France

Jean-Claude Kaufmann et la fatigue de l'identité

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 28.09.2014 à 18 h 46

Dans une société où l'individu peut (et doit) choisir son mode de vie, chaque micro-décision forme ce que nous voulons être. Ce qui n'est pas toujours facile à vivre

Vous êtes ici... / Sophie & cie via Flickr CC License By

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En sociologie du moins, l’identité a mauvaise presse. On la voit figée, facteur d’archaïsme, excluante et son adjectif, identitaire, renvoie automatiquement aux franges ultra de la droite française.

Alain Finkielkraut la dit «malheureuse», et son livre, un best-seller, a trouvé un large écho dans le pays. Le malaise dans l’identité semble omniprésent. Le sociologue Valéry Rasplus et l'anthropologue Régis Meyran, mettent en garde contre «Les Pièges de l'identité culturelle» dans un ouvrage paru en début d'année qui fait la généalogie du concept. 

 Jean-Claude Kaufmann, sociologue plus habitué à traiter de sujets dits légers comme le couple et son linge, les sacs à main, les seins nus sur la plage et, plus récemment encore, les fesses, s'est penché sérieusement sur le sujet dans un livre paru au printemps. 

Car «Je suis un chercheur sérieux, contrairement aux apparences», lâche d’emblée cette star de la sociologie dans les médias et auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation dont son grand succès, La femme seule et le prince charmant. 100.000 exemplaires, quand un essai spécialisé dans la discipline arrive péniblement au millier.

«J’aime aller très loin dans le concret et dans l’analyse “des petites choses”: la plage, le premier matin après la première nuit d’amour, le sac à main des femmes»… D’où un succès populaire et médiatique jamais démenti. Mais Kaufmann ne se satisfait pas de ce travail de terrain. «Ce qui me passionne c’est la théorie» admet-il, en bon intellectuel français. Il s’est déjà prêté au jeu dans Ego, Pour une sociologie de l'individu, livre qui a eu assez peu d’impact, reconnaît-il aujourd’hui avec humour: 

«Je voulais montrer que j’étais capable d’écrire en jargon, mais c’était illisible, je le regrette».

Avec Identités, la bombe à retardement, Kaufmann revient à son amour de la théorie, tout en prenant partie dans un débat brûlant: celui de notre rapport à l’identité collective dans une période de montée des incertitudes.

Le paradoxe de l’identité

En déroulant l’historique du terme, il aboutit d’emblée à un paradoxe qu’il expose au début de son petit ouvrage: cette identité dont on parle tout le temps est en fait une notion très récente qui correspond à «un nouveau type de société».

«Dans la société traditionelle, ce problème ne se posait pas, l’identité était cadrée par un moule collectif. Mais autour des années 60, avec ce qu’on a appelé la seconde modernité, l’individu se place progressivement au centre de sa vie.»

Désormais, c’est à lui de se construire et de décider de son identité. «C’est l’approfondissement de la démocratie dans la vie quotidienne et dans les moindres choix de celle-ci.»

«Avec l’ouverture d’options de plus en plus nombreuses, il faut donc reconstituer des certitudes pour l’action». Un «microtravail identitaire» de tous les instants, puisqu’«il y a deux visions de l’existence qui s’affrontent pour chaque mouvement, chaque décision».

Au point que le choix de ce qu’on fait à manger ou du type de yaourt qu’on achète s’apparente à une micro-quête identitaire? «Le soir pour faire à manger il faut bien prendre une décision». C’est en tout cas ce vers quoi le marketing travaille inlassablement, en façonnant avec toujours plus de précisions les modes de vie auxquels on aspire. Il y a en moyenne 281 références disponibles au rayon yaourts en grande surface. D’un certain point de vue, la culture hipster, que n’évoque malheureusement pas le sociologue, pourrait se résumer à une typologie des marques et des références culturelles plébiscitées par la communauté.

C'est le paradoxe: la réflexivité (voir encadré), le fait de se prendre soi-même pour objet d'analyse, est le cadeau empoisonné de la modernité. 

La réflexivité

Selon Sandrine Bui dans Les 100 mots de la sociologie:

 

«La réflexivité est le mécanisme par lequel le sujet se prend pour objet d’analyse et de connaissance [...]

Dans un monde où le savoir critique en permanence le savoir et où les formes de la vie traditionnelle (famille, religion…) perdent de leur emprise, non seulement les incertitudes et les doutes sont plus prégnants, mais une pluralité de mondes et de styles de vie s’offre aux individus. Ces derniers peuvent, en principe, réfléchir librement sur la vie qu’ils entendent mener. Cette opération réflexive et les ressources qu’elle mobilise participent de la construction et de la cohérence de l’identité personnelle.»

A mesure que l’encadrement se fait plus lâche, l’individu doit se mettre lui-même au travail pour recoller les morceaux: «On se raconte sans cesse l’histoire de soi-même», analyse Kaufmann pour qui il s’agit d’un processus «d’identité narrative». Et si aujourd’hui cette construction de soi pose question et dépasse le problème de la marque du jean ou du choix de sa déco, c’est que l’identité est invoquée à propos des pratiques religieuses, en particulier l’islam.

L'identité devient la seule source de fierté des plus fragiles: religion dans les quartiers de banlieue et nationalisme des «petits blancs» se font désormais face, décrit le sociologue. Et aucune régulation n'est plus de nature à apaiser la société, sinon celle de l'économie:

«On ne peut pas fonder une société sur l’égoïsme. Les gens vont se désimpliquer, se constituer leur petit monde sur d’autres bases.»

En dépit de ce sombre tableau, ne comptez cependant pas sur Jean-Claude Kaufmann pour tenir des propos critiques du libéralisme culturel. Mais en le poussant un peu néanmoins on obtient ça:

«la pure autonomie doit trouver ses limites. Il faut trouver les nouvelles régulations, entre l’infini du choix et des repères, pourquoi pas moraux. Sauf que la manière dont s’est proposé, qui est de dire “on a été trop loin, il faut restaurer l’ordre”, n’est pas du tout la bonne: on a pris goût à la liberté, et on ne peut plus l’abandonner».

Car malheureusement, retrouver le sens de la communauté perdue ou fantasmée nous mènerait dans une impasse: «on veut le confort mental d’aujourd’hui, avec la vie de village d’avant», mais c’est impossible. Comment concilier l’avancée vers l’autonomie de l’individu et la constitution de repères? Ces réponses, on ne peut pas les trouver dans la nostalgie. D’origine italienne, le sociologue explique:

«J’ai toujours mon petit village dans la tête, mais quand j’y vais, au bout de 15 jours j’en ai marre».

L’individu contemporain est ainsi condamné à vivre dans un monde qui le déçoit, et avec le fantasme d’un monde ancien qu’il ne supporterait plus. Bonne rentrée quand même. 

Identités, la bombe à retardement

Jean-Claude Kaufmann

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Jean-Laurent Cassely
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