Monde

Il faudra plus qu'un «Cheverito» pour sauver le tourisme vénézuélien

Simon Pellet-Recht, mis à jour le 07.09.2014 à 8 h 39

Alors que l'activité explose en Amérique latine, le Venezuela peine à attirer les étrangers.

Cheverito (image issue de la campagne promotionnelle du gouvernement vénézuélien).

Cheverito (image issue de la campagne promotionnelle du gouvernement vénézuélien).

C’est un joyeux jeune baroudeur qui se balade des magnifiques plages caribéennes à la forêt amazonienne, en passant par la plus haute chute d’eau au monde et les luxuriantes grandes plaines vénézuéliennes, tout en respectant la nature et les cultures qu’il rencontre sur son chemin. «Cheverito», dont la traduction serait «le petit gars super cool», est la nouvelle égérie du ministère du Tourisme vénézuélien.

Sur le petit écran, dans la rue, les écoles, il est partout depuis le début du mois d’août.

 

Même s’il est né d’une bonne intention, «Cheverito» a immédiatement déchaîné les moqueries sur Internet, les internautes détournant les images de la bande dessinée.

La pub confrontée au pays «réel»

Insécurité (le Venezuela est le second pays le plus violent au monde), crise économique et pénurie alimentaire ou encore répression policière lors des troubles politiques du début de l’année, tous les thèmes sont abordés.

Dans les parodies des internautes, le routard se fait attaquer à main armée, visite des magasins vides ou s’extasie devant les armes des militaires.

«Ces Vénézuéliens qui critiquent Cheverito sont les mêmes apatrides qui ont toujours préféré aller à l’étranger», a réagi le ministre Andres Izarra, qui assure que le tourisme devrait augmenter de 20% cette année au Venezuela. «Evidemment, le gouvernement ne donne plus de dollars pour voyager, alors nous restons dans le pays», se moque José Miguel Novoa, un ingénieur qui critique le strict contrôle des changes en vigueur au Venezuela depuis 2004.

«C’est ce qui a mené le secteur touristique à la ruine», explose Eric Migliore, propriétaire de l’auberge de jeunesse El Gallo à Coro, une petite ville coloniale classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Si les chiffres officiels évoquent seulement une baisse de 10% en 2013, l’hôtelier assure avoir perdu 90% de sa clientèle internationale depuis un an:

«Le taux de change est favorable aux Vénézuéliens, mais rend le pays extrêmement cher pour les étrangers qui ont peur d’obtenir la monnaie locale sur le marché noir.»

Eric Migliore raconte qu’en mars, un couple de Français s’est fait avoir:

«Ils ont utilisé leur carte Visa pendant une semaine en pensant qu’il leur serait appliqué un taux de 80 bolivars contre un euro, c’est ce que les changeurs au black proposent à l’aéroport, mais lorsqu’ils ont vu la facture ils sont entrés en panique. Le taux officiel est de 8 bolivars contre un euro. La semaine leur a coûté 700 euros, dix fois plus que prévu...»

Le gouvernement, qui vient de réagir en offrant un taux de 45 bolivars contre un euro aux étrangers, table dorénavant sur une augmentation de presque 2% du tourisme international en 2014.

«Difficile à croire», réplique Ricardo Cusanno, le président de Conseturismo, le syndicat du secteur privé. Alors que le tourisme explose en Amérique latine, il reste au point mort au Venezuela depuis quelques années. La Colombie voisine, qui peine à sortir d’une guerre vieille d’un demi-siècle avec les guérillas, attire plus de 2,2 millions de touristes étrangers par an, contre seulement 700.000 au Venezuela.

«Entre le Salto Angel –la plus haute chute d’eau au monde–, les atolls de Los Roques, les Andes et l’aventure en Amazonie, nous devrions avoir le triple», se plaint Ricardo Cusanno. Face aux chiffres –le tourisme étranger annuel n’a jamais dépassé le million et était même descendu à seulement 400.000 personnes au début de la révolution il y a 15 ans– le professionnel reconnaît que le gouvernement socialiste n’a pas tous les torts:

«Le manque d’investissement n’est pas nouveau, il a toujours été plus simple de pomper du pétrole que de mettre en place des structures touristiques.»

Ricardo Cusanno estime cependant que la campagne de promotion ne va pas assez loin:

«Cheverito, c’est bien mais rien n’est fait pour améliorer la sécurité des voyageurs, comme la mise en place d’une police spécialisée dans la capitale par exemple.»

Amandine Rouveyrol, une Française qui a passé deux jours dans la capitale vénézuélienne en juin, gardera un souvenir mitigé de ce qu’elle décrit comme une «aventure»:

«Entre d’un côté le soir la ville morte, personne dans les rues, trois restos ouverts et de l’autre la journée très animée, c’est l’ombre et la lumière…»

Alors qu’en Colombie la campagne touristique assume clairement la réputation du pays («Le seul danger que vous courrez, c’est de rester»[1]), le Venezuela révolutionnaire choisit de montrer que tout va bien. Dans la brochure de présentation, lorsque son ami Eco lui demande pourquoi les étrangers doivent venir et revenir au Venezuela, Cheverito lui répond:

«Pour la beauté de ses femmes, de ses paysages et la gentillesse de ses habitants.»

 

1 — NDLE: La campagne actuelle de la Colombie s'inspire de Gabriel García Márquez: «Colombia, Realismo Magico» («La Colombie, où le réalisme devient magie»). Retourner à l'article

 

 

Simon Pellet-Recht
Simon Pellet-Recht (10 articles)
Journaliste
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