Culture

Les singes, nouveaux Indiens d’Hollywood

Jean-Marc Proust, mis à jour le 21.08.2014 à 12 h 49

«La Planète des singes: L'Affrontement» est un western avec des cow-boys, des Indiens et des conflits territoriaux. Changement notable: les Indiens ont été remplacés par des singes. Et ce n’est pas du racisme.

«La Planète des singes: L'Affrontement» (Matt Reeves, 2014)

«La Planète des singes: L'Affrontement» (Matt Reeves, 2014)

Parfois, en regardant un film, on se dit: «Tiens, ça me fait penser à quelque chose…» Dans La Planète des singes: L’Affrontement de Matt Reeves, sorti en France le 30 juillet, ce sentiment s’impose assez rapidement: il s'agit d'un western, transposé dans un futur indéterminé. Les cow-boys sont des survivants paumés dans un San Francisco dévasté où ils tentent de survivre, c’est-à-dire de créer une colonie, mythe fondateur du western. Retranchés dans la forêt, à deux pas d’un barrage indispensable à la colonie, se trouvent les Indiens —ou plutôt les singes.


Que César et ses collègues incarnent, aujourd’hui, des Sioux ou des Comanches est d’autant plus étonnant que les premières adaptations du roman de Pierre Boulle s’inscrivent dans un pays où la lutte pour les droits civiques est loin d’être terminée, avec «une mythologie qui fait écho aux angoisses de l’Amérique blanche, à une époque où les Noirs Américains revendiquent l’égalité des droits», écrivait récemment Première. De fait, dans La Conquête de la planète des singes (1972), les primates sont des esclaves.

Il faut croire que Barack Obama élu, Hollywood a désormais d’autres blessures à panser (à penser, dirait Godard). Dont celle du génocide indien.

Dans le film de Matt Reeves, les analogies sont frappantes. Les singes se déplacent à cheval, qu’ils montent à cru, vivent dans un campement qui évoque irrésistiblement huttes ou tipis, chassent le gibier quasiment à mains nues ou bien avec des lances… Pour s’armer de fusils, ils vont en voler aux hommes (les cow-boys). Lorsque l’ingénieur (humain) Malcolm se rend dans leur campement, il est accueilli par des totems menaçants, crânes d’animaux fichés sur des pieux, et traverse ce qui ressemble à un cimetière aérien, tout comme celui que profanent Jeremiah Johnson et quelques militaires.

Jeremiah Johnson (Sydney Pollack, 1972)

Des singes surgissent

de toute part, comme

des Indiens

dans un canyon

Brusquement, des singes surgissent de toutes parts, comme des Indiens dans un canyon. Malcolm est alors capturé pour être amené devant leur chef, planté en haut d’un rocher. César incarne ici un Cochise sage et épris de paix, confronté aux débordements de Koba, un Geronimo prêt à tuer le père pour assouvir sa haine des Blancs, rappelant le chef belliqueux qu’incarne Charles Bronson dans L’Aigle solitaire (Delmer Daves, 1954).

Cette arrivée au campement n’est pas sans rappeler celle de James Stewart dans La Flèche brisée, un autre film de Delmer Daves et l'un des premiers westerns pro-Indiens. Le parallèle s’impose. Désigné pour tenter de trouver un terrain d’entente, un émissaire (James Stewart) dialogue avec le peuple ennemi, qu’il découvre et auquel il s’attache. Mieux: dans ce film, le cow-boy tombe amoureux d’une squaw et l’épouse.

James Stewart fait des bisous à Debra Paget dans La Flèche brisée (Delmer Daves, 1950)

C’est exactement le scénario d’Avatar (2009), qui a tout du remake caché de La Flèche brisée. Le film de James Cameron reprend en effet nombre d’éléments, et pas des moindres: le négociateur qui prend conscience que les dés sont pipés, jusqu’à être rejeté par les siens. S’ensuit une union «contre-nature» avec la squaw na’vie, en butte au racisme et aux préjugés. Union à ce point contre-nature qu’elle doit passer par le subterfuge de l’avatar.

Il n’y a pas à chercher bien loin: les Na’vis sont également des Indiens. Tout, en effet, les ramène aux grande plaines des Etats-Unis, qu’il s’agisse de leur campement en pleine nature ou bien de leurs costumes, montures, rituels vaguement mystérieux, et bien sûr leurs peintures de guerre et leurs flèches.

Avatar (James Cameron, 2009)

Jusqu’à l’épreuve de dressage de l’Ikran, qui a tout du rite initiatique d’intégration (on se souvient que Blueberry – Tsi-Na-Pah doit capturer un aigle à mains nues pour faire partie des Navajos).

Blueberry dans Nez cassé (Dargaud)

Dans les deux films, les ingrédients du conflit sont identiques: deux cultures, la méfiance, la peur et le racisme, les ressources que l’on se dispute. Les cow-boys sont des prédateurs (ou des adeptes du progrès), les Indiens des conservateurs (au bon sens du terme, partisans du retour à la nature). Dans chaque camp, se trouvent des hommes / singes / Na’vis de bonne volonté et d’autres prêts à en découdre.

Le schéma est celui de nombreux westerns: les Blancs disputent aux Indiens leur territoire afin de s’y installer, traquer du gibier ou poser des rails de chemin de fer. Signe des temps, aujourd’hui, c’est le besoin en ressources énergétiques qui motive les cow-boys: unobtainium d’un côté, centrale hydroélectrique de l’autre.

Bien entendu, blockbuster oblige, singes et Na’vis restent des Indiens de pacotille, ce qui présente quelques avantages. Dans Avatar, ils lancent des flèches sur des hélicoptères géants. Dans L’Affrontement, les singes rusés et capables de se déplacer sans être vus ni entendus s’offrent aux balles des colons dans une attaque absurde où, chargeant sur leurs chevaux et mal armés, ils tombent comme des mouches. Dans les deux cas, leur victoire finale en est d’autant plus improbable.

Ils renouent en fait avec la tradition des bons Indiens suicidaires qui assurent le spectacle, donnant au mot attribué au général Sheridan («The only good Indian is a dead Indian») toute sa valeur cinématographique. On peut émettre d’autres réserves, comme le chamanisme grotesque d’Avatar, qui fait parfois des Na’vis une secte gnangnan. Mais ce n’est pas ce qui compte. James Cameron et Matt Reeves offrent plus qu’une réhabilitation à l’Indien exterminé: sa résurrection.

Dans l’Ouest hollywoodien, la figure de l’Indien a progressivement changé. D’abord sauvage dont il faut se débarrasser, il acquiert peu à peu figure humaine dans des représentations de moins en moins manichéennes, surtout à compter des années 1950. D’agresseur, le peau-rouge devient victime. Avec ses images difficilement soutenables, Soldier Blue marque un tournant, imposant la vision d’une armée américaine sanguinaire et barbare, violant, torturant femmes et enfants. La guerre du Viêt Nam n’est pas étrangère à ce pacifisme dénonciateur.

Soldier Blue (Ralph Nelson, 1970)

Le cinéma peut alors redécouvrir la culture indienne, dans une approche panthéiste, avec des films comme Jeremiah Johnson, Little Big Man (1970) ou Un Homme nommé cheval (1970), qui s’appuient sur une osmose quasi charnelle entre les Indiens et la nature –certes, avec moins de naïveté que des films antérieurs (comme Au-delà du Missouri, de William Wellman, ou La Captive aux yeux clairs, de Howard Hawks). Les Indiens sont doux et cruels, comme l’est la nature.

C’est cette approche panthéiste qui prédomine dans Avatar (sous un mode mystique) et La Planète des singes: L'Affrontement (sous un mode sauvage). En communion avec la nature, les Indiens défendent leur territoire et luttent pour survivre. D’une certaine manière, la transposition du western dans la science-fiction permet d’évacuer la culpabilité coloniale, avec la défaite des cow-boys. Dans Avatar, battus à plate-couture, les colons rentrent chez eux. Et dans La Planète des singes, en les enfermant dans des cages, ce sont les Indiens qui parquent les cow-boys dans des réserves. Retournement de situation inédit et quasiment impensable. Une uchronie mâtinée de bonne conscience.

La transposition du western dans la science-fiction permet d’évacuer la culpabilité coloniale, avec la défaite des cow-boys.

Discrète repentance coloniale, cette revanche dans la fiction est sans doute l’ultime avatar de l’Indien hollywoodien. Mais elle n’est guère plus réjouissante car elle entérine l’impossible réconciliation des peuples: le cow-boy chassait l’Indien; c’est désormais lui qui est chassé. Avec cette ironie que, dans La Planète des singes, les deux clans abritent en leur sein des «races» différentes, rendant le racisme d’autant plus absurde.

A ce constat d’échec, pétri de bons sentiments, il est permis de préférer l’approche pragmatique et vaguement anar' de Clint Eastwood dans Josey Wales hors-la-loi (1976). Las de la guerre et des violences, des éclopés de la vie, Indiens et Blancs, hommes, femmes, jeunes et vieux, préféraient bâtir une communauté bancale à l’écart du monde. Une utopie minuscule, mais sans doute plus viable.

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
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