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Décapitation de James Foley: pourquoi les vidéos des djihadistes sont aussi léchées

Capture d'écran du début de la vidéo de la décapitation de James Foley.

Capture d'écran du début de la vidéo de la décapitation de James Foley.

La vidéo de l'exécution du journaliste par l'Etat islamique est choquante de cruauté et de brutalité. Pour ceux qui l'ont regardée, elle s'est peut-être révélée surprenante pour une autre raison: il est clair qu'une grande attention a été portée à sa production.

La vidéo de la décapitation de James Foley par l'Etat islamique est choquante de cruauté et de brutalité. Pour ceux qui l'ont regardé, le clip de propagande s'est peut-être révélé surprenant pour une autre raison: il est clair qu'une grande attention a été portée à sa production.

La vidéo, qui a été retirée de YouTube, s'ouvre sur Barack Obama qui annonce de nouvelles frappes aériennes en Irak, un passage qui a clairement été édité pour lui donner la sensation granuleuse des images de caméra de sécurité. Un de mes collègues de Slate.com a remarqué avec pertinence que cet effet de style rappelait le générique de début de Homeland. Les images de Foley et de son bourreau devant un paysage désertique sont, au contraire, tournées en haute-définition et parfaitement limpides.

La vidéo de Foley a été retirée de YouTube, mais il n'est pas très difficile de la retrouver en ligne. Bien que je l'aie regardée pour l'écriture de cet article, je ne mettrai pas de lien direct ici et n'encourage personne à la essayer de la retrouver. Tous les liens dans cet article renvoient vers des articles de médias qui parlent de ces vidéos de propagande; si certains de ces articles ont intégré des vidéos, aucun des liens de cet article-ci n'ouvrira une vidéo directement.

Il paraître sordide de discuter de cette vidéo en termes esthétiques, mais l'Etat islamique s'est distingué, lors de son ascension, par son habileté technique et en termes de communication autant que par sa cruauté. «L'Etat islamique excelle dans cet exercice», m'a confié J.M. Berger, un analyste du contre-terrorisme et auteur qui s'occupe du site IntelWire, expliquant que leurs vidéos ont une production de qualité et «un fort sens de la narration».

Parfois, ces vidéos montrent comment le groupe fournit des services sociaux aux habitants des zones qu'il a conquises. D'autres sont des tentatives de recrutement directes, comme la vidéo publiée plus tôt cet été montrant des combattants britanniques en Syrie qui encouragent les occidentaux à quitter leur «travail de gros» pour rejoindre le djihad (l'homme qui a décapité Foley semble être britannique lui aussi).

D'autres ont un contenu plus sombre. Quelques jours avant de lancer son offensive dans le nord de l'Irak en juin, l'EIIL (l'ancien nom de l'Etat islamique) a publié une vidéo intitulée «Croiser le fer IV», un concentré brutal de propagande et d'images de combats à la production léchée.

Cette courte vidéo, qui se concentre sur les opérations d'EIIL en Syrie, avait sans doute pour but de démoraliser ses adversaires irakiens. La vidéo de Foley a possiblement été faite pour envoyer un message similaire au public américain: les citoyens américains ne sont pas hors de portée des représailles contre les actions militaires de leur pays.

Longue tradition de réalisation djihadiste

La disponibilité d'ordinateurs portables, de programmes d'édition et de caméras haute définition a rendu la production de vidéos sophistiquées bien plus facile. Internet a aussi rendu leur promotion par des groupes extrémistes plus simple. Mais comme le souligne Berger, ces vidéos de propagande ne sont pas nouvelles.

Elles font même partie d'une tradition de réalisation djihadiste qui remonte au moins à l'Afghanistan dans les années 1980 et à la Bosnie dans les années 1990. Il précise:

«Habituellement, les productions que les organisations djihadistes publient sont, si ce n'est à la pointe, au moins assez proche des standards du moment en termes de caméras et d'édition professionnelles. Les médias djihadistes ont progressé à la même vitesse que le reste des médias.»

On peut en dire autant de leurs efforts dans la presse magazine.

Al-Qaida et les shebabs

Al-Qaida, en particulier, n'a pas mis longtemps à exploiter le pouvoir de la vidéo à travers sa «filiale» de production As-Sahab. State of the Ummah, documentaire de propagande d'une heure sorti peu avant le 11-Septembre contenait des images d'entraînement au sein des camps d'al-Qaida et des déclarations de ses dirigeants, dont Oussama ben Laden. C'est un classique du genre, et la rumeur veut que Khalid Sheikh Mohammed, le responsable opérationnel des attentats, a été impliqué dans sa production.

Les vidéos récentes reflètent une connaissance accrue de la culture populaire mondiale. Une vidéo d'entraînement du bataillon Ansar, un groupe rebelle islamiste qui se bat en Syrie, contient des plans coupés à la manière des films d'action, alternant le ralenti et l'accéléré, et des effets spéciaux qui imitent l'effet bullet time rendu célèbre par Matrix.

Les nasheeds, ces vers religieux chantés qui servent souvent de bande originale à ces vidéos, sont désormais fréquemment retouchés avec Auto-Tune, un compromis high-tech pour une idéologie religieuse qui voit d'un mauvais œil la musique instrumentale. Les shebab somaliens, dont les vidéos ont souvent comme but explicite de recruter des Américains, se sont essayés au hip-hop et aux nasheeds chantés en anglais. Raffaelo Pantrucci, un expert en contre-terrorisme au Royal United Services Institute de Londres, pense que les vidéos essayent souvent d'imiter les jeux vidéos.

«Une ligne directe entre le champ de bataille et les fans»

Mais Jarret Brachman, consultant sur le terrorisme international pour le gouvernement américain et auteur du livre Global jihadism: theory and practice, affirme que le contenu des vidéos de l'Etat islamique est moins important que la capacité de l'organisation à les promouvoir. Il m'a déclaré par email:

«Ce qui compte vraiment, selon moi, c'est l'utilisation informelle des réseaux sociaux (au premier rang desquels Instagram, Twitter et Ask.fm) non seulement par les organes de presse formels de l'Etat islamique, mais aussi par son réseau de partisans, représentants et pom-pom girls informels à travers la planète. Les combattants de l'Etat islamique ont créé une ligne de communication directe fascinante entre le champ de bataille et leurs fans de la Terre entière à travers ces canaux.»

Cette aisance s'est bien vue pendant la Coupe du monde en juin, quand des partisans d'EIIL ont pris en otage des mots-dièse liés au football pour faire parler de leurs victoires en Irak.

La Tchétchénie et Nicholas Berg

Pantucci souligne que les vidéos de décapitations datent des années 1990 au moins, quand des groupes de militants tchétchènes publiaient des vidéos montrant des décapitations de soldats russes. L'influence continue de ces vidéos est bien démontrée par le fait qu'un combattant européen de l'EIIL particulièrement connu utilise le pseudo «Chechclear» en référence au titre d'une vidéo de décapitation tristement célèbre et singulièrement atroce de la guerre de Tchétchénie, qui continue à tourner dans les recoins les plus sombres de l'Internet aujourd'hui encore.

Pantucci fait aussi remarquer que la vidéo de Foley, avec la combinaison orange de la victime et l'exposition finale de la tête coupée, rappelle la vidéo montrant la décapitation du contractuel américain Nicholas Berg par al-Qaida, le prédécesseur de l'Etat islamique, en Irak (un acte qui aurait été commis par le leader d'al-Qaida Abou Moussab al-Zarqaoui lui-même)

Dans les vidéos d'aujourd'hui, le style est peut-être plus léché, la qualité de la production plus élevée et les moyens de distribution bien plus efficaces. Mais l'objectif n'a pas changé du tout: inspirer les partisans et terrifier les ennemis.

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