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Le «ice bucket challenge», un acte caritatif positif et efficace, ou narcissique et contre-productif?

Dans une mise en scène léchée, le milliardaire Bill Gates se verse un seau sur la tête à la demande de Mark Zuckerberg, le patron de Facebook

Dans une mise en scène léchée, le milliardaire Bill Gates se verse un seau sur la tête à la demande de Mark Zuckerberg, le patron de Facebook

C'est la dernière lubie des célébrités: se filmer en train de se renverser un seau d'eau glacée sur la tête, diffuser la vidéo de l'exploit sur Internet et demander à trois de ses potes tout aussi célèbres d'en faire de même. De Mark Zuckerberg à Bill Gates, en passant par Justin Timberlake, Lady Gaga ou même Cristiano Ronaldo et Neymar, ils sont nombreux à s'être mouillés et vous les avez déjà probablement tous vus passer à l'acte. 

Ce défi un brin débile, ou ice bucket challenge en anglais («le défi du seau glacé»), est censé promouvoir l'action d'une association américaine, l'ALS, qui lutte contre la sclérose latérale amyotrophique (SLA), mieux connue sous le nom de maladie de Charcot. Les personnes qui en souffrent –30.000 aux Etats-Unis selon l'ALS, 1.000 nouveaux cas chaque année en France selon une autre association, l'ARSLA–, perdent le «contrôle de leurs muscles, incluant la capacité de manger, parler et respirer, résume le site The Verge. L'espérance de vie [est estimée] entre deux et cinq ans et le seul médicament disponible ne peut que l'allonger de quelques mois».

Lady Gaga se prête au jeu du seau glacé.

Une maladie que le ice bucket challenge semble placer au centre d'une prise de conscience collective aux Etats-Unis: ce 15 août, l'ALS déclarait ainsi avoir collecté «9,5 millions de dollars de dons» en deux semaines, soit près de six fois plus que l'argent récolté en 2013 lors de la même période.

Mais pour certains observateurs, ce n'est pas la maladie en elle-même, et la nécessité de la faire reculer, qui sont aujourd'hui au centre de l'intérêt des célébrités, et, par rebond, des médias. Mais bien le défi en lui-même: se verser de l'eau glacée sur la tête. Ainsi que les personnes qui accomplissent ce défi: à savoir des individus riches et célèbres, qu'il est amusant de voir trempés jusqu'aux os par un torrent d'eau froide.

Ils n'ont d'ailleurs pas tout à fait tort. Il suffit de jeter un oeil aux termes du défi, résumer en ces termes par The Verge, pour se rendre compte de son paradoxe intrinsèque:

«Le challenge consiste à défier une personne de se verser un seau d'eau glacée sur la tête dans les 24 heures, ou de donner de l'argent —le plus souvent 100 dollars– à l'association ALS.»

Soit se mouiller, soir faire oeuvre de charité: à la lecture de ces modalités, la première réflexion qui nous vient donc spontanément en tête est donc que ces célébrités sont des êtres humains ignobles, puisqu'elles se complaisent à préférer faire les guignolos sur Internet avec un seau et des glaçons, plutôt que de filer une (micro) part de leur argent. Sauf que bien sûr, il n'en est rien (ou en tout cas, on l'espère): comme le précise encore The Verge, l'étape du seau s'accompagne le plus souvent aussi d'un don.

Il n'empêche: pourquoi alors, comme s'étonne Will Oremus sur Slate.com, faire les deux au lieu de se contenter, comme le précise d'ailleurs précisément cet ice bucket challenge, de donner de l'argent à cette association?

Peut-être parce que l'essentiel est ici davantage placé sur la démonstration du don que sur le don en lui-même, comme le regrette longuement sur Quartz William MacAskill, chercheur en philosophie morale à Cambridge. Selon lui, cette nouvelle forme de philantropie est davantage axée sur le donneur que sur le don et «sur ceux qui ont besoin de cette aide».

Une thèse que semble là encore attester la couverture médiatique du sujet, qui tend à oublier l'ALS, comme le note encore Will Oremus:

«En ce qui concerne la "prise de conscience", peu de vidéos que j'ai vues contiennent la moindre information sur la maladie, sur pourquoi cet argent est nécessaire ou sur la façon dont il va être utilisé. Les vidéos de seaux glacés ressemblaient davantage à un exercice pour sensibiliser sur le degré de folie de l'un, d'altruisme de l'autre, ou/et de son attrait en tee-shirt mouillé.»

Et en effet, quand Buzzfeed rapporte que Lady Gaga s'est jointe à cette grande chaîne de charité glacée par cette formule: «charité= seau glacé = glace = art = pop art», il ne rapporte pas autre chose que la transformation d'un don en performance. Formule qu'on pourrait appliquer à tous, ainsi de la superstar du foot Cristiano Ronaldo:

«charité= seau glacé = glace = mouillé = tous en slip»

Et c'est au tour de Cristiano Ronaldo.


Reste à savoir si cette exhibition du don est une bonne ou une mauvaise chose. Après tout, peu importe si le moteur de cette bonne action est intéressé, dans la mesure où il a rapporté beaucoup plus d'argent qu'en temps normal à une association qui vise à améliorer la vie de personnes malades, voire à les soigner. Qu'elle doive pour ce faire exploiter la viralité des réseaux sociaux, et la nécessité des célébrités de faire la démonstration de leur bon fond, est peut-être un peu désolant sur le fond, mais efficace dans la forme: plus que jamais, l'expression «la fin justifie les moyens» semble s'appliquer ici.

Tous les observateurs ne partagent néanmoins pas cet avis. William MacAskill se montre même bien plus radical sur Quartz en affirmant que cette campagne est, à long terme, nuisible à l'ensemble du secteur caritatif.

En raison d'abord d'une espèce de «licence morale», explique le chercheur en philosophie, «l'idée selon laquelle une seule bonne action incite à faire moins de bonnes actions dans le futur». Ce qui, à l'en croire, entraîne une baisse automatique des dons en faveur des autres causes.

Il va même plus loin en affirmant que l'action de donner doit s'accompagner de la conscience de la cause pour laquelle on agit. De son efficacité, des personnes dont elle prétend améliorer la vie... Le chercheur allant jusqu'à aborder la question plus que sensible d'une gradation des causes:

«Nous devrions récompenser les oeuvres qui font le plus de bien selon nous, et non celles qui ont la meilleure stratégie marketing, sinon les oeuvres les plus prospères seront celles qui arrivent le mieux à solliciter des fonds et non celles qui parviennent le mieux à construire un monde meilleur.»

L'analyse, iconoclaste, et qui froisse déjà outre-Atlantique, ne manque pas néanmoins de soulever la questions des motivations du don. Et de la raison pour laquelle il est si difficile pour nous de donner, comme le suggère Will Oremus sur Slate.com, «sans la promesse de recevoir en retour des piles de "likes" sur Facebook.»

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