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La Suède extradera-t-elle un jour Assange vers les États-Unis?

Elias Groll, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 24.08.2014 à 15 h 28

Au vu des circonstances politiques et juridiques dans son pays d'origine, le temps est peut-être venu pour le fondateur de WikiLeaks de tenter sa chance auprès des tribunaux suédois.

Julian Assange lors de sa conférence de presse à Londres, le 18 août 2014. REUTERS/John Stillwell/Pool.

Julian Assange lors de sa conférence de presse à Londres, le 18 août 2014. REUTERS/John Stillwell/Pool.

Le 18 août, après deux ans de séjour à l'ambassade équatorienne de Londres, où il se sera soustrait aux autorités suédoises qui cherchent toujours à l'interroger pour des suspicions de viol, Julian Assange a affirmé qu'il quitterait «bientôt» son refuge diplomatique. Plus cryptique que jamais, le militant australien pour la liberté de l'information n'en a pas dit davantage: ni pourquoi, ni exactement quand il sortira de l'ambassade.

Les commentaires d'Assange, parallèlement à ceux du ministre équatorien des Affaires étrangères Ricardo Patino, laissent entendre qu'il pourrait enfin être entendu par les procureurs suédois dans le cadre de plaintes déposées contre lui en 2010 et l'accusant du viol d'une femme et de l'agression sexuelle d'une autre. Pour l'instant, aucune charge n'a été officiellement retenue contre Assange, 43 ans, mais il est sous le coup d'un mandat d'arrêt le contraignant à un interrogatoire. Selon Assange, les accusations sont fausses et font partie d'un complot visant à l'extrader vers les États-Unis, où un grand jury aurait été constitué en secret dans le but d'examiner à son encontre des motifs d'accusation encore non précisés.

«Délit relatif à un délit politique»

Est-ce que la théorie du complot formulée par Assange dit vrai? Et est-ce que la Suède pourrait un jour l'extrader vers les États-Unis?

C'est on ne peut plus improbable. L'accord d'extradition entre la Suède et les États-Unis, signé en 1961 et renouvelé en 1983, interdit d'extrader quelqu'un au motif d'un «délit politique» ou d'un «délit relatif à un délit politique». L'accord ne spécifie pas plus avant ce qui constitue un «délit politique». La décision de la Cour suprême suédoise d'extrader ou non Assange dépendra grandement des charges que le grand jury secret américain formulera contre lui.  

Si Assange est accusé d'espionnage, il est quasi certain que la Suède n'acceptera pas de l'extrader, vu que ses tribunaux n'ont eu de cesse de considérer l'espionnage comme un délit politique. Par exemple, en 1992, la Suède avait refusé d'extrader vers les États-Unis Edward Lee Howard –le seul agent de la CIA de l'histoire a être passé du côté soviétique. Howard ayant été inculpé d'espionnage, les tribunaux suédois avaient statué que les accusations relevaient du type de «délit politique» spécifié dans l'accord d'extradition.

Mais cette zone grise assombrit aussi les perspectives judiciaires d'Assange. A n'en pas douter, le département américain de la justice connaît sur le bout des doigts ces restrictions et jurisprudences et pourrait vouloir serrer Assange sur un ensemble d'accusations plus créatives –cybercriminalité ou vol, peut-être.

Opération d'enlèvement

Néanmoins, même dans ce cas, le système judiciaire suédois pourrait lui venir en aide. Quand Assange avait décidé de se cacher à l'ambassade équatorienne, nous avions discuté de son cas sur Foreign Policy avec UIf Wallentheim, directeur de la division des affaires criminelles et de la coopération judiciaire internationale auprès du ministère suédois de la Justice. Il avait expliqué que les tribunaux suédois comprennent en général quand d'autres pays tentent de contourner les exceptions garanties dans les accords d'extradition avec la Suède. Au moment de prendre leur décision, les juges suédois examinent ainsi bien souvent les facteurs sous-jacents à une affaire, avait-il ajouté.

Par contre, Assange a tout à craindre d'une opération d'enlèvement menée par la CIA. En 2002, la Suède avait ainsi collaboré avec les États-Unis pour qu'ils s'emparent de deux Égyptiens cherchant à obtenir l'asile du pays scandinave. C'est un exemple qui revient souvent à la surface et qui indique ce que des gouvernements suédois, même de gauche, seraient prêts à faire s'ils sont soumis à suffisamment de pression de la part des États-Unis.

Mais une telle opération clandestine est hautement improbable vu le climat politique actuel de la Suède. Le mois prochain, les Suédois se rendront aux urnes pour leurs élections législatives, dans lesquelles on s'attend à voir battu l'actuel gouvernement de centre-droit. En retard dans les sondages face à une coalition de gauche, le gouvernement ferait un énorme cadeau à ses adversaires s'il décidait de dérouler le tapis rouge à la CIA. De même, les sociaux-démocrates, qui se retrouveront probablement à la tête du prochain gouvernement, n'auront sans doute aucun intérêt à autoriser une opération des services secrets américains visant à traîner Assange devant un tribunal.

«Difficile et coûteuse situation»

Si on en croit les médias britanniques, la santé d'Assange n'est pas bonne. Et il serait aussi en pourparlers avec les autorités britanniques pour pouvoir en finir avec la détention qu'il s'est infligée à lui-même. Citant une source proche de WikiLeaks, le tabloïd Mail on Sunday affirme qu'Assange «souffre d'arythmie, une maladie potentiellement mortelle, d'un souci pulmonaire chronique et d'une tension dangereusement élevée». Quoi qu'il en soit, les autorités britanniques promettent d'être inflexibles quant au mandat d'arrêt qui court contre lui.

«Nous savons pertinemment que nos lois doivent être respectées et que M. Assange doit être extradé vers la Suède. […] Encore une fois, nous espérons que l’Équateur nous aide à mettre fin à cette difficile et coûteuse situation», a déclaré un porte-parole du gouvernement au Wall Street Journal. En deux ans, la Grande-Bretagne aura dépensé environ 7,5 millions d'euros pour une présence policière 24h/24 aux abords de l'ambassade.

Le temps est peut-être venu pour Assange de jouer sa chance auprès des tribunaux suédois.

Elias Groll
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