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Berlin en pleine querelle des valises à roulettes

À Berlin, en août 2008. REUTERS/Johannes Eisele.

À Berlin, en août 2008. REUTERS/Johannes Eisele.

La capitale allemande connaît une crise de croissance: devenue la capitale du cool, elle voit débarquer toujours plus de touristes. Au point que le bruit des valises devient un sujet politique.

Comment distinguer un touriste d’un vrai Berlinois? Le premier se plaint des guêpes, le second des touristes.

Monika Herrmann, maire Verte de l’arrondissement de Kreuzberg-Friedrichshain, a pris la tête de la fronde anti-touristes en défendant dans une récente interview au Tagesspiegel le sommeil de ses administrés, malmené par l’afflux touristique. «La situation est grave», alerte t-elle. Les habitants ne peuvent plus dormir «à cause du bruit des valises à roulettes la nuit» et des clients des auberges de jeunesse «qui rentrent ivres et vomissent devant les portes d'immeubles».

Le sujet des valises à roulettes peut paraître bien anodin, mais constitue une préoccupation depuis plusieurs années à Berlin. Car au bout de la valise, il y a toujours un touriste.

Le tourisme de masse a envahi les pavés défoncés de Kreuzberg et Neukölln, quartiers historiquement pauvres en phase avancée de gentrification. Ce ras-le-bol des valises à roulettes (Rollkoffer) s’affiche jusque sur les murs de Neukölln.

«Berlin ne vous aime pas»

Le «No more rollkoffer» n’est que la version polie d’une série de tags qui ont fleuri sur les façades berlinoises depuis 3 ans: «Du bist kein Berliner!» («Tu n’es pas un Berlinois»), «Touristen anzünden» («Brûlez les touristes»), «Touristen fisten» («Fistez les touristes»). Des stickers «Berlin </3 you», au coeur barré, s’affichent également un peu partout dans Kreuzberg.

Cet été, la presse populaire a tenu la chronique des petits désagréments du tourisme, le Berliner Kurier déplorant «le bruit de la fête, les déchets et le vandalisme», Bild se demandant si le boom touristique à Berlin est «une malédiction ou une bénédiction». La maire de Kreuzberg-Friedrichshain a résumé un sentiment qui monte dans son arrondissement:

«Certains visiteurs voient la ville comme une sorte de Disneyland et nous, les résidents, comme de simples figurants.»

Mais comment Berlin, capitale mondiale du cool, réputée pour son ouverture et sa tolérance, peut-elle avoir développé un tel ressentiment envers ses touristes?

Tout est allé trop vite. La ville, qui était encore à l’état de ruines il y a une vingtaine d’années, est devenue la troisième destination touristique en Europe, après Paris et Londres. Dans le top 10 européen, Berlin est la ville qui connaît la plus forte croissance, avec une augmentation de 8,2% des nuitées en 2013 (quand Paris stagne à -0,6%). En dix ans, la capitale allemande aura enregistré une hausse de 150%.

«Tant que les touristes étaient à la porte de Brandenbourg...»

La réalisatrice allemande Nana Rebhan, qui vit à Berlin depuis 10 ans, vient de sortir un passionnant documentaire sur cette problématique des touristes, Welcome Goodbye. Elle comprend cette grogne qui monte dans la population:

«Tant que les touristes n'allaient qu’à la porte de Brandebourg, à Checkpoint Charlie ou à Kudamm [les affreux “Champs-Elysées” locaux, ndlr], ça ne posait de problème à personne. À Paris, les touristes veulent voir les monuments et les magnifiques bâtiments. À Berlin, maintenant, c’est une autre forme de tourisme: les visiteurs viennent découvrir l’état d’esprit berlinois, la vie nocturne et les quartiers paisibles comme Kreuzberg ou Neukölln. Des millions de personnes viennent expérimenter l’exceptionnelle qualité de vie berlinoise et en faisant ça, inévitablement, ils la détruisent.»

La maire de Kreuzberg-Friedrischain déplore la formation ces dernières années de ce qu’elle appelle une «Partymeile» («zone de fête») longue d’un kilomètre entre Kottbusser Tor et Warschauer Strasse. Lieu de prédilection du «tourisme Easyjet», cette zone à cheval entre les quartiers de Kreuzberg et Friedrichshain comprend maintenant une incroyable concentration de restaurants, bars et clubs.

Deux touristes devant l'East-Side-Gallery de Berlin. Extrait du film Welcome Goodbye. Crédit:Alfaville.

Le bruit de cette faune nocturne est devenu insupportable pour les habitants du quartier. Et quand enfin les touristes partent, ils ont le mauvais goût de prendre leur avion à 7h du matin, laissant leurs valises à roulettes abîmer les pavés et le sommeil du voisinage.

Tout est relatif: un comité de voisins de la rue de Lappe ou de la rue du Faubourg-Saint-Denis à Paris trouverait le quartier si calme qu’il y ouvrirait un club de bridge. Sur l’échelle de Bernard de la Villardière, Berlin reste une ville bien décevante, l’immensité des rues diluant assez largement la débauche.

Berlin n'est pas Ibiza

«Les Berlinois ont peur que leur ville deviennent une gigantesque Love Parade, explique Nana Rebhan. La Love Parade, c’est un peu comme Berlin: c’était très bien au début, avec 2.000 personnes, très cools, très créatives qui dansaient dans la rue. 10 ans plus tard, ils étaient 1,5 millions et ça ne ressemblait plus à rien.»

C’est tout le paradoxe de Berlin, capitale de la culture alternative devenue une destination de masse. Ibiza peut bien accueillir des milliers de touristes, David Guetta et Sebastian Ingrosso sont à l’affiche. Le Berghain, un des clubs les plus réputés au monde, ne propose «que» Marcel Dettmann et Ben Klock mais n’en est pas moins devenu une des attractions majeures de Berlin, au même titre que Checkpoint Charlie ou la porte de Brandebourg.

Le célèbre videur du Berghain, Sven Marquardt, est d’ailleurs un symbole de cette résistance larvée contre les touristes. Sa politique à la porte –aussi ésotérique que la recette du Coca-Cola mais dont les grandes lignes sont connues– pourrait se résumer à une chasse aux «Easy-Jet-setters», ces touristes d’un week-end totalement étrangers à la culture électro berlinoise: les groupes de plus de deux ou trois personnes sont prohibés, un code d'habillement spécifique est requis, parler allemand et connaître la programmation est souvent nécessaire.

Anti-touriste ou anti-hipster?

À Berlin, gentrification et tourisme sont inextricablement liés. En même temps qu’ils se gentrifient, les quartiers de Berlin autrefois pauvres de Kreuzberg, Friedrichshain ou Prenzlauer Berg deviennent des zones d’attraction touristiques. Entre l’arrivée d’une colonie de hipsters dans un quartier et la création d’un chapitre dans le Lonely Planet, il ne se passe pas plus d’un an.

Le débat de cet été sur les touristes n’est que le prolongement de celui sur les hipsters initié en 2012. Un mouvement anti-hipster avait surgi à Neukölln, quartier très défavorisé devenu soudainement un Brooklyn à la sauce turque.

Vu de France, le sujet avait été traité avec humour, noyé dans un grand mouvement mondial (lui-même hipster) contre les hipsters. On rigolait moins à Neukölln, où les hipsters –autre manière d’appeler les expats– sont jugés responsable de l’explosion des loyers.

«Le problème se pose quand des gens de Paris ou de Londres viennent s’installer ici à Neukölln, témoigne Nana Rebhan. Ils sont prêts à payer sans aucun mal 600 euros pour un 50m2 car pour eux, c'est vraiment peu cher. Mais les gens ici gagnent aussi peu d'argent qu'avant et ne peuvent plus payer ces loyers qui ont doublé. Ils sont effrayés de l’arrivée de tous ces jeunes gens du monde entier qui semblent prendre leurs appartements»

Les touristes sont aussi tenus comme responsables de l’explosion des loyers. 12.000 logements berlinois sont soustraits du marché pour leur être loué. Depuis le 1er août, une nouvelle loi est entrée en vigueur à Berlin, interdisant de transformer son appartement en location de vacances et obligeant les actuels logements touristiques à se signaler à la mairie.

«Give something back to Berlin»

Aux yeux de certains Berlinois, entre touristes, expats et hipsters, il n’y a en fait pas grande différence. Tous menacent de leur voler la seule chose qui a une valeur ici, leur qualité de vie. À Berlin, on ne reproche pas aux étrangers de profiter des avantages sociaux (Hartz 4 ne fait rêver personne...) mais plutôt de la douceur de vie locale. Sans rien rendre.

Les ingrédients du miracle berlinois, le cool, l’espace, le calme et les prix bas, sont tous élimés par l’arrivée massive des touristes. Le sujet monte aussi au sein des expatriés, bien conscients de détruire une partie de ce qu’ils sont venus chercher à Berlin. Le site «Give something back to Berlin» a ainsi été créé pour permettre aux expats de proposer une bonne action pour la ville.

Les expats sont d’ailleurs les premiers à se plaindre des touristes. On entend souvent des Français vivant à Berlin menacer de quitter la ville «car il y a définitivement trop de Français». Il faut sans doute y voir un signe de bonne intégration.    

Derrière la bataille contre les valises à roulettes, il y a avant tout un réflexe conservateur chez certains Berlinois, la nostalgie d’un paradis perdu, une version Berlin-Ouest de l'Ostalgie dépeinte dans Goodbye Lenin, explique Nana Rebhan:

«Il y a toute une frange de la population qui voudrait que le changement s'arrête, que Berlin redevienne l'île isolée au milieu de la RDA qu'elle était quand le mur était encore debout. Il ne s'était rien passé pendant une trentaine d'années. Et soudainement, cette ville qui a vécu sous cloche s’est mis à changer à une vitesse incroyable»

«REFUGEES WELCOME, TOURISTS PISS OFF!»

Il n’est pas étonnant que ce soit la maire Verte de Kreuzberg-Friedrichshain qui ait allumé la mèche anti-touristes, l’extrême-gauche et les Verts étant depuis quelques années en pointe de ce combat anti-gentrification. En 2011, les Verts avaient organisé un débat controversé à Kreuzberg, «Hilfe, die Touris kommen» («À l’aide, les touristes arrivent»). Le Tagesspiegel écrivait alors que les interventions du public «allaient du désespoir à la pure xénéphobie».

Dans une cour d’immeuble de Mitte, l’ancien quartier des squats, aujourd’hui très touristique, une banderole résume la pensée ambiguë d’une partie de la gauche locale: «REFUGEES WELCOME, TOURISTS PISS OFF!»Le problème des réfugiés est très sensible à Berlin, avec des camps d’exilés africains qui se sont montés à Kreuzberg, malmenés par les autorités mais soutenus par la population locale.

À l’inverse, les touristes sont de moins en moins tolérés par la population, mais ardemment défendus par les autorités qui y voient un des rares moyens de développer le pauvre Berlin. Le 1er janvier dernier a été introduite dans la ville la «City-Tax», une taxe de 5% sur les hébergements pour touristes.

Berlin serait-elle devenue anxieuse et petite-bourgeoise?

Le reste de l’Allemagne semble regarder ce débat autour des touristes à Berlin avec des yeux tour à tour moqueurs et inquiets. Le quotidien Die Welt en plaisante: «Qu’est ce qui s’est passé pour que le grossier Berlin aspire tout à coup aux bonnes manières?». Le Westdeutsche Allgemeine Zeitung était beaucoup plus sévère dans un article de 2011:

«À Berlin, un nouveau mouvement se propage, au-delà de la gauche ou de la droite. Il est dirigé contre tous ceux qui font changer Berlin: les touristes, les investisseurs, les nouveaux arrivants riches. [...] Le mur a disparu, mais de nombreux Berlinois se referment de nouveau sur eux-même. Et si la capitale n’était plus pauvre et sexy [selon le célèbre mot du maire Klaus Wowereit, ndlr] mais anxieuse et petite-bourgeoise?»

Comment Berlin peut-il se réconcilier avec ses touristes? Faut-il placer le videur du Berghain à l’entrée de Kreuzberg pour qu’il filtre les bons touristes des mauvais?

Les premières idées surgies du débat de cet été ne sont pas bien brillantes. La maire de Kreuzberg-Friedrischchain veut éditer un guide de bonne conduite à destination des touristes, comme il en existe à Amsterdam. Elle propose aussi... de mettre des roues en caoutchouc sur les valises. L’idée a été aussi été avancée d’embaucher des mimes (oui, des mimes) pour sensibiliser les touristes.

La meilleure idée revient incontestablement à ce jeune musicien mexicain, qui discute avec un Berlinois dans le documentaire Welcome Goodbye:

«- Tu sais, les Berlinois en ont marre que les touristes jettent des regards partout, jusqu’à travers leurs fenêtres.

- Mais ils n’ont qu’à mettre des rideaux !»

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