient tiré dessus –affaire classée», commente Al Cole en parlant d'un cousin tué par la police de Ferguson en 2000. «Même quand j'étais adolescent, à 13 ou 14 ans, ils me plaquaient tout le temps sur le capot de leurs bagnoles. […] Aujourd'hui, j'évite au maximum de traîner dans Ferguson.»

«Des policiers ont dit qu'ils m'avaient vu dans une maison, se sont rués sur moi, ont dit que je correspondais à la description d'un suspect, m'ont foutu en garde à vue et ont découvert que j'étais en probation», affirme Craig Beck, posté près de la devanture incendiée d'une station-service QuickTrip, tandis que les manifestants défilent dans la rue. «Ils ont prétendu qu'ils m'avaient vu jeter un sac en plastique, ce qu'ils n'avaient pas dit au moment de la garde à vue.» Il poursuit: «J'ai réussi à démonter leur dossier, mais bon, ça n'a rien de nouveau ici. Ça arrive tous les jours.»

N'importe qui –du moins, n'importe quel noir– a ce genre d'anecdote à disposition. N'importe qui a des amis ou des membres de leur famille qui ont été harcelés ou agressés par la police, voire pire.

Une affaire survenue l'an dernier compte peut-être parmi les plus sidérantes. Il s'agit de la mort de Cary Ball Jr., un jeune noir de 25 ans étudiant au St. Louis Community College-Forest Park. Selon le rapport officiel de la police, Ball aurait plié sa voiture après une course-poursuite, se serait enfui dans la rue et aurait pointé son arme vers les policiers qui voulaient l'interpeller. Selon les témoins de la scène, Ball aurait jeté son arme au sol et se serait dirigé vers les forces de l'ordre –les mains levées– et aurait alors été abattu de 25 balles. Une enquête fédérale allait blanchir les policiers.

De même, en février, la vidéosurveillance d'un casino a montré la police de St. Louis fracasser le crâne d'un homme noir contre le capot d'une voiture après une altercation concernant une histoire de jeux d'argent et de propriété privée non respectée. En mars, sur une autre vidéo, on voyait des policiers de St. Louis rouer de coups un handicapé mental dans sa propre maison, après avoir reçu un appel à l'aide de sa famille.

Des événements qui non absolument rien d'isolés. En 2012, un rapport rédigé par David Klinger, criminologue de l'Université de Missouri-St. Louis, affirmait qu'entre 2008 et 2011, les officiers de la police de St. Louis avaient fait feu à 98 reprises. «Toutes les données disponibles actuellement et permettant de comparer avec d'autres villes oublient de mentionner l'énorme quantité de raisons pour lesquelles les gens se font tirer dessus par la police», avait déclaré Klinger dans les colonnes du St. Louis Post-Dispatch. «Il n'y a qu'une poignée de villes qui consignent les coups de feu impliquant la police et, quand on les compare entre elles, St. Louis est dans le haut du panier.»

Si les données sur la violence policière sont incomplètes, c'est qu'aucune initiative fédérale ne compile l'information sur les homicides injustifiés. Mais à St.Louis et dans son comté, les histoires de brutalité policière et d'usage excessif de la force sont légion et bien souvent terrifiantes. Par exemple, en 2009, un homme avait été arrêté à tort et roué de coups par la police, pour ensuite être inculpé pour avoir sali de son sang l'uniforme des officiers.

Les abus sont tellement monnaie courante que le meurtre de Michael Brown pourrait ressembler à de simples parasites sur la radio de l'horreur. Mais même pour les environs, la mort de Brown aura été violente. Ce qui explique pourquoi –dans une ville autrement calme, d'une région autrement paisible–, nous avons assisté aux débuts d'un incendie dévastateur qui n'est sans doute pas près de s'éteindre.

Désormais, si vous avez suivi les infos, vous savez qu'il y a deux versions de l'histoire.

Selon la police, Brown aurait résisté à une arrestation et agressé un officier. «Une confrontation physique est à l'origine de tout cela», a déclaré Jon Belmar, chef de la police du comté de St. Louis, lors de la conférence de presse organisée au lendemain de la fusillade. Selon cette version officielle, un contrôle de routine se serait transformé en altercation impliquant deux hommes, Brown et son ami. Quand l'officier Darren Wilson aurait essayé de sortir de son véhicule, il se serait fait pousser par l'un des deux hommes, désireux de s'emparer de son arme. Pendant la lutte, un coup de feu aurait été tiré et, peu après, Brown aurait été abattu de plusieurs balles en pleine rue.

«Ils ont tué ce gamin parce qu'ils voulaient le tuer»

Selon les témoins de la scène, cette histoire ne tient pas debout. Dorian Johnson était avec Brown au moment des faits. C'est lui «l'autre homme». Selon sa version, ils étaient en train de marcher au milieu de la rue et discutaient entre eux quand Wilson –le policier auteur des coups de feu– se serait avancé vers eux au volant de sa voiture pour leur dire de «dégager leur cul de là». Ils auraient alors continué leur chemin, Wilson les aurait dépassés et, quelques secondes plus tard, aurait fait demi-tour et ouvert la portière de sa voiture pour leur faire face.

Selon le témoignage de Johnson, «il était si près de nous que [la portière] s'est refermée sur lui. Là, il est sorti par la fenêtre et a essayé d'étrangler mon ami. Quand on a voulu s'enfuir, il a essayé de tirer mon ami dans sa voiture». Peu après, Wilson aurait sorti son arme et tiré sur Brown, le blessant. «On a regardé [Brown], il avait été touché et il saignait. [...] On s'est mis à courir, et je me suis caché parce que j'avais peur pour ma vie. Mon copain est aussi parti en courant», détaille Johnson.

Un panneau en hommage à Michael Brown à Ferguson. REUTERS/Mario Anzuoni.

Ensuite, Wilson serait sorti de la voiture, son arme à la main, et aurait encore tiré: «Quand mon copain l'a senti, il a levé les mains en l'air et a commencé à s'agenouiller, mais l'officier avançait encore vers lui avec son arme pointée, il a tiré à nouveau plusieurs balles et mon ami est mort. Il ne lui a rien dit, il s'est juste penché sur lui et a continué à tirer.» Un autre témoin décrit une scène similaire. «Je l'ai vu tirer sur le gamin, et quand il a tiré, le garçon est tombé et il lui a tiré dessus encore six fois de suite», a détaillé une femme devant les caméras de la télévision locale.

Pour les habitants de Ferguson, en d'autres termes, la situation est simple. Michael Brown a été exécuté, victime de la rage meurtrière d'un policier. La peur et la sidération sont palpables dans une vidéo filmée peu après la fusillade. «Ils l'ont tué sans aucune raison, […] ils ont simplement tué ce négro sans aucune raison», dit un homme. «Vous voyez un couteau? Vous voyez le moindre truc qui aurait pu être une menace pour ces putains de flics? Ils ont tué ce gamin parce qu'ils voulaient tuer ce gamin au beau milieu de la journée et au beau milieu de la rue, c'est tout, putain.»

Les nerfs auraient pu être calmés si la police avait fait preuve d'un peu de franchise. Elle aurait pu répondre à des questions élémentaires. Qui était le tireur? Combien de fois a-t-il fait usage de son arme? Pour quelle raison Brown a-t-il été appréhendé? Et pourquoi les officiers ont-ils laissé son cadavre dans la rue pendant quatre heures?

Un schéma de l'autopsie de Michael Brown réalisée par le docteur Baden, publié par le New York Times.

Mais au lieu de cela, sous l'égide de son chef, Thomas Jackson, la police de Ferguson a préféré se murer dans le silence et refuser toute coopération et transparence. Quand les habitants ont commencé à se rassembler près du lieu du drame pour manifester et se recueillir, la police a réagi avec des fusils et des chiens, déclenchant un cycle d'émeutes et de violente répression. Les manifestations nocturnes se sont heurtées aux gaz lacrymogènes et aux flashballs d'une police agressive et militarisée, ce qui a généré des manifestations encore plus massives et rageuses, auxquelles ont succédé une réaction policière encore plus brutale et draconienne, justifiée par des cas de pillage et de violences. Et le 17 août, après une nuit d'émeutes particulièrement difficile, le gouverneur du Missouri, Jay Nixon, a ordonné l'envoi de la Garde nationale pour tenter de rétablir la paix à Ferguson.

Vu l'exaspération des habitants et la mauvaise volonté de la police de Ferguson –qui doit encore rendre public son rapport d'autopsie officiel– difficile de savoir si l'apaisement est possible. Pour l'instant, les seules informations nouvelles proviennent d'un rapport d'un légiste indépendant, rendu public le 17 août, et qui montre que Brown a été touché par balle à au moins six reprises, dont deux fois à la tête.

Mais si le retour au calme est difficile à prévoir, une chose est certaine: les événements de Ferguson –de la mort de Brown à la réaction de la police et tout ce qui s'ensuit– sont un produit de dynamiques connues et trouvent leur origine dans une histoire familière. Pour le dire autrement, les tensions raciales qui couvaient depuis longtemps dans la région ont enfin éclaté, et il est difficile de savoir si elles pourront être résolues, et encore moins contenues.

Ségrégations multiples

A l'instar de nombreuses villes américaines, St. Louis ne peut être dissociée de la ségrégation. En 1916, elle devint l'une des premières villes à formaliser la ségrégation raciale en construisant des «quartiers nègres», où les noirs allaient être concentrés et empêchés légalement d'en sortir. En 1917, la Cour suprême cassa cette ordonnance, mais les agents immobiliers et autres groupes privés continuèrent de faire appliquer une ségrégation officieuse. En 1923, le St. Louis Real Estate Exchange constitua des zones dans les quartiers noirs de la ville pour limiter l'extension des populations noires. Les agents immobiliers pouvaient vendre des logements à des familles noires à l'intérieur de ces zones, mais perdaient leur licence si jamais ils le faisaient à l'extérieur.

En 1941 –soutenus par une discrimination du logement au niveau fédéral–, les agents immobiliers rassemblèrent ces zones en un seul district et adoptèrent des «conventions raciales» qui limitaient ou interdisaient la vente de biens à des familles noires à l'extérieur du district. Comme l'écrit Colin Gordon, professeur à l'Université de l'Iowa, «que ce soit au niveau de la municipalité ou de tout le Missouri, les instances immobilières considéraient systématiquement et officiellement la vente à des noirs de biens situés dans des quartiers blancs comme une faute professionnelle» et, au cours des années 1940, «les ressources résidentielles de la ville étaient régies par près de 380 conventions qui en couvraient des zones aussi conséquentes que stratégiques».

Le G.I. Bill et la fin de la Seconde Guerre mondiale déclenchèrent une migration massive vers les banlieues. Entre 1950 et 1970, quasiment 60% des blancs avaient déménagé dans les banlieues et les quartiers situés les plus à l'ouest du comté de St. Louis. Les noirs –incités par le «renouvellement urbain» et autres directives– déménagèrent aussi, mais les conventions en vigueur allaient limiter leur mobilité aux quartiers les plus au nord de la ville et du comté.

Au début des années 1980, l'héritage de la ségrégation était encore bien ancré dans le paysage et les modes de vie, avec des noirs prenant possession des quartiers les plus anciens et centraux de la ville, et des blancs partant pour les faubourgs les plus éloignés du comté. La dépopulation s'accéléra –la ville de St. Louis allait perdre plus du tiers de ses habitants– et la «frontière noire» des banlieues avança pour inclure progressivement la plupart des banlieues du North County. Le «débordement du ghetto», comme l'appelle un habitant cité par Gordon, «s'étend maintenant sur quasiment tout le comté, selon une trajectoire nord-ouest». En 1990, Ferguson était à 74% blanche et à 25% noire. Aujourd'hui, avec 67% de noirs et 29% de blancs, les proportions sont pratiquement inversées.

En 2010, soit 42 ans après l'adoption par le Congrès du Fair Housing Act, la métropole de St. Louis était l'une des régions les plus ségréguées de tous les États-Unis. Et la ségrégation s'accompagne de problèmes bien trop connus. Les quartiers habités par les classes moyennes –et les services correspondants– se font de plus en plus rares, et le gros des richesses se concentre dans les régions les plus excentrées et les plus blanches du comté.

Selon les travaux de Dana Goldstein, de la New America Foundation, le système scolaire est lui aussi dans un état déplorable. Michael Brown sortait du Normandy High, un lycée où il faisait partie des 58% à avoir obtenu cette année l'équivalent américain du baccalauréat (contre une moyenne de 80% de réussite pour l'ensemble du Missouri). En 2011, 98% des 1.064 lycéens étaient noirs et pour 74% issus de familles pauvres. Plus significatif encore, 45% des élèves de Normandy étaient cette année sous le coup d'une exclusion définitive et –vu ce que nous savons des environs– une bonne partie a sans aucun doute déjà rejoint le système pénitentiaire.

Avec tant d'inégalités immobilières et une ségrégation endémique, rien de surprenant à ce que les banques se soient jetées sur le North County –comme d'autres quartiers à majorité noire du reste du pays– avec leurs prêts subprimes. La communauté locale fut donc violemment touchée par la récession de 2008. Ici, le taux de chômage est trois fois supérieur chez les noirs que chez les blancs et, chez les jeunes noirs âgés de 16 à 24 ans, il explose à 47%. Ces profondes inégalités sont exacerbées par un très fort étalement urbain, qui éloigne les quartiers pauvres des bassins potentiels d'emploi. Autant dire que les mêmes dynamiques de ségrégation immobilière à l’œuvre à Chicago ou Detroit –les villes les plus ségréguées du pays–, et qui entravent l'ascension sociale des noirs, sont plus que vivaces à St. Louis.

«Nous subissons une dépression économique continuelle, un chômage chronique, nos taux de participation électorale sont naturellement faibles et, sur la moindre mesure de santé et de réussite, nous sommes au plus bas du déplorable», résume Etefia Umana, membre du conseil d'administration de Better Family Life, une association locale. Elle espère que les manifestations actuelles donneront un coup de fouet à l'action sociale. 

Des maux qui sont encore aggravés par l'absence de représentation politique et civique noire dans la grande majorité des 90 municipalités indépendantes de la région. Par exemple, comme tout le monde l'a remarqué, Ferguson ne compte qu'un seul noir à son conseil municipal et trois officiers de police noirs sur un contingent de 55 personnes. Le maire est blanc, le principal du lycée est blanc et le chef de la police est blanc.

Une disparité facile à comprendre. «Le North County devient de plus en plus un lieu de passage, beaucoup de gens s'y installent provisoirement et déménagent tout de suite», explique Wesley Bell, professeur de droit et procureur, qui espère se faire élire cette année au conseil du comté. «Ce qui fait que peu de monde s'inscrit sur les listes électorales ou s'implique dans la vie politique locale. Ils n'y voient pas l'intérêt, vu qu'ils ne vont pas rester.»

En outre, comme l'expliquait Jeff Smith, professeur à la New School (et ancien membre du sénat du Missouri) dans le New York Times, des syndicats très majoritairement blancs et autres organisations mènent des campagnes d'incitation au vote très efficaces, ce qui pousse aux urnes des milliers d'électeurs dans des scrutins où le taux de participation est faible et garantit une domination blanche dans les institutions locales.

Un autre facteur, c'est que les élections locales se tiennent au printemps dans la région, dans des années creuses, conformément à une réforme électorale qui aura dramatiquement fait baisser le taux de participation. En 2012, lors de l'élection présidentielle, le taux de participation des noirs était de 54% à Ferguson. L'année suivante, le taux de participation aux élections municipales allait chuter à 6%.

L'omniprésence de la police est une des caractéristiques de la vie à Ferguson et dans le reste du North County. L'an dernier, à Ferguson, 86% des contrôles, 92% des perquisitions et 93% des arrestations ont concerné des noirs, qu'importe que la police soit tombée sur davantage de «contrebande» en contrôlant des blancs que des noirs. J'ai rencontré plusieurs jeunes de Ferguson –tous adolescents ou au début de leur vingtaine– et tous m'ont dit se faire contrôler au moins une fois par semaine. Près d'un autel de fortune dressé en mémoire de Michael Brown, j'ai demandé à un jeune de 20 ans combien de fois il se faisait contrôler par la police: «une dizaine de fois par mois», m'a-t-il répondu.

Là encore, les dynamiques sont connues à St. Louis. Et en matière de police, ce que l'on voit à Ferguson n'est que le reflet local du rapport, ancien et contentieux, entre noirs américains et forces de l'ordre.

«Expériences directes de brutalité policière»

Au début du XXe siècle, durant la première Grande Migration des noirs, un groupe émergent d'universitaires, avocats, et autres spécialistes noirs commencèrent à étudier et à consigner la violence policière à l'encontre des noirs, exacerbée par l'usage croissant des statistiques criminelles comme justification de la ségrégation urbaine –comme celle que nous voyons à St. Louis.

A Ferguson, le 12 août 2014. REUTERS/Mario Anzuoni.

«Ils voyaient les officiers de police comme une sorte d'instance étatique, et la forme la plus cohérente de l'interaction entre gouvernement et Afro-américains», explique Khalil Gibran Muhammad, directeur du Schomburg Center for Research in Black Culture et auteur de The Condemnation of Blackness: Race, Crime, and the Making of Modern Urban America. Pour eux, les policiers n'étaient pas tant des fonctionnaires que des vecteurs de violence visant à isoler et à contenir les communautés noires. «Les noirs étaient les cibles les plus faciles pour les officiers de police; leurs droits n'étaient pas du tout respectés et ils n'avaient qu'une influence politique infime et bien impuissante pour leur faire rendre des comptes», écrit Muhammad dans son livre. Dans le nord du comté, la criminalité était bien distribuée entre les groupes ethniques et raciaux, mais les noirs étaient ciblés par la police de façon disproportionnée. Le résultat en a été une perception de la criminalité noire erronée et ne correspondant pas aux données factuelles existantes.

Une tendance qui s'est poursuivie jusqu'au milieu du siècle. «A travers tout le comté, les Afro-américains devaient faire face à une police des plus répressives, apeurée par les revendications d'égalité des noirs après la Seconde Guerre mondiale et angoissée par l'accroissement des populations noires après le départ des blancs vers les banlieues», écrit Leonard N. Moore, professeur à l'Université du Texas, dans Black Rage in New Orleans: Police Brutality and African American Activism From World War II to Hurricane Katrina. Il poursuit:

«[U]ne lecture rapide des journaux noirs de l'après-guerre nous fait tomber sur des articles […] détaillant des affaires de violence policière. De même, les archives des organisations locales et nationales luttant pour les droits civiques sont bourrées de milliers de dépositions et de lettres consignant des expériences directes de brutalité policière».

En 1961, à la Nouvelle Orléans, le meurtre d'Allen Bruce Foster, 11 ans, contraste par son extrême violence. Selon un témoin oculaire:

«J'ai vu le gamin courir vers une voiture rouge. Il allait l'atteindre quand tout son corps a été violemment secoué par une rafale de balles. Le gamin a hurlé –un cri perçant que je ne pourrai jamais oublier– et il s'est écroulé au sol. Un policier s'est alors penché sur lui et a dit "Pourquoi tu ne t'es pas arrêté quand je te l'ai dit?". Le gamin n'a jamais répondu, n'a plus jamais bougé, et moi je n'avais jamais entendu personne lui dire de s'arrêter.»

Ce qu'il y a d'important à comprendre, c'est que ces événements et ces interactions se renforcent mutuellement. «Trop souvent, le bâton de police sera le seul instrument de la loi avec lequel le Nègre entrera en contact», écrivait Kelly Miller, criminologue de Harward dans une tribune publiée en 1935. «Ce qui engendre en lui défiance et ressentiment envers toutes les instances publiques et les représentants de la loi.»

Si vous essayez de comprendre les saccages que Ferguson a connus pendant les manifestations, vous avez là un début de réponse. Comme dans tous les grands rassemblements, il y a des provocateurs et des brebis galeuses, mais c'est aussi vrai qu'une défiance profonde envers les forces de l'ordre traverse toute la communauté noire et trouve son origine dans des décennies successives d'injustice. «C'est ça notre vie. On est noirs. On est contrôlés tous les jours», lancent deux jeunes manifestants qui préfèrent ne pas donner leur nom, mais insistent –tandis que les slogans «Mains en l'air, ne tirez pas» remplissent l'atmosphère– pour dire qu'ils sont «là pour Michael Brown» et qu'ils y resteront «même s'ils [la police, ndlr] veulent [les] en empêcher».

L'affaire Michael Brown n'est pas l'affaire Trayvon Martin

L'événement qui se rapproche peut-être le plus de la mort de Michael Brown est celle de Trayvon Martin. Tous les deux étaient adolescents et les deux drames ont généré des débats sur le profilage racial et le racisme.

Mais il y a une différence fondamentale. Martin n'a pas été tué par un agent de police; son meurtrier était George Zimmerman, un voisin. Ce qui veut dire que pour les défenseurs de Martin, il y avait un objectif concret à atteindre et un espoir précis à nourrir: que Zimmermann soit jugé, et si possible condamné. Zimmerman n'a pas été condamné, mais son procès aura permis, en quelque sorte, de clore la situation.

Il est possible que Darren Wilson soit aussi arrêté et en vienne à être déféré devant un tribunal. Mais même s'il est condamné –même si la famille Brown obtient une quelconque justice–, nous resterons toujours avec la ségrégation et les inégalités de Ferguson, au sein d'un comté de St. Louis bourré d'inégalités et gangrené par la ségrégation. Les problèmes sous-jacents faits de désertion des blancs, de discrimination et de désinvestissement seront encore là et –à moins d'un changement spectaculaire et inattendu– ils le seront encore à la prochaine génération. Nous ne verrons peut-être jamais d'autre «Trayvon Martin» à Sanford, en Floride, mais je suis persuadé que nous verrons un autre «Michael Brown» à Ferguson, dans le Missouri.

Un manifestant devant des policiers à Clayton (Missouri), le 12 août 2014. REUTERS/Mario Anzuoni.

Ou autre part. Bientôt, d'autres manifestants scanderont le nom d'un autre jeune homme noir tué par un autre fonctionnaire de l’État chargé de contenir les noirs –pas de les protéger. Nous voudrions que les choses aillent dans un sens –vivre dans un monde où la police est là pour rendre service, à tous– mais elles vont dans un autre. C'est un monde où les corps noirs restent les cibles prioritaires des angoisses américaines. 

Le 14 août, le spectacle sur West Florissant, le site principal des manifestations, avait quelque chose de jubilatoire. Les rues grouillaient de monde, on scandait des slogans, on demandait «justice», les klaxons retentissaient. Un chœur gospel entonnait ses chants et le Capitaine Ron Johnson –le chef de la patrouille routière du Missouri chargée du maintien de l'ordre– se mêlait aux manifestants et allait même jusqu'à marcher à leurs côtés.

Mais dès le lendemain soir, tout s'écroulait. Malgré les promesses de Johnson, la police faisait usage de gaz lacrymogènes contre les manifestants, déclenchant encore davantage de colère et davantage de destructions.

La nuit du dimanche au lundi suivant, le chaos s'est répété, avec encore davantage de gaz et davantage de tirs de flashball. Parmi tous les directs et les vidéos, une image en particulier m'a heurté. On y voit une mère et son fils qui vient d'être touché par une grenade lacrymogène. Le garçon a huit ans.

Jamelle Bouie
Jamelle Bouie (46 articles)
Journaliste
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