Ce que «Le Magicien d'Oz» nous dit de la politique étrangère américaine

«Le Magicien d'Oz» de Victor Fleming (1939).

«Le Magicien d'Oz» de Victor Fleming (1939).

Comment le conte de fées préféré des Américains, qui vient de fêter son 75e anniversaire, influence leur vision du monde

Nous avons récemment fêté le 75e anniversaire d’un des plus célèbres films américains de tous les temps, Le Magicien d’Oz, qui fut projeté pour la première fois au Grauman’s Chinese Theater de Los Angeles le 15 août 1939 et allait devenir une des plus grandes références culturelle aux États-Unis (et dans le monde). Au fil des ans, Le Magicien d’Oz a été abondamment cité, parodié et remanié comme rarement d’autres films l’ont été. Il l’a été car c’est un grand film, avec une belle histoire, des performances d’acteurs hors du commun et des chansons entraînantes.

Mais comme de nombreux contes de fées, Le Magicien d’Oz nous en dit aussi beaucoup sur les problèmes que rencontraient les adultes à l’époque qui l’a vu naître –et d’une manière qui résonne étrangement avec la situation actuelle.

De nombreux fans actuels ignorent que Frank Baum, auteur du roman dont s’est inspiré le film, y a incorporé de nombreux éléments de politique contemporaine. Il a en effet écrit son livre au tournant des XIXe et XXe siècle, à une époque ou la politique monétaire faisait partie des principales questions d’actualité.

Un film qui reflète l'époque de sa création

Un historien, Henry Littlefield, a ainsi analysé le livre sous cet angle. Dans sa vision des choses, le Chemin doré représente l’étalon-or, alors défendu par ceux qui tenaient le haut du pavé (c’est le cas de le dire) en le présentant comme la seule «bonne monnaie», tandis que ceux que l’on appelait les Populistes, de la classe moyenne (dont bon nombre de fermiers) cherchaient le salut économique dans une politique expansionniste dont le candidat démocrate à la présidence William Jennings Bryan s’était fait le champion, et dont une des propositions les plus frappantes consistait à passer à l’étalon-argent. Dans le roman, les chaussures de Dorothy sont en argent, pas en rubis: Les créateurs du film ont préférés les diamants car ils savaient qu’ils rendraient mieux en Technicolor, dont ils souhaitaient démontrer l’étendue des possibilités.

Le chemin doré mène à la Cité d’Emeraude, qui fait irrémédiablement penser à l’attirante (mais ô combien décevante) promesse du dollar s’appuyant sur l’or. Dorothy, dans cette allégorie, représente l’Américain moyen, énergique et un peu naïf, qui n’acquiert une véritable conscience politique que lorsqu’il s’allie aux fermiers et aux ouvriers, ainsi que le fort sentiment patriotique né de la guerre américano-espagnole de 1898. (Nous vous laissons reconnaître qui est qui.)

The Wonderful Wizard of Oz, de Frank Baum (1900)

Les spécialistes continuent de se disputer autour des intentions de Baum et de cette interprétation de son œuvre; pour ma part, je pense qu’il le voyait avant tout comme une fable amusante pour les enfants, ce qui n’exclut naturellement pas le désir d’y incorporer des éléments pour les adultes. (Et les parallèles entre la situation politique de l’époque et le récit sautent tellement aux yeux qu’il est impossible de les écarter totalement.) Mais tous les contes de fées peuvent être lus comme des allégories, puisqu’ils utilisent des personnages archétypaux. (Il suffit pour s’en convaincre de constater à quel point les psychanalystes s’en sont donnés à cœur joie sur les œuvres des frères Grimm)

Si la version filmée de l’ouvrage continue de faire rêver, c’est sans doute parce qu’elle est un peu intemporelle; ce film semble ne pas vieillir. Autant en emporte le vent, le grand succès hollywoodien sorti au même moment (et qui finira par battre Le Magicien d’Oz au box-office) semble, à l’inverse, totalement daté.

Quand je regarde Le Magicien d’Oz aujourd’hui, je suis frappé de constater à quel point, et de quelle manière, il reflète le moment même de sa création.

Les premières scènes du film furent tournées en octobre 1938, juste à la fin de la crise des Sudètes, qui vit la France et la Grande-Bretagne décider d’éviter une guerre avec l’Allemagne en acceptant les exigences hitlériennes de concessions territoriales de la part de la Tchécoslovaquie. Au début de ce mois, l’Allemagne avait déjà annexé une partie des Sudètes, région de la Tchécoslovaquie majoritairement peuple d’Allemands. Ceci eut pour effet de provoquer la destruction d’un des Etats les plus stables nés du Traité de Versailles; le Premier ministre britannique, Neville Chamberlain, considérait que les Tchèques pouvaient bien payer ce prix s’il permettait de garantir «la paix pour notre époque». Personne ne demanda aux Tchécoslovaques ce qu’ils en pensaient. Quand le tournage du Magicien d’Oz se termina, Hitler avait absorbé la Bohème et la Moravie au sein du Troisième Reich et transformé la Slovaquie en Etat vassal. Une nouvelle guerre mondiale paraissait inévitable.

La plupart des Américains le savaient, mais ils ne voulaient pas s’en mêler.

«Une querelle dans un pays éloigné»

La politique préférée des électeurs américains de l’époque était l’isolationnisme, qui souhaitait voir les Etats-Unis aussi éloignés que possible des querelles des Etats européens. La plupart des Américains se reconnaissaient sans doute dans les propos de Chamberlain quand il décrivit la crise tchèque comme «une querelle dans un pays éloigné entre des gens dont nous ne savons rien».

L’Europe centrale apparaissait, et particulièrement pour les Américains, comme extrêmement exotique, ce qui explique sans doute pourquoi les auteurs du Magicien d’Oz choisirent d’en faire le cadre fantastique dans lequel se déroule la majeure partie du film. (Je n’ai jamais entendu quiconque ayant travaillé sur la conception du film en faire mention, mais cela semble évident lorsque l’on regarde les costumes portés par les croquignons et par d’autres habitants de Oz.)


 

La différence la plus grande, sans doute, entre le roman original de Baum et sa version hollywoodienne est le rôle de la Méchante Sorcière. C’est un personnage mineur dans l’œuvre de Baum, mais les scénaristes de la MGM choisirent de lui donner un rôle plus important afin de créer une forme de tension dramatique.

Dans le film, elle occupe une place importante, presque omniprésente, et sa puissance lui vient des images qui hantaient la plupart des spectateurs de l’époque. Elle dirige une armée d’automates marchant au pas et qui opèrent depuis un château qui semble tout droit sorti de l’imagination des personnes qui organisaient les grandes messes du parti nazi, et notamment leurs défilés aux flambeaux. Voilà comment le mignon petit conte pour enfant de Baum s’est retrouvé projeté dans le monde sombre et effrayant des années 1930.

Avec l’aide de ses amis, Dorothy parvient finalement à renverser la tyrannie. Elle ne le fait pourtant qu’à contrecœur. Elle doit d’abord découvrir que le Magicien n’est en fait qu’un imposteur qui, bien que fondamentalement sympathique, n’a pas vraiment les tripes nécessaires pour entreprendre cette tâche. (Sans doute un bon résumé de la vision que pouvaient avoir les Américains des Britanniques en 1939.) Mais lorsque l’on fait appel à son sens moral, Dorothy accepte de prendre les choses en main et fait ce que l’on attend d’elle –mais elle ne le fait pas pour obtenir une once de pouvoir. Elle le fait parce qu’elle est persuadée qu’elle doit faire le bien. Et ce qu’elle veut avant tout, c’est rentrer au Kansas.

Ambivalence du regard des Américains

Un vrai Américain ne peut en aucun cas se sentir bien dans un lieu comme Oz, avec ses luttes de pouvoir compliquées, ses séductions en technicolor et ses étranges conflits ethniques.

Les Américains veulent aider

ces gens avec leurs costumes étranges, car ils savent

qu’au fond, ils sont comme eux.

Je ne dis pas qu’il s’agit là de la seule lecture possible du film: les chefs-d’œuvres invitent souvent à des interprétations multiples et qui peuvent parfaitement cohabiter. À son niveau le plus évident, Le Magicien d’Oz est une narration profondément américaine de l’aventure que constitue la découverte de soi, du fait de réaliser que la magie se trouve en chacun de nous (et de préférence avec l’aide de ses amis –un robot cinglé, un homme-herbe et un carnivore doux comme un agneau). Mais Le Magicien d’Oz étant effectivement une histoire américaine, et bien ancrée dans son époque, le film est parvenu à capturer quelque chose de l’ambivalence du regard que portaient les Américains sur la place de leur pays dans le monde à l’époque, et qu’ils portent aujourd’hui.

Les Etats-Unis du début du XXIe siècle sont très impliqués dans les affaires du monde et pourtant, de nombreux Américains, refroidis par les récentes interventions en Irak et en Afghanistan, sont de plus en plus réticents à voir leur pays s’embarquer dans de nouvelles croisades en dehors de leurs frontières. Même aujourd’hui, alors que le président Obama déploie à contrecœur des troupes américaines pour défendre une minorité menacée dans les montagnes de l’Irak, il est encore possible de sentir cette tension qui anime la société américaine entre le désir de défendre des principes moraux à travers le monde et celui de se tenir le plus éloigné possible des affaires du monde, qui caractérisait le discours d’adieu de George Washington.

Les Américains veulent aider ces gens avec leurs costumes étranges, car ils savent qu’au fond, ils sont comme eux. Parfois, la bonne chose consiste à s’aventurer dans des royaumes étranges et, pourquoi pas, à faire chuter quelques méchants en route. Mais au final, rien ne vaut la maison.

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