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L'Italie à la dérive par Jean-Marie Colombani

Dans une démocratie normalement constituée, Silvio Berlusconi aurait été contraint à la démission.

Dans l'un de ses premiers films, Bianca, le cinéaste Nanni Moretti met en scène une équipée improbable de l'ensemble des professeurs du tout aussi improbable lycée Marylin Monroe, initiative de leur proviseur; ils s'engouffrent dans un bus pour une excursion qu'ils entament en chantant à tue-tête «dieci belle ragazze» (dix jolies filles). Comme les professeurs sont tous de sexe masculin, on se dit que là est l'idéal du mâle italien: avoir autour de soi dix jolies filles! C'est ce rêve qu'incarne évidemment Silvio Berlusconi. Et c'est peut-être le souvenir de cette chanson qui explique l'indifférence apparente d'une majorité de l'opinion italienne à l'endroit des frasques du chef du gouvernement. Indifférence qui contraste avec la nervosité et l'indignation que suscitent les moeurs berlusconiennes notamment dans la presse anglo-saxonne.

Frasques: est-ce bien le mot? La lecture de la presse italienne donne en tous cas chaque jour, comme un véritable feuilleton, des éléments qui, dans une démocratie normalement constituée, devraient conduire un responsable politique ailleurs que dans un palais gouvernemental. Au départ, il était question d'une liaison supposée avec une jeune fille mineure, révélation qui a aussitôt entrainé, de la part de l'épouse de Silvio Berlusconi, une demande de divorce. Puis il est apparu que la villa Certosa que Berlusconi possède en Sardaigne abritait, l'été, des fêtes auxquelles étaient conviées des jeunes femmes rétribuées pour la circonstance.

Enfin, il ressort désormais d'une enquête conduite à Bari et qui vise un homme d'affaires plus ou moins recommandable, qui était manifestement chargé de faire venir en Sardaigne plus de «dix belles jeunes femmes», il ressort donc que de la cocaïne circulait en abondance pendant ces fêtes. Ces simples énoncés, qui figurent dans des dépositions recueillies par des magistrats, ont, à l'endroit de n'importe quel citoyen de n'importe quel de nos pays de l'Union Européenne, un caractère délictueux. Mais Berlusconi n'en a cure: «pas de délit, pas d'excuses, est-ce clair?» a-t- il coutume de dire et de répéter.

Fort de la popularité dont il continue de jouir,  il explique au contraire qu'il fait l'objet d'un complot ourdi par ses adversaires, magistrats et journalistes. Et, comme pour se prévenir contre d'autres révélations, il annonce que ses adversaires essaieront de l'écarter du pouvoir à la rentrée. Il en profite pour attaquer le seul journal télévisé qui échappe encore à son contrôle, celui de la 3ème chaine de télévision publique. Et il explique que dans aucun pays il n'est toléré qu'une chaine du service public puisse attaquer le chef du gouvernement... La vérité est que Silvio Berlusconi, qui s'était fait une spécialité de faire voter par la majorité qui le soutient des lois de nature à lui permettre d'échapper à d'éventuelles poursuites judiciaires, se comporte désormais comme si l'exercice de son propre pouvoir ne devait être enfermé dans aucune limite.

Pendant ce temps, le Produit intérieur italien recule de 6% et le chômage continue d'augmenter; et le débat politique se focalise autour de la question de l'immigration. Deux nouvelles lois viennent d'entrer en vigueur: l'une qui autorise des rondes organisées par les municipalités qui le souhaitent, officiellement pour des actions de prévention de la délinquance, mais qui ciblent  plus sûrement l'immigration clandestine. L'autre texte fait d'ailleurs de l'immigration clandestine un délit et fait obligation de dénoncer la présence de clandestins.

Le débat est toutefois intéressant car il oppose de plus en plus Gianfranco Fini, président de la Chambre des députés et ancien leader de l'Alliance nationale, à Umberto Bossi, sénateur et président de la Ligue du Nord. A l'initiative du Président de la république et de Gianfranco Fini, relayés par des prises de paroles venues du centre-droit, des arguments sont avancés en défense de l'immigration, plaidant un traitement humain de celle-ci et rappelant, comme vient de le faire Ginfranco Fini, qu'il n'y a pas si longtemps les Italiens, y compris les Italiens du nord de Italie, immigraient clandestinement en France ou aux Etats-Unis.

Réplique de Bossi: «Nous partions pour travailler et non pas pour assassiner!». En une phrase tout est dit du climat de haine attisée en permanence par la Ligue du nord. Et il ne se passe pas de jours sans que la presse italienne ne soit conduite à rapporter des incidents ou des agressions dont le caractère raciste ne fait aucun doute.

C'est là toute la difficulté de Berlusconi, dont la coalition est devenue par trop dépendante du poids de la Ligue du nord. Ce qui conduit à extrêmiser constamment des positions qui, autrement, seraient celles de toute droite conservatrice européenne. Mais le président du Conseil italien semble résigné à cette situation, bien plus préoccupé, il est vrai, par la défense de son image personnelle.

Ainsi, il vient d'approuver la dernière en date des propositions choquantes de la Ligue du nord qui consiste à moduler les salaires en fonction du niveau de vie, introduisant par là même une discrimination évidente à l'endroit des habitants des régions du sud de l'Italie: le revenu moyen le plus bas est celui de la région Campanie, par opposition au plus élevé qui est celui de la Lombardie. A cette logique contraire à toute notion d'unité nationale s'ajoute la guérilla menée par la Ligue du nord contre tous les symboles, voire toutes les commémorations qui pourraient remettre à l'honneur l'unité italienne. Ainsi de plus en plus le prix à payer pour le maintien de Berlusconi au pouvoir est celui de l'unité italienne elle-même.

Le mystère dans cette situation reste le soutien persistant que lui accorde l'Eglise catholique, soutien sans lequel il serait vite en difficulté dans l'opinion. Ici et là des voix épiscopales se sont élevées, mais rien qui traduise un changement dans la nature politique des relations qui, entre le Vatican et Berlusconi, ont permis à ce dernier de constituer autour de lui une large coalition, à ce stade toujours majoritaire.

Jean-Marie Colombani

Image de Une: Silvio Berlusconi   Giampiero Sposito / Reuters

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