Culture

Sept femmes autour d'Assayas

Slate.fr, mis à jour le 23.08.2014 à 12 h 43

Juliette Binoche, Judith Godrèche, Sophie Aubry, Virginie Ledoyen, Maggie Cheung, Emmanuelle Béart, Mia Hansen-Løve... Alors que vient de sortir «Sils Maria», centré autour de trois personnages féminins, Olivier Assayas raconte son travail de cinéaste, notamment avec ses actrices, dans un livre d'entretiens avec notre collaborateur Jean-Michel Frodon. Bonnes feuilles.

Olivier Assayas sur le tournage de «Sils Maria». Dans la voiture, Juliette Binoche. Photo: Carole Bethuel.

Olivier Assayas sur le tournage de «Sils Maria». Dans la voiture, Juliette Binoche. Photo: Carole Bethuel.

Il y a, d'un côté, la star vieillissante (Juliette Binoche), contrainte, vingt ans après ses débuts au théâtre, de rejouer Le Serpent de Maloja, la pièce qui l'a révélée, mais dans le rôle d'une femme plus âgée. De l'autre, sa jeune assistante (Kristen Stewart), qui l'entraîne en lui donnant la réplique, dans le rôle qu'occupait sa patronne deux décennies plus tôt. Et, face à elles, la star hollywoodienne nouvelle génération (Chloë Grace Moretz), dont l'ascension révèle avec cruauté les mutations de la célébrité et la concurrence des générations.

En salles depuis le 20 août, Sils Maria, d'Olivier Assayas, est un troublant triangle (théâtral, amical, amoureux, temporel, un peu tout ça) où le cinéaste montre une nouvelle fois son talent pour inventer et filmer des personnages féminins forts, appuyés sur des choix de casting audacieux. Une constante de son œuvre qu'il commente en longueur dans le premier volume du livre d'entretiens (consacré aux années 1955-2000 –un second volume suivra) avec notre collaborateur Jean-Michel Frodon, que publient les éditions Stock le 27 août.

Nous en publions ci-dessous plusieurs extraits, centrés autour de cette thématique du choix des actrices et du travail avec elles.

Les intertitres en gras sont signés de la rédaction de Slate.fr. Les propos d'Olivier Assayas sont tous extraits de Assayas par Assayas, par lui-même et Jean-Michel Frodon.

Votre légende ici

Depuis ses débuts, le cinéma d’Olivier Assayas tourne autour de figures féminines fortes, constante qui se rattache notamment au goût du cinéaste pour les auteurs de la Nouvelle Vague ou pour Ingmar Bergman, avec qui il a publié un livre d’entretiens.

J’ai compris que cela pouvait faire débat, y compris avec Serge Daney[1], qui avait toujours beaucoup soutenu mes films. Je l’entends encore me dire: «Moi, je ne m’intéresse pas aux jeunes filles au cinéma.» Les bras m’en tombent. Tout ce que j’aime dans le cinéma de Godard, celui de Truffaut, de Rohmer, de Benoît Jacquot ou de Philippe Garrel –et je ne parle ni de la peinture ni du roman– relève de la dialectique de l’artiste et du modèle, inévitablement la jeune fille, en tant que médiation de la poésie. Ça dépasse le cinéma, il y a là une idée centrale de l’art, sans avoir besoin d’appeler à la rescousse la Béatrice de Dante ou la Laure de Pétrarque, réelles ou imaginées.

Wadeck Stanczak et Juliette Binoche dans Rendez-vous d'André Téchiné (1985), coécrit par Olivier Assayas.

En 1985, Olivier Assayas, alors jeune critique et auteur d’une poignée de courts-métrages, passe de l’autre côté de la barrière cannoise en coécrivant le scénario de Rendez-vous d’André Téchiné, projeté en compétition officielle. Le film révèle une jeune comédienne de 21 ans, Juliette Binoche, que le cinéaste a depuis retrouvée sur L’Heure d’été (2008) puis Sils Maria.

Je l’avais aperçue dans La Vie de famille de Doillon et Je vous salue Marie de Godard, mais d’abord c’était juste un nom. Dès que je vois des images du film, je suis ébloui. Elle est éclatante. Il n’y a pas beaucoup plus à en dire. C’est la grande actrice de cette génération, elle est vraiment à part. Rendez-vous est un film qui compte pour moi doublement du fait d’avoir été associé à ses débuts. […]

Je l’avais croisée sur le tournage, on se revoit à Cannes où, du jour au lendemain, elle devient une vedette, je lui donne mon scénario [celui de Désordre, son premier long-métrage, sorti en 1986, ndlr], mais c’est la période où elle fait la connaissance de Leos Carax et elle s’engage dans l’aventure de Mauvais sang. Nos chemins divergent, on mettra près de vingt-cinq ans à se retrouver…

Bernard Giraudeau, Judith Godrèche et Sophie Aubry dans Une nouvelle vie.

C’est Judith Godrèche, une autre jeune comédienne, déjà reconnue par la profession avec une nomination aux Césars l’année précédente pour La Désenchantée, qu’Assayas met en scène dans Paris s’éveille (1991), son troisième film. Le cinéaste la retrouvera deux ans plus tard pour Une nouvelle vie, en duo avec la méconnue Sophie Aubry. Leur point commun à ses yeux: une filiation avec les modèles de Robert Bresson.

Judith Godrèche apporte quelque chose de tranchant, de moderne, de poétique, en prise avec ce qui se fait alors de plus stimulant dans le cinéma français. Elle vient de faire La Fille de quinze ans avec Jacques Doillon et La Désenchantée avec Benoît Jacquot, objets singuliers et forts, gravitant l’un et l’autre autour d’elle. Inspirés d’elle, y compris de son écriture. Elle évoque autant qu’on puisse le faire les égéries bressoniennes. Il y a une filiation. […]

J’avais rencontré Sophie Aubry très tôt, quand j’écrivais encore; j’avais demandé à Pierre Amzallag, avec qui je travaillais alors sur le casting de mes films, de me présenter de très jeunes comédiennes –Tina avait dix-huit ans– non pas tant pour trouver mon interprète, c’était trop tôt, mais plutôt pour écouter des jeunes filles de cet âge et en nourrir mes dialogues. J’avais sympathisé avec Sophie, à la fois naturelle et mystérieuse, elle avait aussi une sorte de malaise existentiel, de fragilité. Mais c’était encore une silhouette parmi d’autres, indistincte.

Quand j’ai vraiment cherché, je me suis vite focalisé sur deux ou trois comédiennes, pas plus. Parmi lesquelles, et de façon imprévue pour moi, Sophie, la moins connue d’entre elles. En tout cas, la moins actrice, la plus étrange aussi. Sans doute était elle également la plus éloignée du personnage que j’avais écrit, mais sa poésie tenait aussi à cela. Au pied du mur –et de façon un peu enfantine– je me suis demandé laquelle d’entre elles Bresson aurait choisi. Nul doute dans mon esprit: c’était Sophie.

Cyorien Fouquet et Virginie Ledoyen dans L'Eau froide (1994)

En 1994, Olivier Assayas collabore à la collection de fictions d’Arte sur l’adolescence «Tous les garçons et les filles de leur âge». Situé au début des années 1970, son film L’Eau froide (titré La Page blanche dans sa version courte télévisuelle) a pour héroïne une lycéenne rebelle incarnée par Virginie Ledoyen.

Le casting des adolescents a été long et complexe, évidemment. On a vu beaucoup de monde, on a fait plusieurs séries d’essais. C’est l’éternel problème, faire du casting sauvage à la sortie des lycées, des concerts, trouver des nouveaux visages, des jeunes qui aient à la fois un naturel, une spontanéité, et qui ne soient pas tétanisés par la caméra. C’est toujours un casse-tête. […]

Virginie était l’évidence absolue. Mais j’ai longtemps résisté à cette évidence. D’abord, parce qu’elle avait joué enfant, y compris des premiers rôles. Et je voulais des interprètes aussi vierges que possible de toute expérience cinématographique. Je craignais qu’elle soit déjà trop actrice.

Et puis, je la trouvais trop jolie. Dans mon esprit, Christine était plus ingrate. Je craignais que la beauté de Virginie ne rende le film plus conventionnel, moins rugueux [...]. À dix-sept ans, elle avait déjà un rayonnement, une maturité, une intelligence du cinéma hors du commun. J’ai tout de suite eu la certitude qu’elle deviendrait une star.

J’ai fini par admettre que mes préventions étaient absurdes en regard de ce qu’elle apportait de magique au film. En regard de la façon dont elle a habité ce rôle. C’était un mauvais débat entre moi et moi, si j’avais suivi mon instinct, le casting de Christine aurait été bouclé en dix minutes.

Maggie Cheung dans Irma Vep (1996)

L’année de la sortie de L’Eau froide, Olivier Assayas fait partie du jury de la Mostra de Venise, présidé par David Lynch. Les jurés attribuent aux Cendres du temps de Wong Kar-wai le prix de la meilleure photographie, que viennent chercher les deux actrices principales, Brigitte Lin et Maggie Cheung. Rencontre décisive qui débouchera sur deux films, Irma Vep et Clean, et une relation entre le réalisateur et l’actrice, dont il a été le mari de 1998 à 2001.

Avec Lynch et quelques autres membres du jury, j’attends en coulisses de monter sur scène. Brigitte Lin et Maggie Cheung nous rejoignent.

Difficile de ne pas être frappé par l’allure de Maggie. Brigitte Lin avait une robe du soir au glamour d’une autre époque, Hollywood des années 1950, si l’on veut, avec une traîne. Mais Maggie en jean et blouson argenté, coupe au carré, avait à l’opposé une silhouette d’une modernité agressive, un style totalement inhabituel chez les stars de cinéma.

C’était d’une parfaite évidence, je me le suis tout de suite formulé: autant Brigitte Lin jouait de façon conventionnelle les codes de l’ancien star system, avec un premier degré qui aurait été inimaginable chez une vedette occidentale, autant Maggie, parce qu’elle venait d’une culture où le star system était encore vivant, parce qu’elle s’était révélée à elle-même au contact du cinéma moderne de Wong Kar-wai, en inventait la formule contemporaine. Rien de décalé ou d’ironique, elle ne parodiait pas le glamour, elle le transposait en termes d’aujourd’hui.

Charles Berling et Emmanuelle Béart dans Les Destinées sentimentales (2000).

Durant les années 90, un projet occupe le cinéaste de manière régulière, celui d’une adaptation des Destinées sentimentales de Jacques Chardonne, saga familiale courant sur plusieurs décennies dans la Charente des producteurs de cognac et chez les industriels de la porcelaine à Limoges. Initialement écrit pour Juliette Binoche, le rôle principal échoira finalement à Emmanuelle Béart lors de l’aboutissement du projet, au tournant des années 2000.

J’essaye de stabiliser le tandem Juliette Binoche-Daniel Auteuil, auquel je destinais les deux rôles principaux de Jean Barnery et Pauline Pommerel. Mais la position de Juliette n’a jamais été ferme, notre production n’était pas vraiment bouclée, la confiance s’érode et bientôt elle s’engage sur un autre projet.

Je propose alors le rôle à Emmanuelle Béart. Elle accepte aussitôt, mais la situation reste précaire dans la mesure où elle a longtemps vécu avec Daniel Auteuil, et ils se sont séparés dans des conditions douloureuses. Ce n’est simple ni pour lui ni pour elle. […] 

[Daniel Auteuil quitte finalement le projet, et le film se concrétise autour du duo Charles Berling-Emmanuelle Béart]

Difficile de dire combien leur place, au centre du film, a été essentielle. Et combien l’entièreté de leur engagement, leur générosité en ont été le cœur, alors que le film leur imposait constamment [des] contraintes, […] jonglage d’une époque à une autre, interminables séances de maquillage pour restituer le vieillissement.

Je les connaissais mal. C’est en filmant que je les ai découverts. […] Avec Emmanuelle Béart, passé la difficulté des vingt ans de Pauline que nous redoutions tous les deux, il y a une osmose fascinante avec le personnage, elle a trouvé la profondeur, la gravité et simultanément la légèreté et la clarté qui faisaient tout le prix du livre.

Mia Hansen-Løve et François Cluzet dans Fin août, début septembre (1998).

Le film marque aussi la deuxième et dernière apparition devant la caméra de l’actuelle compagne du réalisateur, Mia Hansen-Løve, devenue depuis l’auteure de quatre films (Tout est pardonné, Le Père de mes enfants, Un amour de jeunesse et Eden, dont la sortie est prévue pour novembre). Olivier Assayas l’avait révélée en 1998 dans Fin août, début septembre, où aux côtés de Mathieu Amalric, Virginie Ledoyen et Jeanne Balibar, elle incarnait la lycéenne Vera, amour secret de l’écrivain Adrien Willer (François Cluzet).

Je voulais quelqu’un qui n’ait pas l’expérience du cinéma. On a donc fait du casting sauvage, sorties de lycées, de concerts, etc. Mia était au cours de théâtre du lycée Henri IV.

Antoinette Boulat, avec qui je travaillais pour la première fois et qui a depuis fait le casting de tous mes films, avait filmé non pas un bout d’essai, je n’aime pas ça, mais un entretien avec elle. Après, on est allés jusqu’au terme du processus, on a fait une ou deux séances d’essais, mais il y avait une évidence. Mia avait un éclat, un rayonnement, elle incarnait la grâce que je cherchais. Et, au-delà de cela, elle avait un désir pas seulement de jouer mais d’aller vers le cinéma –elle ne savait pas encore comment– d’une sincérité, d’une intensité, dont je n’avais jamais rencontré l’équivalent. Je crois que c’était impossible de résister à ça.

Alors, évidemment, vu l’importance que Mia a pris dans ma vie par la suite –notre relation date d’après Les Destinées sentimentales, dans lequel elle avait aussi un rôle–, cela pose des questions troublantes quant à la circulation entre la vie et le cinéma, entre le souvenir et l’anticipation, entre l’art et son incarnation.

Assayas par Assayas

par Olivier Assayas et Jean-Michel Frodon. 280 pages, 24 euros. Stock. Sortie le 27 août 2014.

ACHETER LE LIVRE

1 — Serge Daney (1944-1992) est l'un des plus célèbres critiques de cinéma français, connu pour ses textes publiés dans les Cahiers du cinéma, Libération et la revue Trafic, qu'il a fondée, ainsi que pour avoir été un des premiers critiques à écrire sur la télévision et le sport. Retourner à l'article

Slate.fr
Slate.fr (9125 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte