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Les élus et leurs entourages scrutés par une équipe de chercheurs en science politique

Damien Augias et Nonfiction, mis à jour le 15.08.2014 à 12 h 57

Une analyse du travail politique par une équipe de chercheurs en science politique, traitant à la fois des élus et de leurs collaborateurs directs.

Panorama de l'hémicyle de l'assemblée nationale / Richard Ying et Tangui Morlier via wikimedia commons

Panorama de l'hémicyle de l'assemblée nationale / Richard Ying et Tangui Morlier via wikimedia commons

Les mondes du travail politique: Les élus et leurs entourages 

Patrick Le Lidec , Didier Demazière, Collectif
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Au plan national et européen, comme au niveau local, la politique s'est professionnalisée au point de faire vivre tout un marché du travail, aussi instable que concurrentiel, constitué des collaborateurs d'élus et des entourages politiques. Dans Le savant et le politique, Max Weber avait déjà, dès 1919, considéré que l'activité (ou le travail) politique ne pouvait pas être seulement analysée comme une vocation (Beruf) mais également comme un «métier» – bien qu'il ne s'agisse pas d'une catégorie socio-professionnelle au sens de la sociologie moderne – car, selon ses propres termes, elle peut être pratiquée de manière «occasionnelle», «secondaire» ou au titre de «profession principale». C'est bien ce phénomène de professionnalisation de la politique qui était alors décrit par le sociologue allemand, pointant ainsi l'apparition et l'affirmation d'une «nouvelle sorte d'hommes politiques professionnels», qui ne vivent pas seulement «pour» la politique mais aussi «de» la politique.

C'est précisément ce point de vue sur la politique, entendue comme une activité de temps plein, productive et rémunérée, qui a intéressé une équipe d'enseignants-chercheurs en science politique, sous la direction de Didier Demazière et Patrick Le Lidec, dans l'ouvrage Les mondes du travail politique. Les élus et leurs entourages, récemment publié aux Presses universitaires de Rennes.

Si la question du travail des personnalités politiques elles-mêmes (maires, élus locaux, députés, sénateurs, eurodéputés ou ministres) est largement analysée par les auteurs, celle de leurs collaborateurs directs ne l'est pas moins, enrichissant en cela un domaine important de la science politique. Le travail politique est devenu aujourd'hui un univers professionnel, avec ses hiérarchies et ses codes, à cheval sur le monde de la haute fonction publique – un certain nombre de collaborateurs des élus (conseillers des cabinets ministériels ou directeurs généraux des collectivités territoriales) dépendent du statut et non d'un contrat de travail, comme le sont généralement les assistants parlementaires ou les directeurs de cabinets des élus locaux – et celui du droit privé. Cet environnement professionnel requiert donc des compétences spécifiques, au-delà d'un entregent et d'un bon «carnet d'adresses». Quelles sont-elles?

En premier lieu, les tâches dévolues aux entourages politiques consistent à organiser le temps des élus, devenus selon l'expression de Rémi Lefebvre des «entrepreneurs de temps», qui plus est pour ceux qui cumulent des mandats (locaux, parlementaires, européens) et des fonctions (présidence d'établissements publics, de sociétés d'économie mixte ou d'offices publics d'habitat, par exemple), sans parler des responsabilités partisanes (président de parti ou représentant fédéral). La «production de l'agenda» politique, analysée par Laurent Godmer et Guillaume Marrel, est bien un élément-clé de l'expérience et de la maîtrise du travail des élus, quel que soit le niveau d'exercice de leurs pouvoirs, nécessitant un entourage fiable et de confiance (pour les parlementaires, il n'est d'ailleurs pas rare que cet entourage soit constitué par des membres de la famille des députés ou des sénateurs, comme vient de le confirmer récemment la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique).

Au-delà de cette organisation calendaire et logistique (déplacements ministériels, inaugurations d'équipements communaux...), le travail politique est également très hiérarchisé et divisé: aux «petites mains» (secrétaires, assistants, chauffeurs voire majordomes dans les grands ministères) qui se chargent d'expédier les affaires matérielles quotidiennes sont souvent opposés les «conseillers», aux titres parfois ronflants et pompeux, chargés des «affaires stratégiques» et recrutés selon leurs pedigree et expériences.

Le cas le plus idéal-typique de cette cooptation élitaire est constitué par les cabinets ministériels – peuplés de (plus ou moins) jeunes et ambitieux éléments (faisant parfois de cette expérience la première pierre d'une carrière politique) – étudiés de longue date par la littérature savante[1] mais éclairés sous un angle nouveau –celui du processus de décision et de sa production– par Jérémie Nollet dans sa contribution. Au niveau territorial, Sébastien Gardon et Eric Verdier se sont intéressés à l'organisation de la «gouvernance» politique au sein des conseils régionaux, soulignant en particulier les chevauchements entre les attributions des élus (président, vice-présidents voire simples conseillers régionaux) et des collaborateurs politiques (membres du cabinet du président) avec celles de l'administration régionale, à la tête de laquelle l'influence du directeur général des services et de ses adjoints peut être plus moins grande selon les schémas très variables d'organisation du pouvoir au sein de la collectivité territoriale.

De manière plus originale, Sébastien Michon s'est attardé sur un environnement professionnel plus exotique pour la science politique française, c'est-à-dire à l'entourage politique des députés européens. Pour ce qui concerne les eurodéputés français, il existe des spécificités et des logiques de structuration des équipes propres à l'univers «bruxello-strasbourgeois», consistant à recruter à la fois des experts de la politique européenne –comme il en existe beaucoup dans l’écosystème de lobbying européen, bien plus institutionnalisé qu'au plan national– et, comme pour les parlementaires nationaux, des «proches», puisés au sein des réseaux militants et partisans.

Bien qu'entourés de plus en plus par ces «conseillers spéciaux» et autres collaborateurs spécialisés du point de vue technique –et même si le gouvernement Valls se targue d'avoir réduit le nombre de conseillers ministériels (en tout cas pour ceux qui apparaissent au Journal Officiel)–, les élus se sont également eux-mêmes largement appropriés le travail politique, de plus en plus complexe, consistant à «fabriquer» la décision. Que ce soit pour un simple mandat local ou pour un poste important du gouvernement ou au sein d'un grand parti national, l'expérience est régulièrement citée comme la première ressource des élus. Pourtant, comme le montre Sandrine Nicourd dans sa contribution sur la «socialisation» des élus régionaux, la phase de «découverte» du mandat, en particulier pour les nouveaux élus mais aussi à chaque renouvellement électoral, est cruciale et passe de plus en plus par des formations spécifiques –un vrai marché de la formation professionnelle des élus s'est peu à peu constitué, dans la continuité de la loi du 16 novembre 1992 qui a renforcé le droit à la formation des élus dans l'exercice de leurs mandats– et/ou par une acculturation des pratiques et des protocoles par leurs pairs. Dès le début de leurs mandat, les élus doivent ainsi trouver leur juste place au sein de la gouvernance (notamment au sein des assemblées locales ou nationales) mais aussi cadrer leur organisation de travail en fonction de leur nouveau statut (maire ou président, vice-président ou adjoint délégué à un domaine particulier, ou encore député ou sénateur rattaché à une commission spécifique), ce qui peut demander un temps plus ou moins long.

Pour finir, cet ouvrage collectif, particulièrement riche et documenté, consacre son analyse du travail politique à l'apparition progressive d'un véritable marché du travail, segmenté et parfois opaque, constitué à la fois des «personnels de confiance» recrutés de manière discrétionnaire (c'est-à-dire selon des choix purement personnels) et des hauts fonctionnaires sélectionnés également intuitu personae (qu'il s'agisse des directeurs généraux des collectivités territoriales comme des membres de cabinets ministériels) mais le plus souvent au regard de règles statutaires. La régulation de ces marchés de l'emploi, fortement liés à la sphère politique, témoigne ainsi de l’autonomisation et de la professionnalisation du champ politique, pour reprendre un terme cher à la sociologie de Pierre Bourdieu.

Ainsi Rémy Le Saout s'intéresse-t-il en détail, et avec des statistiques éclairantes, sur les règles de la mobilité des directeurs généraux des services municipaux, dépendant à la fois des textes encadrant la fonction publique (en particulier de la fonction publique territoriale, créée en 1984 dans la continuité des lois de décentralisation) et du choix personnel des maires, notamment après une alternance politique lors des élections municipales. Rémy Le Saout remarque ainsi que la forte mobilité de ce marché captif a de plus en plus tendance à être maîtrisée par les hauts fonctionnaires locaux (par le biais de leurs réseaux et de leur entregent politique) plutôt que subie, en particulier à la suite de la défaite électorale de «leurs» maires.
Dans le cas des élus eux-mêmes, en tous les cas pour la France –où le cumul des mandats, bien que tempéré par les lois de 2000 et de 2013, reste une exception européenne–, il est patent que le rapport à la «carrière politique» est également spécifique et qu'il existe de ce point de vue un «marché politique», bien que les élus soient en général les premiers à affirmer que «la politique n'est pas [leur] métier». En réalité, les passerelles entre la collaboration politique (assistants parlementaires, membres de cabinets ministériels ou d'élus locaux) et la carrière politique proprement dite existent de plus en plus, contribuant à créer des «élus sans métier», en tout cas sans autre métier que celui de la politique, rompant ainsi avec une tradition républicaine déjà bien datée, celle de «l'ère des notables» de la IIIe République en particulier, à l'époque où les élus locaux puisaient leurs ressources relationnelles moins dans un réseau partisan que dans une carrière professionnelle autonome et influente au plan local voire national (avocats, professeurs, médecins...).

Il est d'ailleurs frappant de constater à quel point la professionnalisation de la politique est contemporaine de sa désaffection, comme si l’autonomisation du champ politique pourrait être liée à son éloignement vis-à-vis des citoyens, comme l'a d'ailleurs déjà évoqué Daniel Gaxie dans Le cens caché…Voilà sans aucun doute un thème fécond et passionnant à creuser pour de prochaines études de science politique consacrées à l'analyse de la profession politique et de son positionnement sociologique.
 

1 — Voir à ce sujet: Pierre Birnbaum, Les sommets de l'Etat. Essai sur l'élite du pouvoir en France, Seuil, 1977; Christian Bigaut, Les cabinets ministériels, LGDJ, 1998; Dominique Chagnollaud, Les cabinets ministériels côté cour, L'Harmattan, 2000; Olivier Schrameck, Dans l'ombre de la République. Les cabinets ministériels, Armand Colin, 2006. Retourner à l'article

 

Damien Augias
Damien Augias (24 articles)
Maître de conférences à Sciences Po Paris
Nonfiction
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