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Football: aux origines sud-américaines du spray des arbitres

Thomas Goubin, mis à jour le 16.08.2014 à 14 h 48

Révélation de la Coupe du Monde, le spray utilisé par les arbitres pour faire respecter les distances sur coup-franc vient de faire son arrivée en Ligue 1, plus de dix ans après son invention en Amérique du sud. Heine Allemagne, son inventeur brésilien, nous conte la success story du spray.

L'arbitre Michael Oliver utilise un spray pour marquer l'emplacement d'un coup-franc lors du match du Community Shield anglais entre Arsenal et Manchester City à Wembley, à Londres, le 10 août 2014. REUTERS/Darren Staples

L'arbitre Michael Oliver utilise un spray pour marquer l'emplacement d'un coup-franc lors du match du Community Shield anglais entre Arsenal et Manchester City à Wembley, à Londres, le 10 août 2014. REUTERS/Darren Staples

C'est sur le canapé d'un modeste logement d'Ituiutaba (Minas Gerais) que le spray évanescent a été inventé. Heine Allemagne est alors un jeune homme sans emploi, en passe de franchir la trentaine. Son idée fixe: trouver un moyen de sortir de la pauvreté et d'offrir une meilleure vie à sa femme et à ses deux enfants en bas âge.

Nous sommes en l'an 2000 et Heine regarde un Brésil-Argentine, match éliminatoire pour le Mondial 2002. Coup-franc. Comme de coutume, le mur cherche à gagner du terrain, ce qui exaspère le commentateur qui insiste alors sur la nécessité d'inventer un procédé pour que les neuf mètres quinze réglementaires séparant le tireur de l'obstacle adverse soient enfin respectés.

«J'ai alors pensé à une manière de tracer une ligne sur le terrain, nous confie Heine Allemagne, mais elle devait être provisoire car il fallait respecter la règle nº1 qui interdit tout traçage de lignes supplémentaires à celles existantes.»

Son premier test, Heine va le faire dans sa salle de bain! Il empoigne son tube de mousse à raser et trace une ligne sur son bras. «Ce fut mon inspiration» dit-il. Eurêka, Heine a trouvé!

Ne doit pas endommager les pelouses

«Une longue nuit de recherches» suffira à Heine Allemagne à définir les caractéristiques de son spray: il ne doit pas endommager les pelouses, ni les chaussures des joueurs, ou leurs jambes. Il doit aussi être léger pour ne pas encombrer l'arbitre et disparaître rapidement après exécution du coup-franc. Les premiers tests seront effectués dans une entreprise de l'Etat du Parana spécialisée dans l'aérosol.

«Mettre au point la formule du spray a été plus simple que d'intéresser le monde du football» affirme Heine Allemagne. Avant-centre dans un club amateur de sa ville, l'inventeur dispose toutefois de quelques relations à la Fédération de football de l'Etat du Minas Gerais et son spray est étrenné lors d'une coupe régionale, dès 2000. «Ce fut presque magique, puisque la Coupe a été remportée suite à un coup-franc, assure t-il. Les arbitres, eux, étaient satisfaits, car le spray les aidaient à faire respecter la règle des neuf mètres quinze.»

Petit à petit, le spray évanescent va s'inviter à la ceinture des arbitres brésiliens avant que son usage ne devienne obligatoire en 2008. Au même moment, la petite bombe fait son apparition en première division argentine. Journaliste argentin, Pablo Silva revendique, lui aussi, l'invention du spray.

L'autre inventeur

Comme souvent, il y a un accident derrière «l'invention». L'action se passe cette fois en 2001, à Buenos Aires, dans les dernières minutes d'un match amateur, et Pablo Silva exécute un coup-franc. Agacé de voir le mur réduire les 9,15m à la portion congrue, le journaliste sort de ses gonds et se fait expulser, comme il l'a confié à L'Equipe.

De retour à son domicile, Silva pense alors à un moyen de garder les murs à distance, et l'idée du spray s'impose à lui. Comme Heine Allemagne, il se rapprochera ensuite de spécialistes en aérosols pour faire mousser commercialement sa solution aqueuse.

Silva signe ensuite une action décisive en convaincant Julio Grondona, président de l'AFA (la fédération de football argentine) depuis 1979, et vice-président de la Fifa jusqu'à son décès le 30 juillet 2014, de l'intérêt du procédé. Au Brésil, Joao Havelange, président de la FIFA de 1974 à 1988, avait appuyé le concept d'Heine Allemagne.

En 2008, Allemagne et Silva auraient pu jouer un énième clasico sud-américain enfiévré, mais au lieu de s'affronter, les deux hommes vont s'allier. Leur entreprise, 9.15 Fair Play, est celle qui a équipé les arbitres lors de la Coupe du monde et approvisionne aujourd'hui les hommes en noir du championnat de France.

Efficacité prouvée

Le spray permet en moyenne de surligner douze fautes, selon Heine Allemagne. Une bombe peut suffire pour arbitrer un match qui ne dégénère pas, mais les sifflets français renouvellent leur bombe à la mi-temps.

Comme l'Europe l'a découvert lors du Mondial, la vertu première de l'aérosol est de rendre explicite le respect ou la violation de la distance réglementaire entre l'endroit où a été commise la faute et le mur. Lors de la Coupe du monde, aucun mur n'a osé dépasser la ligne blanche. Un respect des limites qui a aussi le mérite d'en finir avec les cartons reçus par les joueurs qui cherchaient à gagner quelques centimètres pour réduire l'angle du tireur.

Heine Allemagne revendique d'autres bénéfices de son aérosol temporaire:

«L'attention de l'arbitre est totalement libérée au moment du tir du coup-franc. Sur ces phases de jeu, sa crédibilité devient indiscutable, et il ne perd pas d'énergie à placer le mur. Enfin, le temps entre la signalisation de la faute et l'exécution du coup-franc s'est réduit de 48 à 20 secondes, cela rend le jeu plus dynamique».

Plus de coup-francs réussis?

Les inventeurs du spray revendiquent aussi un meilleure taux de réussite sur coup-franc. Ce qui ne fut pas le cas lors du Mondial. «Les joueurs n'étaient pas habitués au spray et à frapper face à des murs qui respectent la distance réglementaire» se défend Allemagne.

En Argentine, l'AFA assure que le taux de réussite sur coup-franc s'est amélioré depuis 2008. «Mais on ne dispose pas de chiffres» reconnaît Ernesto Cherquis, directeur media et communication de l'organisme recteur du football albiceleste. «On a aussi remarqué que les entraîneurs travaillent davantage la formation des murs» précise Cherquis.

Lors du Mondial, la petite bombe a séduit arbitres, supporters, et dirigeants, comme le corrobore son adoption en France, en Espagne, et en Angleterre. Reste que certains joueurs sont loin d'être conquis.

C'est le cas de Wesley Sneijder. Excellent tireur de coup-franc, le numéro 10 des Pays-Bas avait estimé lors du Mondial que «ce spray est une entrave mentale». «Lorsque l'on veut tirer un coup franc, on a l'impression qu'il y a un mur artificiel juste devant le ballon» avait-il argumenté. «Il va finir par s'habituer» répond Allemagne.

Pas de débat en Amérique latine

En Amérique latine, le débat n'existe pas. Le spray fait l'unanimité.

Suivant les exemples argentins et brésiliens, la CONMEBOL a décidé d'adopter son usage dès 2009 pour les compétitions qu'elle organise: Copa Libertadores, Copa Sudamericana, et Copa America. La CONCACAF n'a pas tardé à imiter sa voisine du sud. Le Mexique aussi.

 

Dans ces deux derniers cas, c'est Comex, multinationale mexicaine spécialisée dans la peinture, qui fournit l'aérosol, au grand regret d'Heine Allemagne, qui s'estime victime de plagiat. En Amérique latine, il existe même des virtuoses de l'utilisation du spray, comme cet arbitre de la demi-finale retour de Copa Libertadores 2012 entre Corinthians et Santos.

Plus frileuse que les latino-américains, la Fifa a avancé à tâtons sur le dossier spray. En 2012, l'International Board, l'instance qui détermine les règles du jeu et leur évolution, adopte pourtant le procédé, mais l'organisme présidé par Sepp Blatter préfère multiplier les tests.

En 2013, la Coupe du Monde des moins de 20 ans en Turquie servira de cobaye. La période de tests se poursuivra lors du Mondial des moins de 17 ans et du Mondial des clubs, avant l'intronisation du spray lors de la Coupe du monde 2014.

Heine Allemagne se rappelle d'une conversation qu'il a entretenue en 2003 avec Michel Vautrot, alors président de l'arbitrage français, témoin des résistances européennes:

«Il était opposé au spray, car pour lui un arbitre devait être capable de faire respecter une règle sans aide extérieur. Selon moi, c'est une vision conservatrice».

Plus d'une décennie plus tard, les arbitres français entrent sur les pelouses de Ligue 1 spray à la ceinture. Heine Allemagne, lui, a considérablement amélioré le quotidien de sa famille.

Thomas Goubin
Thomas Goubin (20 articles)
Journaliste
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