Mais pourquoi parle-t-on autant du temps qu'il fait?

Des touristes face à la Pyramide du Louvre le 9 juillet 2014. REUTERS/Charles Platiau.

Des touristes face à la Pyramide du Louvre le 9 juillet 2014. REUTERS/Charles Platiau.

Sujet indémodable et toujours changeant, la météo émaille nos discussions. L'été 2014 ne déroge pas à la règle avec un temps particulièrement maussade.

Sujet indémodable et toujours changeant, la météo émaille nos discussions. L'été 2014 ne déroge pas à la règle avec un temps particulièrement maussade: le mois d'août a même été le plus humide depuis cinquante ans.

C'est le sujet de conversation consensuel par excellence –d'aucuns appellent cela la fonction phatique du langage. Aucune véritable information n'est échangée mais la discussion sert juste à créer un terrain d'entente. 

Anouchka Vasak, co-animatrice du réseau «perception et climat» de l'EHESS, explique: 

«Vous savez que vous établirez, avec n'importe quel inconnu, à coup sûr, un lien immédiat et de sympathie. Vous êtes en territoire neutre.»

Aucun autre sujet n'est aussi universel. A part, peut-être, la nourriture… Parler de la pluie et du beau temps, c'est ce qui noircit nos cartes postales et cela évite de trop se creuser la tête.

Il y a d'autres raisons qui font de la météo notre sujet favori. D'abord, le climat particulier de la France: tempéré et variable, rythmé par quatre saisons. Aussi, ce mois d'août particulièrement pluvieux. Dans un pays couvert de neige toute l'année, la conversation aurait moins de sel. Le temps passé à parler de la météo serait corrélé au côté aléatoire de nos climats, comme l'explique le Télégramme dans le cas particulier de la Bretagne. Pour Anouchka Vasak, cette passion est un phénomène sociologique spécifique à nos latitudes et à notre société occidentale prospère ayant le souci du confort, du corps et recherchant le soleil. 

Savoir et échanger pour contrôler

Pourquoi cela nous préoccupe-t-il tant aujourd'hui? Ils sont rares, ceux pour qui les conséquences sont majeures: montagnards, pêcheurs, agriculteurs… Pour les autres, souvent citadins, il s'agit de limiter l'influence des éléments. Notamment pour nos loisirs: aura-t-on de la neige pour aller skier? Fera-t-il beau à la plage la semaine prochaine? Si les réponses sont négatives, on change de destination.

Le reste de l'année, ce sont nos déplacements qui sont affectés : embouteillages dus à la neige, aéroports bloqués… On veut savoir pour s'organiser. Notre capacité à accepter l'incertitude diminue à mesure que les prévisions s'affinent, constate Louis Bodin, ingénieur-prévisionniste-météorologue et présentateur de la météo sur TF1:

«La société devient plus exigeante, dans tous les domaines. On a horreur de la méconnaissance. On veut des réponses car on supporte de moins en moins de perdre du temps.»

D'autant que cela nous énerve un peu. Au XXIe siècle, alors que la technologie nous permet de maîtriser de mieux en mieux notre quotidien, c'est un domaine où nous sommes impuissants. «On doit subir cet air qui change : chaud, froid, humide», ajoute Louis Bodin. On ne peut l'infléchir (ou si peu) et l'on trouve injuste d'en dépendre. De quoi alimenter les conversations. Car la discussion météo permet au Français –selon le cliché– de s'adonner à l'un de ses passe-temps favori: râler. Et quoi de plus facile que de se plaindre du froid et de la pluie?

La multiplication des outils

Si beaucoup de Français ont encore un thermomètre chez eux, les nouvelles technologies se sont engouffrées dans la brèche, permettant encore d'alimenter davantage nos bavardages. On s'informe sans relâche, on redoute, on compare, on espère. Selon l'OJD, La Chaîne Météo était la deuxième application mobile préférée en juillet – vacances obligent. Les sites internet et les chaînes spécialisées avaient préparé le terrain.

Sur les réseaux sociaux aussi se créent des pages Facebook de prévisions locales animées par des amateurs passionnés. La page Météo du Nord-Pas de Calais de Christopher Grolewski a ainsi rassemblé près de 17.000 abonnés en moins d'un an. La raison du succès? Le côté local et interactif. Chacun peut demander le temps qu'il fera dans telle ou telle bourgade, et tout le monde de commenter et de poster une photo du ciel nuageux ou dégagé. «Il y a des schémas climatiques qui se répètent. Cela inquiète les gens qui s'intéressent davantage à la météo. Ma page n'est jamais aussi active que lorsqu'il y a des orages, des tempêtes ou de la neige», précise celui qui y consacre en moyenne deux à trois heures par jour.

Dans les médias, la météo reste une grand-messe. Les présentateurs, à la télé comme à la radio, font presque partie du patrimoine national. Mais leur façon d'en parler évolue. «De plus en plus, on est intégré dans le JT et on tente d'expliquer les tendances, comme ce mois de juillet pluvieux», explique Louis Bodin, qui voit le rapport fort que les téléspectateurs entretiennent avec lui. Ils l'abordent dans la rue, pour avoir telle ou telle précision météo:

«C'est un échange de proximité. D'autant que nous leur apportons une info qu'ils peuvent facilement vérifier –ce qui n'est pas le cas d'une crise au Proche-Orient, par exemple.»

Pourtant, malgré de fortes audiences, les médias agacent certains internautes qui se montrent acerbes lorsque la météo prend trop de place. Ils ne veulent pas savoir le temps qu'il a fait (à moins de se projeter carrément un siècle en arrière) mais le temps qu'il fera. Pour Martin de la Soudière, ethnologue et sociologue, c'est cette médiatisation, entamée dans les années 1960, qui a donné tant de poids à la météo dans nos bavardages: 

«Les Français ont toujours parlé du temps mais sur un autre ton. Il y a cinquante ans, fatalistes, on se contentait de constater la pluie ou le soleil et le sujet s'arrêtait là, éventuellement assorti d'un dicton sur le saint du jour.» 

Maintenant, rappelle Anouchka Vasak, chacun dispose de bien plus d'informations pour discuter longuement, notamment en parlant de la météo avec des proches habitant d'autres régions. 

La météo de l'intime

Des propos qui, de fil en aiguille, peuvent amener à des thèmes plus profonds. Pour Anouchka Vasak, qui est également maître de conférences en littérature française, depuis le XVIIIe siècle et des écrivains comme Chateaubriand et Rousseau, nous lions le temps qu'il fait à nos états d'âme. La météo prend alors une tournure intime, affective. Parler du temps, c'est aussi parler des humeurs qu'il suscite en nous. Cela devient un souci personnel, pouvant aller jusqu'à la dépression saisonnière.

Même pour les moins «météo-sensibles», ce sujet d'apparence banale peut virer au dramatique: inondations, violents orages ou grêle. La météo, disent certains, se fait plus âpre ces dernières années –c'est du moins ainsi que nous la ressentons. Deux épisodes ont joué dans notre inconscient national: la tempête de 1999 et la canicule de 2003. La société ne supporte plus les conséquences matérielles et, plus encore, humaines de l'incertitude météorologique, avec, en trame de fond, l'inquiétude grandissante et sourde du réchauffement climatique.

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