Monde

Allemagne-Russie-Ukraine: la double stratégie d'Angela Merkel

Daniel Vernet, mis à jour le 22.08.2014 à 13 h 19

La chancelière allemande est plus que jamais mobilisée dans le dossier ukrainien. Le problème, c'est que Vladimir Poutine est persuadé d'avoir encore des atouts cachés.

Vladimir Poutine et Angela Merkel assistent à la cérémonie internationale de commémoration du Débarquement à Ouistreham (Normandie), le 6 juin 2014. REUTERS/Kevin Lamarque.

Vladimir Poutine et Angela Merkel assistent à la cérémonie internationale de commémoration du Débarquement à Ouistreham (Normandie), le 6 juin 2014. REUTERS/Kevin Lamarque.

Entre Angela Merkel et Vladimir Poutine, les petites provocations ne manquent pas. Connaissant la phobie de la chancelière pour les chiens après qu'elle a été mordue par un rottweiler, le président russe l’a reçue un jour accompagné de son labrador. Angela Merkel s’est figée, mais n’a pas bronché. Maintenant, c’est une sorte de défi politique qu’elle lance au maître du Kremlin.

Samedi 23 août, Angela Merkel se rend à Kiev, en Ukraine, pour la première fois depuis le début de la révolte de l’automne 2013 et de la guerre contre les séparatistes prorusses. C’est la veille de la fête nationale ukrainienne, qui célèbre le référendum pour l’indépendance de 1991. Mais c’est aussi – et peut-être surtout – la veille du 75ème anniversaire du pacte germano-soviétique signé par Molotov et Ribbentrop au nom de leurs maîtres respectifs, Staline et Hitler. Un anniversaire que les Russes marqueront d’un silence gêné, puisqu’il rappelle la complicité, éphémère certes, entre les deux grands systèmes totalitaires du XXe siècle pour se partager l’Europe centrale. En particulier les Etats baltes et, justement, l’Ukraine.

Merkel ne lâche rien

Au-delà du contexte historique, qui sera sous-jacent pendant le bref séjour d’Angela Merkel dans la capitale ukrainienne, ce voyage a d’abord un but politique: manifester la solidarité de l’Europe avec les autorités de Kiev et souligner le rôle prééminent de l’Allemagne dans la recherche d’une solution négociée au conflit.

L’activisme de la chancelière dans l’affaire ukrainienne tranche avec sa prudence dans un autre conflit qui a soulevé un vif débat en Allemagne: l’avancée du «califat» en Syrie et en Irak. La question immédiate est de savoir si Berlin doit livrer des armes aux Kurdes pour les aider à contenir les djihadistes. Plus largement, il s’agit de définir les responsabilités que l’Allemagne est prête à assumer sur la scène internationale, à la mesure de sa puissance économique. Le président de la République Joachim Gauck, la ministre de la Défense Ursula von der Leyen et le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier ont pris publiquement position pour un engagement plus actif. Angela Merkel s’est tue, ce qui ne l’a pas empêchée d’approuver la livraison de matériel militaire en Irak.

En Ukraine, elle est à la manœuvre et elle le fait savoir. L’importance des relations avec la Russie, économiques mais aussi politiques, explique cette mobilisation.

Elevée dans l’Allemagne communiste, où Vladimir Poutine a été résident du KGB, Angela Merkel, qui parle russe comme son interlocuteur parle allemand, croit comprendre mieux que quiconque la mentalité du président soviétique et la réalité de la Russie. A son arrivée au pouvoir en 2005, elle s’était montrée très critique envers le régime poutinien et son peu de respect pour les droits de l’homme. Son attitude tranchait avec celle de son prédécesseur, Gerhard Schröder, qui avait qualifié Vladimir Poutine de «démocrate pur sucre» et qui fut récompensé par un poste bien payé dans une filiale de Gazprom. La chancelière avait un temps misé sur le «libéral» Dmitri Medvedev, qui assura l’intérim de Poutine entre deux présidences, mais elle dut mettre un bémol à ses critiques, ne serait-ce que pour ne pas déplaire aux hommes d’affaires allemands engagés en Russie.

Poutine continue de «balader» l'Allemagne

Dans la nouvelle grande coalition formée après les élections de septembre 2013, le ministre des Affaires étrangères social-démocrate Frank-Walter Steinmeier était aussi partisan d’un partenariat étroit avec Moscou. Proche collaborateur de Gerhard Schröder, il se situait ainsi dans la tradition de la social-démocratie allemande et de son Ostpolitik (politique à l’Est) depuis l’époque de Willy Brandt.

Pour le chef de la diplomatie allemande, plus encore que pour la chancelière, la déception a été vive. Tous les deux pensaient avoir établi une relation de confiance avec Vladimir Poutine: ils ont été obligés de constater qu’il n’en était rien. Ils se sont fait «balader» par le président russe, qui n’a tenu aucun de ses engagements.

Depuis le début de l'année, Angela Merkel a eu pas moins de 33 entretiens téléphoniques avec lui, dont 21 bilatéraux (les autres étaient des conversations à plusieurs). A comparer avec les quinze entretiens Hollande-Poutine (dont six seulement bilatéraux). A chaque fois, la chancelière a tenté de convaincre son interlocuteur d’œuvrer à une désescalade en Ukraine, de faire pression sur les rebelles prorusses, d’accepter une solution politique. A chaque fois, Poutine s’est dit d’accord pour une négociation tout en rejetant la responsabilité de la tension sur Kiev. A chaque fois, il a pris des mesures allant dans le sens contraire de ses déclarations.

Aux entretiens téléphoniques, il faut ajouter les entrevues directes, à l’occasion de diverses manifestations internationales, depuis la célébration du débarquement en Normandie jusqu’à la finale de la Coupe du monde de football à Rio de Janeiro, où le président russe avait été invité en tant qu’organisateur de la prochaine compétition.

Ukraine-Russie: chacun joue la montre

Ce dialogue quasi-permanent n’a rien donné mais la diplomatie allemande n’en continue pas moins ses efforts. Elle a proposé un groupe de contact, une «table ronde» qu’un de ses anciens ambassadeurs chevronnés copréside. Frank-Walter Steinmeier a réuni deux fois déjà, début juillet et à la mi-août, ses collègues russe et ukrainien à Berlin, en compagnie de Laurent Fabius. Une réunion du même type avait auparavant eu lieu à Genève. Les discussions tournent toujours autour des mêmes thèmes: comment obtenir un cessez-le-feu et aboutir à un contrôle de la frontière russo-ukrainienne qui empêche les rebelles prorusses de s’approvisionner en combattants et en armes?

Les accords de principe butent toujours sur les détails de la mise en œuvre. La raison est simple: chaque partie pense que le temps joue pour elle. L’Ukraine espère obtenir des succès militaires significatifs contre les séparatistes qui renforceront sa position dans les négociations. La Russie compte sur le pourrissement de la situation dans l’est de l’Ukraine, mais aussi à Kiev, où les difficultés économiques et les désaccords politiques risquent de s’amplifier.

Sans doute la Russie est-elle touchée par les sanctions américaines et européennes plus durement que les autorités ne veulent bien le reconnaître. Et Vladimir Poutine peut se retrouver sous la pression des milieux d’affaires russes. Mais il veut croire que des dissensions apparaîtront entre les Européens, victimes indirectes des sanctions et des mesures de rétorsion, avant que l’économie russe ne soit frappée de plein fouet.

Merkel découragée, pas désespérée

Angela Merkel ne se décourage pas pour autant. Après avoir longuement hésité avant d’accepter de soutenir les sanctions européennes, elle poursuit une double stratégie de fermeté et de dialogue –sans succès jusqu’à présent– mais ne désespère pas de la voir finalement payante. En visite à Riga, en Lettonie, quelques jours avant de se rendre à Kiev, elle a réaffirmé sa solidarité avec les pays baltes et la volonté de l’Otan (dont ils sont membres) de les défendre en cas de menace russe. En même temps, elle a rejeté l’idée d’une présence permanente de troupes de l'Otan sur le territoire de ces Etats, afin d'éviter toute provocation à l’égard de Moscou.

Elle répètera ce double discours à Kiev: soutien au président Porochenko, démocratiquement élu, et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, d’un côté; et de l’autre appel au dialogue, à la négociation et à la réconciliation avec le grand voisin russe. Le problème est que Vladimir Poutine pense qu’il a encore quelques cartes à jouer avant de se laisser convaincre.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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