Monde

Pourquoi il ne faut pas (complètement) désespérer de la démocratie turque

Ariane Bonzon, mis à jour le 23.08.2014 à 12 h 42

Maintenant président, Recep Tayyip Erdoğan va-t-il libéraliser la Turquie ou continuer sur la même lancée autoritaire et anti-occidentale? Et qui pourrait contrer son projet présidentialiste?

Recep Tayyip Erdoğan lors d'un meeting au siège de l'AKP, à Ankara (Turquie), le 14 août 2014. REUTERS/Umit Bektas.

Recep Tayyip Erdoğan lors d'un meeting au siège de l'AKP, à Ankara (Turquie), le 14 août 2014. REUTERS/Umit Bektas.

Apparemment, Recep Tayyip Erdoğan a gagné. Plus de la moitié des électeurs turcs l’ont choisi, le 10 août, dès le premier tour de la première élection présidentielle au suffrage universel que la Turquie ait jamais connue.

Pourtant, en y regardant de plus près –et malgré le caractère inégalitaire flagrant de la campagne– cette victoire est moindre qu’il n’y paraît. Le score (51,7%) réalisé par celui que la presse étrangère aime à qualifier de «nouveau Sultan de Turquie» est plus bas que celui pronostiqué par les sondages, qui le donnaient victorieux jusqu’à 57%. Et le taux de participation (74%) plutôt médiocre dans ce pays où le vote est obligatoire.

D’ailleurs, du côté de l’opposition, on pousserait presque un soupir de soulagement, à l'instar du député Aykan Erdemir (Parti républicain du peuple, CHP):

«Nous avons évité le pire. Si Erdoğan avait été élu avec près de 60% des suffrages, il aurait immédiatement appelé à des élections anticipées, obtenu les 367 sièges nécessaires pour modifier la Constitution et institué un régime présidentiel. En charge du pouvoir exécutif, il aurait occupé les deux mandats à venir jusqu’en 2024. C’en aurait été fini de la séparation et de la limitation des pouvoirs.»

En attendant de pouvoir mettre en place ce système présidentiel auquel il aspire (et qu’il a déjà tenté d’instaurer, sans succès, après les élections de 2011), Recep Tayyip Erdoğan n’a pas caché qu’il comptait user à fond des possibilités que lui donne l’actuel statut de président. Celui-ci est loin d’être seulement honorifique, au contraire de ce qui est souvent écrit. Ainsi, la Constitution le met dans une position d’arbitre, mais lui confère aussi un pouvoir d’influence. Il préside les réunions du Conseil de sécurité national, peut aussi le faire pour les Conseils des ministres et le même article 104 l’autorise également à convoquer l’Assemblée «en cas de nécessité».

Erdogan mise sur une «présidentialisation de facto», avant qu’elle ne soit inscrite dans la Constitution

Erdoğan a laissé peu de doutes sur la façon dont il comptait occuper la fonction de la façon la plus extensive possible, opérant ainsi une «présidentialisation de facto» avant qu’elle ne soit inscrite dans la Constitution. En effet, avec une majorité parlementaire fidèle et un Premier ministre dévoué, son ancien ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu, compte tenu de son charisme et de son influence morale, il aura la possibilité d’orienter, voire de guider l’action du gouvernement.

Pour quel avenir? Le nouveau président va-t-il libéraliser la Turquie, retrouver l’inspiration réformatrice et consensuelle qui était la sienne au début des années 2000, ou bien continuer sur la même lancée et l’entraîner dans une dérive encore plus autoritaire, polarisante, islamique et anti-occidentale? «C’est la question à un million de dollars», écrit l'universitaire Louis Fishman. Après tout, la Turquie est encore une démocratie. Et, comme l’analyse le chercheur Sinan Ülgen dans le Financial Times, «Erdoğan est victorieux, mais il n’est pas encore tout-puissant». Alors, qui pourrait contrer le projet présidentialiste de l’homme fort de Turquie? Qui pour s’opposer à ses dérives?

De faibles contrepouvoirs

Les contrepouvoirs peuvent s’exercer depuis l’extérieur du «système Erdoğan». Ainsi, la Cour constitutionnelle a-t-elle pour mission de contrôler les amendements constitutionnels s’ils portent atteinte aux grands principes (laïcité, démocratie, unité de la nation) et surtout de vérifier la conformité des lois à la Constitution. Assez indépendante, elle s’est par exemple prononcée, fin mai 2014, contre l’interdiction de YouTube et de Twitter voulue par le Premier ministre turc. Mais en tant que président de la République, Recep Tayyip Erdoğan a le droit de nommer certains juges, ce qui fait craindre une forte repolitisation de la Cour constitutionnelle (il y a dix ans, elle était alignée sur le pouvoir kémaliste).

Qui pour le contrer? L'armée? Les milieux d'affaires? Le parti du candidat kurde?

L’armée n’a plus l’influence qu’elle avait sur la vie politique au début du gouvernement islamo-conservateur de l'AKP en 2002. L’un des succès du Premier ministre Erdoğan serait d’avoir mis un terme à cette tutelle militaire. Mais la sécurité de la Turquie (des attentats et plus d’un million de réfugiés) est de plus en plus menacée par le chaos syrien et irakien. Des rumeurs circulent à Ankara selon lesquelles l’armée souhaiterait plus de fermeté de la part du gouvernement à l’égard de l’Etat islamique. La situation régionale pourrait conduire à ce que la Turquie s’implique de plus en plus aux côtés des autres membres de l’Otan. Dès lors, l’état-major turc pourrait se faire entendre un peu plus dans les mois qui viennent, ce qui pourrait affecter l’aura du nouveau président de la République.

C’est sur l’essor de l’économie que l’AKP a construit son succès. Mais les milieux d’affaires libéraux (le Tusiad, équivalent du Medef français) jouent parfois un rôle de vigie critique, comme l’a fait le patron des patrons, Muharrem Yilmaz, en janvier 2014, ce qui lui a valu d’être accusé de «trahison» par Erdoğan. Tandis qu’avoir autorisé les manifestants du parc Gezi à s’abriter dans son hôtel en juin 2013 a conduit l’un des plus importants industriels du pays, Mustafa Koç, à subir un contrôle fiscal anticipé et voir ses actions chuter en bourse.

A l’autre bout du spectre politique, une association d’hommes d’affaires pieux et conservateurs (Musiad) regroupe ceux qu’on a coutume d’appeler les «tigres d’Anatolie», ces centaines de petits entrepreneurs qui ont grandement bénéficié de l’ère AKP. En 2001, exaspérée par la politique de Necmettin Erbakan à la tête du Parti de la Vertu (Fazilet partisi, islamiste), la Musiad avait joué un rôle important pour convaincre Recep Tayyip Erdoğan et Abdüllah Gül de quitter leur ancien mentor pour créer ce nouveau parti. Aujourd’hui, ces hommes d’affaires pourraient faire entendre leurs voix si la situation économique se dégradait, mais ils sont partie prenante du vaste réseau clientéliste mis en place depuis douze ans, ce qui limite leur marge de contestation.

On a pu dire que du résultat du Kurde Selahattin Demirtaş, 41 ans, dépendait l’avenir de la démocratie en Turquie. Le candidat du Parti démocratique du peuple (HDP) à l’élection présidentielle a mené une belle campagne, énergique, s’adressant longuement aux femmes et aux minorités. Il a été soutenu par le Parti pour la paix et la démocratie (BDP, kurde, représenté dans le sud-est du pays et proche du PKK d’Abdullah Ocalan) mais aussi par plusieurs petits partis de gauche, des groupes de la société civile nés lors des manifestations de juin 2013 et des transfuges de l’aile progressiste du CHP. Selahattin Demirtaş a remporté 9,7% des voix en séduisant au-delà des seules régions kurdes. Cette «candidature témoigne du dépassement des clivages turcs et kurdes», écrit la sociologue Nilüfer Göle dans un stimulant article consacré aux «ambivalences» de la «nouvelle Turquie».

Si cette tendance se confirmait lors des législatives de juin 2015 et que le HDP dépassait la barre fatidique des 10% (en dessous de laquelle il ne peut avoir de députés), le parti pourrait compter plusieurs dizaines de représentants à l’Assemblée nationale, ce qui en ferait la troisième force politique après l’AKP et le CHP. Il jouirait alors d’une position d’arbitre, obligeant le président Erdoğan à des concessions –en particulier sur les droits des Kurdes— si celui-ci avait besoin de son appui pour modifier la Constitution.

Erdoğan a le soutien de la jeune garde de l'AKP

Mais le contrepouvoir peut aussi venir de l’intérieur, à commencer par le Premier ministre, qui reste le chef de l’exécutif dans l’état actuel de la Constitution. C’est à lui qu’il incombera de trouver un modus vivendi entre le gouvernement et le président, ainsi que de maintenir l’unité fragile de l’AKP, puisqu'il devra également le présider. Avec en ligne de mire les législatives de juin 2015, où le parti doit obtenir deux tiers des 550 sièges pour pouvoir modifier la Constitution sans faire d’alliance (s’il est soutenu par 330 députés, le gouvernement peut aussi appeler à un référendum constitutionnel).

Pour ce poste de Premier ministre, c’est donc Ahmet Davutoğlu qui a obtenu la faveur du nouveau président de la République, ce dernier étant désormais en lutte ouverte contre son prédécesseur à la tête de l’Etat, Abdullah Gül, que beaucoup au sein de l’AKP (ainsi que dans l’opposition) auraient préféré voir à ce poste. Gül n’a d'ailleurs pas caché qu’il était opposé à une présidentialisation du régime.

Les plus anciens conservent en mémoire le précédent Turgut Özal: appuyé par son parti majoritaire, il avait été élu président de la République en 1989 après avoir été Premier ministre. Or, l’éclatement de son parti dès 1991 a considérablement réduit son autorité.

Au sein de l'AKP, les jeunes sont donc plutôt pro-Erdoğan tandis que l’ancienne garde est plus critique. C’est pourquoi le président fraîchement élu attachera une grande importance au choix des nouvelles têtes qui doivent lui être totalement affidées, en remplacement des quelque 70 de ses députés qui arriveront au terme de leurs trois mandats en 2015.

Un Erdoğan peut-il en cacher un autre?

Sans doute rassuré d’être désormais immunisé de poursuites judiciaires, il peut se trouver satisfait d’avoir été élu dès le premier tour. Or, Recep Tayyip Erdoğan veut entrer dans l’histoire comme l’autre grande figure turque de la République après le fondateur de celle-ci: Mustafa Kemal Atatürk.

Cette nouvelle fonction présidentielle pourrait-elle entraîner chez lui un sursaut de conscience, d’autant que son image est désastreuse? Après avoir été perçu par un grand nombre de politiques occidentaux comme celui qui allait pouvoir concilier islam, laïcité et démocratie, il est désormais critiqué de toutes parts en raison de la tournure autocratique et du peu de considération pour l’Etat de droit dont il fait preuve. Sans parler des déconvenues de sa politique régionale depuis les différents «printemps arabes». Son image à l’international, pays du monde arabe inclus, s’est profondément détériorée.

La démocratie

selon Erdogan :

«Un autobus dont on descend une fois le terminus atteint»

Lorsque le président Obama a déclaré, deux jours après sa victoire, que cette élection populaire donnait à Erdoğan une «opportunité historique de faire progresser la Turquie», la fierté de celui-ci a-t-elle été piquée au vif?

L’autre moitié de la Turquie, celle qui n’a pas voté pour lui, en doute. Son caractère et son évolution sont l’objet d’infinies discussions de café et de salon. Certains pensent qu’il a toujours été ainsi, un homme rigide, polarisant et autoritaire, mais qu’il avait caché son jeu pour imposer son pouvoir, avant de se révéler à partir de 2010. (Et l’on rappelle sa conception de la démocratie: «Un autobus dont on descend une fois le terminus atteint.») Tandis que d’autres sont persuadés qu'Erdoğan –effet de la maladie ou d’un pouvoir trop absolu– a réellement changé et abandonné son élan réformiste et démocrate. Une sorte de Poutine sunnite.

On s’est longtemps demandé ce que Recep Tayyip Erdoğan voulait faire de la Turquie. On le sait mieux désormais. Mais depuis le 10 août, l’homme fort du pays est un peu moins certain de parvenir à ce régime présidentiel dont il rêve.

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
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