Culture

«Sils Maria», la beauté de l'Éternel retour selon Assayas

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 17 h 19

Porté par trois actrices exceptionnelles, le cinéaste livre un film hanté par le passage du temps mais qui s'avance avec une liberté et une fluidité sidérantes.

Juliette Binoche et Kristen Stewart dans «Sils Maria» d'Olivier Assayas.

Juliette Binoche et Kristen Stewart dans «Sils Maria» d'Olivier Assayas.

«Quand soudain, amie, un fut deux»… écrit Nietzsche dans le poème qui porte le même titre, Sils Maria, nom de ce village de l’Engadine suisse, près de la frontière italienne, où il eut l’intuition du mythe de l’éternel retour et connut ses derniers jours de paix avant la folie à Turin. «Nous nous sommes aimés dans un village perdu d’Engadine au nom deux fois doux: le rêve des sonorités allemandes s’y mourait dans la volupté́ des syllabes italiennes», ajoutera Proust dans Les Plaisirs et les jours.

Ne craignons pas d’invoquer des ombres, imposantes ou pas: Sils Maria est en vérité un lieu hanté, et où se produisent d’étranges phénomènes. Certains sont météorologiques, tel cet impressionnant «serpent de Maloja», qui est aussi le titre d’une pièce de théâtre et d’un film. Il existe néanmoins réellement, ce dragon de nuages qui monte du Piémont –il a d’ailleurs été filmé par le réalisateur allemand Arnold Fanck, en 1924. On le voit dans le film d’Olivier Assayas, jadis et aujourd’hui. Il revient, comme l’araignée du vieux Friedrich.

Das Wolkenphaenomen von Maloja (Arnold Fanck, 1924)

«Présence réelle», s’intitule le chapitre du recueil de Proust où il est question de s’aimer à Sils Maria. Tout est réel dans Sils Maria d’Assayas. Les vivants et les morts, les images et les pierres, le présent et le passé, le passage du temps, la fierté et le désir, les ragots sur Internet, la neige sur la route, les textes des grands auteurs authentiques ou inventés, la jalousie, la brume maléfique et peut-être numérique. Réels, les fantômes littéraires et ceux du web, réelles les femmes, les héroïnes, les personnages.

La question du passage du temps, qui est à la fois la revendication d’une inscription dans un âge, l’angoisse de vieillir et l’appartenance plus ou moins assumée à une époque à laquelle une énorme pression assigne tout un chacun, et toute une chacune sans doute encore davantage, cette question multiple à laquelle le mythe de l’éternel retour avait voulu échapper, est comme le code générique du film, elle le met en forme de l’intérieur. Mais «vivre avec son temps», c’est quoi?

Flux, pulsions, désirs, frayeurs, prises d’ascendants, vertiges…

Parvenir ainsi à un film qui, comme le fleuve de nuages, semble lui aussi avancer d’une seule coulée, d’un seul ample et sinueux mouvement malgré la richesse et la diversité de ses composants, est le sidérant accomplissement d’une œuvre pourtant d’un abord extrêmement aisé.


 

Maria Anders est une star, c’est une Française mais une star internationale, demandée sur trois continents, jouant le plus souvent en anglais –qui est aussi la langue du film. Elle est entrée dans la lumière des projecteurs, ceux du théâtre et presqu’aussitôt du cinéma, grâce à une pièce devenue un film, Le Serpent de Maloja. Elle y incarnait Sigrid, une jeune femme séductrice et conquérante qui prenait l’ascendant sur une autre de vingt ans son aînée, riche et considérée, Hélène. Aujourd’hui, le Destin, les impresarios, un Méphisto artiste, le goût du défi poussent Maria à accepter de jouer Hélène, cette femme mûre dont elle a désormais l’âge, face à Jo-Ann, une jeune vedette de Hollywood qui partage sa vie publique entre rôle de superbimbo en combinaison spatiale et scandales de mœurs en ligne.

Maria s’installe à Sils Maria, où vivait l’auteur du Serpent, qui fut son mentor, en compagnie de Val, son assistante, pour répéter. C’est donc Val, qui a dix ans de plus que Jo-Ann et dix de moins que Maria, qui dit les répliques de Sigrid. Mais «dire les répliques», «répéter», «être l’assistante de», ce sont des rôles, des fonctions, un travail. Dès qu’on fait ça, qu’elles font ce travail, il s’en passe des choses! Des mouvements comme des flux, des pulsions, des désirs, des frayeurs, des prises d’ascendants, des vertiges…

Des personnages dédoublés

Le spectacle n’est pas la vie, la préparation du spectacle n’est pas le spectacle, oh non, ce serait bien trop bête. Entre vie quotidienne, spectacle, répétitions, solitude, pouvoir, joie enfantine, show-business, intimité, qui sont tous dans le monde, il n’y a ni équivalence ni étanchéité.


 

Sils Maria est un film de femmes, où «une fut deux», et puis trois. C’est un film d’amour, mais où jamais l’objet de l’amour ne le résume ni ne le contient. L’amour y est immense comme les somptueux paysages de montagnes où crapahutent Maria et Val, il est un principe actif qui circule en tous sens.

Qui dira que Sils Maria est un film sur le spectacle et sur les acteurs n’aura pas tort bien sûr, c’est même un film d’une étonnante finesse à propos des processus complexes que met en mouvement le fait d’interpréter un(e) autre que soi et qui nécessairement nous ressemble, à propos de prononcer les mots écrits par un autre, de les faire siens sans s’y perdre, de jouer des variations de distances entre la personne et le personnage, entre ce qui distingue le même être à vingt ans d’écart et ce qui ne change pas. Et même de le faire très clairement, très ludiquement et très vertigineusement (Vertigo, bien sûr) deux fois: Juliette Binoche joue Maria Anders qui joua Sigrid et jouera (ou pas) Hélène. Maria dit les mots écrits par l’auteur de la pièce, mais Juliette dit les mots écrits par Olivier Assayas –qui écrivit jadis les mots que prononçait Nina, la jeune actrice qu’elle interprétait en 1985 dans Rendez-vous d’André Téchiné, film qui lança sa carrière d’actrice, comme Le Serpent de Malloja lança celle de Maria Anders.

Les effets de miroirs, de dédoublement, de circulation concernent aussi bien, mais différemment, la relation à la biographie mouvementée de Kristen Stewart, star de la série de films pour adolescentes Twilight et héroïne plus ou moins manipulatrice, plus ou moins victime de multiples apparitions sur TMZ et autres sites people à scandale. Elle ne joue pas Jo-Ann mais Val, l’assistante de Maria Anders. Et la manière dont Val est mise en situation d’expliquer ce qu’incarne un personnage comme Jo-Ann, coqueluche d’une génération de médias qui n’existait même pas en 2005, à une vedette telle que Maria est un savoureux et virtuose travail de mise en abyme. Jo-Ann est, comme Maria, interprétée par une actrice qui lui ressemble, la très jeune Chloë Grace Moretz, vedette de Kickass et du remake de Carrie, et suivie de très près par tous les site de gossips pour teenagers.

Chloë Grace Moretz dans Sils Maria d'Olivier Assayas

Tour de force virtuose et savoureux, cette composition avec le réel est bien davantage. A l’exacte mesure où il est sans arrêt très clair que le spectacle dont on parle ici ne concerne pas les seuls professionnels de la scène et de l’écran, mais –comme La Mouette de Tchekhov– l’ensemble des relations humaines. Moins la «société du spectacle» que l’inépuisable question du jeu avec les apparences, de la part essentielle et insaisissable du masque dans la manière de chacun(e) d’exister devant les autres et devant soi-même. Les «nouveaux médias» et les plus anciens –l’écriture, le théâtre, le cinéma– y sont regardés avec la même acuité, et la même absence de préjugés, grâce à une dimension essentielle de la mise en scène: le respect et l’affection pour les personnages tels qu’ils sont.

Des femmes aimées par le cinéaste telles qu'elles sont

Maria, Val, Jo-Ann : chacune a ses faiblesses et ses parts d’ombre, nul irénisme ici. Il y a de la violence, de la volonté de pouvoir, de l’angoisse, de la puérilité et de la manipulation chez chacune. Elles sont aimées par le cinéaste telles qu’elles sont, elles en deviennent étonnamment vivantes, capable de l’inattendu à chaque instant et pourtant d’une étonnante justesse intérieure, chacun dans la tessiture de ses sentiments et de sa conception du monde. Et c’est tout le film qui y conquiert une liberté et une fluidité sidérantes, qui fait palpiter sur le mode d’une modernité inédite tout ce qu’il y a en effet de très classique dans les enjeux du récit –parce que le récit n’est pas le film.

Ce phénomène de mise en déplacement permanent, comme si chaque élément dramatique, chaque péripétie, chaque corps pouvait devenir central ou au contraire se satelliser selon des jeux de forces toujours relancés, n’est possible que grâce à l’incroyable réussite qu’est la relation visible entre Olivier Assayas et ses trois actrices, toutes les trois exceptionnelles.

Et si assurément ce n’est pas une surprise en ce qui concerne Juliette Binoche, par ailleurs à tomber de présence et de beauté, c’était moins prévisible chez les deux jeunes actrices, connues pour des rôles qui n’ont pas jusqu’à présent fait d’elles des concurrentes à la succession de Sarah Bernhardt. Kristen Stewart, dans un rôle d’une extrême subtilité, et Chloë Grace Moretz, jouant avec une grâce rouée en porte-à-faux de son personnage médiatique, sont absolument remarquables de finesse et de précision, dans des emplois qui pouvaient aisément tourner à la caricature. Et cette réussite artistique est en parfaite adéquation avec ce dont parle le film, complètement en phase avec la générosité exigeante qui le porte tout entier.

Sils Maria

d'Olivier Assayas, avec Juliette Binoche, Kristen Stewart et Chloë Grace Moretz. Durée: 2h03. Sortie: 20 août 2014.

 

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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