Culture

«L'Art interdit», récit BD d'un procès tragi-burlesque dans la Russie de Poutine

Nonfiction et Richard Voitachewski , mis à jour le 20.08.2014 à 12 h 04

Le livre se penche sur les sessions du procès de l’exposition de 2007 «L’Art interdit 2006», qui rassemblait des œuvres censurées en Russie et dont les organisateurs ont été accusés d’«incitation à la haine inter-religieuse».

 © The Hoochie Coochie / les auteurs / 2014 

 © The Hoochie Coochie / les auteurs / 2014 

L'art interdit. Art, blasphème et justice dans la Russie de Poutine

Viktoria Lomasko et Anton Nikolaiev

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L’Art interdit se penche sur les sessions du procès de l’exposition de 2007 «L’Art interdit 2006», qui rassemblait des œuvres censurées en Russie. Ses organisateurs, Andreï Erofeïev et Iouri Samodourov, ont été accusés à l'époque d’«incitation à la haine inter-religieuse». Le livre repose sur les notes des deux auteurs, Victoria Lomasko et Anton Nikolaiev, qui ont assisté à la quasi-totalité des audiences, et reproduit des croquis retravaillés de Lomasko.

Retranscrir la scène des accusations

L’Art interdit constitue donc un témoignage sur le fonctionnement de la justice, sur l’influence des orthodoxes et la liberté d’expression en Russie aujourd’hui. Le procès y apparaît comme une pièce de théâtre, oscillant entre tragédie et comédie burlesque, avec tout le pathos et l’hystérie que cela implique. Alors que les artistes et leurs amis cherchent à souligner le caractère absurde du procès par des performances extravagantes et provocatrices, les plaignants s’expriment principalement à travers les menaces et la diabolisation.

Pour commencer, le début du procès est transformé en happening par les artistes venus soutenir Erofeïev at Samodourov. Une représentation de la Justice se fait flageller et exclure du tribunal, le groupe Voïna se lance dans une performance intitulée «Votre bite, notre cul» en chantant «Les flics sont tous des connards» dans la salle d’audience, un autre vomit pendant une séance… Et le jour de la sentence, des activistes jettent quelques milliers de cafards dans la salle d’audience.

De l’autre côté, les plaignants sont dignes des «personnages de romans de Dostoïevski», écrivent les auteurs. Certains jouent la carte de la provocation: ils ne cessent de proférer des menaces, vont puiser dans la rhétorique antisémite, invoquent volontiers les pogroms ou traitent les artistes de «youpins». «Alors vous êtes une artiste indépendante? Moi, je suis un pogromiste indépendant. Je peux saccager vos installations en toute liberté», affirme l’un des témoins de la partie civile. Et d’ajouter: «Une de vos collègues a déjà mis fin à ses jours. Réfléchissez-y, il ne faut pas me sous-estimer.»

Les auteurs s’attachent surtout à décrire un groupe de femmes quinquagénaires, en foulard, entonnant régulièrement des chants religieux, menaçant les artistes, cette fois, de punitions divines et proférant –elles aussi– des injures antisémites. Lomasko et Nikolaïev, ainsi que Sandra Frimmel (dans son article «Théâtre à Taganka–reportage sur un procès», qui vient conclure l’ouvrage) expliquent par ailleurs comment ces vieilles dames ont été appelées à participer à l’audience et à témoigner alors qu’elles n’ont pas assisté à l’exposition.

Au final, les deux camps restent irréconciliables, issus de deux mondes que tout oppose. Entre eux, on retrouve les policiers, que l’on sent dépassés par la situation. Lomasko et Nikolaïev les décrivent comme perdus entre ces protagonistes, cherchant à rester neutres et faisant comme si ils ne comprenaient pas la pièce qui se déroule sous leurs yeux.

La participation des juges est plus agressive, ce qui ne les empêche pas non plus de s’associer au côté burlesque des séances, comme quand une magistrat asperge les témoins d’eau de toilette sous prétexte qu’elles empestent. Les accusés redoutaient d’être envoyés en Sibérie, et seront au final condamnés à verser 350.000 roubles, somme qui sera réglée grâce à des réseaux d’entraide.

Des dessinateurs engagés

Lomasko et Nikolaïev retranscrivent le procès de manière très vivante. L’approche adoptée (des textes explicatifs, illustrés par Lomasko à partir de croquis pris sur le vif pendant le procès) permet d’aller à l’essentiel. Les dessins peuvent parfois sembler un peu naïfs mais rendent bien l’impression de l’instantané, tout comme l’orientation des phylactères, pour la plupart penchés vers la gauche. L’absence de décors et l’interaction entre les illustrations et le texte viennent aussi renforcer l’efficacité du propos, la volonté d’aller à l’essentiel et de rendre au plus près les réactions des protagonistes[1].

La neutralité de Lomasko et Nikolaïev est relative. La première est régulièrement prise à partie pendant les séances –les plaignants apprécient peu la présence d’une dessinatrice dans la salle. En outre, les auteurs se placent clairement du côté des accusés, Nikolaïev participant au happening du début des sessions, ce qui lui vaut un court séjour au poste de police.

Pourtant, les auteurs restent malgré tout distants et se contentent de mettre en lumière les dessous du procès et la mauvaise foi des plaignants. Ils laissent au lecteur la responsabilité de se faire sa propre opinion, de prendre la position du juge.

La belle couverture de l’ouvrage va dans ce sens. Il s’agit d’une évocation de la scénographie de l’exposition «Art Interdit 2006»: les œuvres étaient cachées par des panneaux, les visiteurs étant invités à les découvrir à travers des œilletons. L’illustration reprise ici représente un prêtre orthodoxe penché sur un escabeau et contemplant les œuvres interdites à travers un mur d’un très beau violet. La couverture est percée d’un petit trou, évoquant l’œilleton.

Lomasko et Nikolaïev nous placent nous, lecteurs francophones, dans cette situation de voyeurs d’une pièce de théâtre tragi-burlesque et surtout absurde. Ils nous invitent surtout à prendre la posture du prêtre, comme si nous participions nous aussi à l’accusation. Effet pervers qui nous invite à nous interroger sur le regard que nous portons sur la censure et sur notre degré de tolérance.

Lomasko a depuis eu l’occasion d’approfondir son travail, cette fois en solo. Son œuvre est précieuse, surtout dans un pays comme la Russie où la bande dessinée reste (curieusement) très peu développée[2]. Elle a notamment couvert le procès des Pussy Riots, dans des fanzines à auteur unique dont le format n’est pas sans évoquer le style des samizdats. Elle a également publié d’autres reportages (repris dans le fanzine français DMPP), sur les femmes en Russie ou les prostituées, où elle reproduit des interviews et témoigne du quotidien de ceux (celles) dont les journaux ne parlent pas.

1 — On regrettera simplement l’absence de fluidité du texte (notamment à cause de problèmes de concordances des temps) et quelques coquilles Retourner à l'article

2 — La bande dessinée d’auteurs, en particulier, reste marginale: citons le fanzine Tchépéka et le Boomfest, festival organisé à Saint-Pétersbourg par Dmitry Yakovlev, ainsi que les artistes contemporains Edik Katykhine, Alexei Nikitine, Polina Petrouchina et Varvara Pomidor Retourner à l'article

 

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