Culture

C’est arrivé près de chez vous: la révolte des François Pignon

Elise Costa, mis à jour le 22.08.2014 à 13 h 57

Depuis 1973, le réalisateur et scénariste Francis Veber aime à nommer ses personnages de fiction « François Pignon ». Mais que se passe-t-il lorsque le vrai François Pignon commence à en avoir ras-la-casquette ?

Jacques Villeret dans «Le Dîner de cons» (1998).

Jacques Villeret dans «Le Dîner de cons» (1998).

Petite vengeance, passions éphémères et bad timing… Tout au long du mois d’août, retrouvez les anecdotes obscures du cinéma français.

Quand François Pignon naît pour la première fois en 1971, la plume de Francis Veber a déjà connu des jours meilleurs: malgré une petite carrière à RTL, où il composait des sketches avec Jacques Martin, ses travaux d’écriture n’emballent pas les foules. A cette époque, il n’est pas du genre à faire beaucoup rire, mais il est pugnace.

Il écrit une nouvelle pièce de théâtre, Le Contrat. L’un de ses personnages principaux, un type dépressif et maladroit qui vient contrarier les plans d’un tueur à gages, s’appelle… François Pignon. Le Contrat marche plutôt bien sur les planches parisiennes et deux ans plus tard, en 1973, la pièce devient L’Emmerdeur au cinéma. Jacques Brel y incarne François Pignon (Lino Ventura est le tueur à gages) et le film explose le box-office.  

Comment ne pas voir alors une merveilleuse mascotte en la personne de François Pignon?

Dès lors, Francis Veber s’amuse à créer toutes sortes de François Pignon pour ses films, que ce soit dans Les Compères (1983) et Les Fugitifs (1986), dans Le Placard (2001) ou La Doublure (2005), sans oublier sans doute le plus connu d’entre tous: l’incroyable con du Dîner de cons (1998), joué par Jacques Villeret.

François Pignon peut parfois devenir François Perrin. Avec, à chaque fois, raconte Francis Veber dans son autobiographie Que ça reste entre nous, une constante dans ses traits de personnalité: il s’agit toujours d’un homme gaffeur, un peu gauche ou malchanceux, «le même petit homme dans la foule, plongé dans une situation qui le [dépasse] et dont il [parvient] à se sortir en toute inconscience».

Dans son autobiographie, le cinéaste revient sur la naissance du personnage:

«Pourquoi ai-je choisi de l’appeler François Pignon, je l’ignore. Et pourquoi me suis-je attaché à ce nom au point de le faire porter par sept comédiens différents, je n’ai pas d’explication non plus. Toujours est-il que Pignon, personnage imaginaire et composite, a tenu plus de place dans ma vie que la plupart des gens "réels" que j’ai pu rencontrer.»

Le réalisateur ne croit pas si bien dire.

En 1998, Francis Veber découvre qu’une association de onze vrais François Pignon s’est constituée. Las des railleries et autres blagues téléphoniques, ils lui demandent d’arrêter d’utiliser leur nom pour ses histoires.

Un jour, l’un d’entre eux lui écrit une lettre:

«On a commencé par me traiter d’emmerdeur, puis de pédé, à cause du Placard, et maintenant on me traite de con à cause du Dîner, je vous en prie, arrêtez cette persécution ».

En bas de la missive, le vrai François Pignon laisse un numéro de téléphone. Francis Veber décide de l’appeler:

«C’est un geste très schizophrénique pour un auteur que de téléphoner à son héros. […] Je suppose que Ian Fleming aurait eu le même problème s’il avait dû dire "Allô, passez-moi James Bond". […] François Pignon m’a répondu:
– C’est de la part de qui?
– Francis Veber.
Il y a eu un long silence au bout du fil, comme si lui non plus n’y croyait pas, puis cet "emmerdeur", ce "pédé", ce "con" de Pignon m’a demandé gentiment:
– Comment allez-vous?»

Face à l’amabilité du vrai Pignon, Veber est soulagé. Comme si la fiction n’avait, finalement, jamais vraiment eu lieu d’être: François Pignon existe. Il est réel. Ce qu’il tente d’expliquer à son interlocuteur. «Peut-être, mais ça n’empêche pas qu’on me traite de con toute la journée», répond le vrai Pignon.

Dans son livre, le réalisateur enchaîne alors:

«Quel est votre second prénom, François ?
– Paul.
– Je préfère François.
– Moi aussi.»

Et de conclure: «On s’est mis à rire et quand j’ai raccroché, je crois qu’il m’en voulait un peu moins.»

Quelques années plus tard, dans une interview à Paris Match, Francis Veber dira, à propos de lui et du onzième François Pignon: «Aujourd’hui, nous sommes amis.»

A ce jour, l’association des onze vrais François Pignon n’est pas répertoriée dans la liste des associations et fondations reconnues comme établissements d’utilité publique.

Elise Costa
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Journaliste
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