Sports

Le javelot, le lancer pauvre de l'athlétisme français

Yannick Cochennec, mis à jour le 17.08.2014 à 10 h 56

Non seulement la discipline est très rude sur le plan physique, mais encore ses espoirs se tournent vers d'autres disciplines, comme le rugby ou le basket, qui convoitent ces gabarits hors norme.

Le Russe Aleksandr Ivanov à Osaka en septembre 2007. REUTERS/Bobby Yip

Le Russe Aleksandr Ivanov à Osaka en septembre 2007. REUTERS/Bobby Yip

Les lancers n’ont jamais été le point fort de l’athlétisme français qui se découvre parfois, comme par miracle, un(e) athlète capable de sortir une discipline de l’anonymat, comme Mélina Robert-Michon, vice-championne du monde au disque en 2013 et vice-championne d'Europe depuis le samedi 16 août à Zurich, ou Manuela Montebrun, médaille de bronze au lancer du marteau lors des Mondiaux de 2003 et 2005.

Lors des actuels championnats d’Europe qui se déroulent donc en Suisse jusqu’au 17 août, au moment où Raphaël Piolanti, manager national des lancers, se retrouve mis en cause dans une sombre affaire de dopage, trois lanceurs français seulement se sont qualifiés pour ce rendez-vous continental: Mélina Robert-Michon (disque), Alexandra Tavernier (marteau) et Gaëtan Bucki (poids).

Le plus difficile des lancers

L’une des quatre disciplines de lancer a donc fait chou blanc chez les hommes comme chez les femmes, le javelot, qui reste l’éternel parent pauvre de la famille des lancers en France et donc de l’athlétisme tricolore.

«Ce n’est pas non plus complètement étonnant, souligne Stéphane Burczynski, ancien entraîneur fédéral. Les lancers ne font déjà pas partie d’une tradition française et des quatre lancers, le javelot est le plus dur d’entre tous comparativement, par exemple, au marteau, le plus facile.»

Pour un béotien, le constat est surprenant et presque paradoxal dans la mesure où le javelot est le plus léger des quatre «engins» (800g pour les hommes, 600g pour les femmes contre un marteau pesant respectivement 7,2kg et 4kg) et qu’il est peut-être le plus familier de tous dans les cours de gymnastique au collège.

Qui, en riant, ne s’est pas saisi un jour adolescent de cet objet effilé en menaçant de faire un sort à son copain? Mais qui, c’est vrai, ne s’est pas senti frustré également face à la difficulté technique représentée par l’action consistant à propulser le javelot le plus loin possible en tirant son bras vers l’arrière lors d’une course d’élan scandée par quelques foulées?

Du javelot au rugby ou au basket

Les records de France de la discipline sont relativement anciens. Les 82,56m de Pascal Lefèvre tiennent depuis 1989 alors que le record du monde est la propriété du Tchèque Jan Zelezny avec 98,48m atteints en 1996. Les 62,53m de Sarah Walter n’ont pas été effacés des tablettes depuis 2003 quand la meilleure marque planétaire est de 72,28m par la Tchèque Barbora Stopakova en 2008.

Pour se qualifier pour Athènes, David Brisseault avait dû se mettre au chômage. Quant à Joakim Kiteau, il était vigile dans un supermarché

Magali Brisseault

Il y a quelques jours, à Reims, les titres de champion de France de la discipline ont été gagnés grâce à des jets à 74,41m (Jérémy Nicollin) et à 58,25m (Mathilde Andraud) éloignés des standards mondiaux et en deçà des minima imposés par la Fédération française d’athlétisme pour faire le déplacement de Zurich (80m et 60m). Il est très loin le temps où Michel Macquet avait fini 4e du championnat d’Europe de Stockholm en 1958.

En 1999, Joachim Kiteau était devenu champion du monde cadets grâce à jet à 79,65 m (javelot de 700g), mais il n’a jamais percé par la suite. Comme s’il était impossible pour la Fédération française d’athlétisme d’accompagner et de faire mûrir ses jeunes talents souvent captés au passage, il est vrai, par les sports collectifs, plus prometteurs en termes de rémunération, qui convoitent ces gabarits hors normes pour leur profit comme le basket avec Isabelle Yacoubou, ancienne lanceuse de poids, ou l’ex-rugbyman international Olivier Merle, également venu du poids. Raphaël Lakafia, fils de Jean-Paul, qui avait lancé le javelot pour la France aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1984, est devenu aussi international de rugby. William Accambray, fils de Jacques et Isabelle, champions nationaux au marteau et au disque, n’a pas suivi la voie tracée par ses parents et a opté pour le handball où il est désormais un pilier de l’équipe de France.

«Dans le monde des lancers, il y a une seule professionnelle, Mélina Robert-Michon, qui a galéré pour en arriver là et je ne suis même pas sûre aujourd’hui qu’elle atteigne les 2.000 euros par mois, souligne Magali Brisseault, entraîneure de javelot au pôle de Boulouris où elle s’occupe notamment de Mathilde Andraud. Pour se qualifier au javelot pour les Jeux olympiques en 2004, mon mari (NDLR: David Brisseault) avait dû se mettre au chômage l’année de ces Jeux d’Athènes afin de se donner les meilleures chances possibles. Quant à Joachim Kiteau, il était vigile dans un supermarché pour gagner sa vie parallèlement à son entraînement au javelot. Quand on est jeune et prometteur comme lui, ce n’est pas un horizon forcément idéal.»

Dans cet univers aride des lancers, le javelot n’est pas, on l’a dit, le mieux loti en raison principalement de la difficulté technique de cette discipline dont la gestuelle n’est pas évidente à s’approprier.

«Il y a quelque chose d’inné dans la manière de propulser le javelot, analyse Magali Brisseault. Certains vont être capables de l’apprivoiser immédiatement comme s’ils avaient fait du javelot toute leur vie. D’autres n’y arriveront jamais

Un coût physique considérable

L’éjection, c’est-à-dire ce moment où le javelot quitte la main du lanceur, est le moment clé du jet avec une vitesse qui peut alors dépasser les 100km/h. Ce qui n’est pas sans dommage pour les articulations, comme le remarque Jacques Danail, entraîneur de Jérémy Nicollin, et responsable du pôle de Strasbourg.

«C’est l’aspect le plus dur du javelot, concède-t-il. Le prix physique peut être élevé, nettement plus que dans les autres lancers. L’épaule et le coude souffrent notamment beaucoup. Et lorsqu’il y a des opérations, ce sont des arrêts qui peuvent durer jusqu’à un an. Face à ces problèmes ou face à une lassitude, il est compréhensible que certains jeunes athlètes préfèrent renoncer, comme cela a été récemment le cas pour moi avec un prometteur champion de France cadets

En effet, s’il est possible de s’entraîner tous les jours pour un lanceur de poids, de disque ou de marteau, c’est une interdiction presque formelle au javelot.

«Lancer le javelot tous les deux ou trois jours reste la norme en termes de gestion raisonnable de carrière», admet Magali Brisseault.

«Au niveau de l’entraînement, le javelot est très ingrat, reconnaît Jacques Danail. C’est même plus ingrat que le décathlon sur ce plan-là

Longtemps en France, les lancers ont été affaiblis par des guerres de chapelle entre différents entraîneurs, aujourd’hui retraités, qui se sont écharpés au sujet de la manière d’enseigner ces disciplines sans mesurer les conséquences de ces batailles d’ego.

Aujourd’hui, le climat est plus assagi et l’avenir n’est plus tout à fait aussi sombre grâce à une nouvelle dynamique enclenchée. «Nous espérons qualifier deux lanceurs de javelot pour les Jeux de Rio», évalue Jacques Danail qui aurait néanmoins aimé un coup de pouce pour Mathilde Andraud à l’occasion de ces championnats d’Europe de Zurich.

«Elle a manqué les minima pour 20cm, regrettait son entraîneure, Magali Brisseault. Pour la promotion de la discipline, notamment à la télévision, un geste n’aurait pas été inutile en la matière, mais cette petite épreuve la renforcera aussi sur le plan mental.»

Peut-être le salut du javelot français viendra-t-il encore de Wallis et Futuna et de la Nouvelle-Calédonie où existe une vraie tradition de lanceurs de javelot parce qu’il est, semble-t-il, dans les habitudes des enfants de s’amuser à jeter des coquillages sur les plages dès leur plus jeune âge.

Jean-Paul Lakafia, Joachim Kiteau, Gaëtan Siakinuu-Schmidt, parmi tant d’autres, sont originaires de ces lointains horizons. «Mais même là-bas, où le rugby vient recruter abondamment, le défi est devenu très compliqué pour l’athlétisme français», regrette l'ancien entraîneur fédéral Stéphane Burczynski.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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