Ferguson: comment la police américaine s'est militarisée

A Ferguson, dans le Missouri, le 12 août 2014. REUTERS/Mario Anzuoni

A Ferguson, dans le Missouri, le 12 août 2014. REUTERS/Mario Anzuoni

Pourquoi les images qui nous parviennent de Ferguson, dans le Missouri, ressemblent à des photos prises sur un champ de bataille.

Les photos les plus frappantes de Ferguson, dans le Missouri, ne sont pas celles des manifestations de samedi ou des émeutes de dimanche soir; ce sont celles de la police.

Les images montrent des policiers en gilet pare-balles avec des casques et habillés en tenue de camouflage, armés de pistolets, de fusils à pompes, de fusils automatiques et de gaz lacrymogène. Sur l'une des photos, des manifestants sont nez-à-nez avec des policiers anti-émeute qui brandissent leurs bâtons et sur une autre, un homme non-armé fait face à plusieurs policiers qui le tiennent tous en joue avec leurs fusils.

La police de Ferguson a même utilisé des véhicules blindés pour montrer ses muscles et contrôler les foules.

Sur une des photos, des policiers anti-émeute se tiennent devant un véhicule blindé anti-mines, aboyant des ordres et lançant des gaz lacrymogènes sur un groupe de manifestants et de journalistes.

A Ferguson, dans le Missouri, le 11 août 2014. REUTERS/Mario Anzuoni

Ces images seraient moins étonnantes si Ferguson était une zone de guerre ou si les manifestants étaient violents, même s'il est difficile d'imaginer une situation où la police américaine aurait besoin d'utiliser un véhicule blindé protégé contre les mines.

Mais à part un épisode de pillage, la police de Ferguson n'est pas particulièrement menacée. Pourtant, elle traite les manifestants, et de manière générale les habitants de Ferguson, comme une population sous occupation et non comme des citoyens à protéger.

A Ferguson, dans le Missouri, le 13 août 2014. REUTERS/Mario Anzuoni

Dans son livre The Rise of the Warrior Cop («l'avènement du policier-guerrier»), le journaliste Radley Balko souligne que depuis les années 1960, «les agences de maintien de l'ordre à travers les Etats-Unis et à tous les niveaux de gouvernement ont brouillé les frontières entre policier et soldat. Sous l'impulsion de la rhétorique martiale et de la disponibilité d'équipements de style militaire, des baïonnettes aux fusils M-16 en passant par des véhicules de transport blindés, les forces de police américaines ont souvent opté pour un état d'esprit jusqu'ici réservé au champ de bataille».

Ce processus s'est accéléré avec la «guerre contre la drogue» des années 1980 et 1990, quand le gouvernement fédéral a fourni aux polices locales et d'Etat des armes militaires pour lutter contre le trafic de drogue et d'autres crimes.

Et il s'est encore accéléré après les attentats du 11-Septembre et les guerres en Irak et en Afghanistan, quand le gouvernement fédéral avait à disposition des milliards de dollars d'équipement en surplus, et les a envoyés aux gouvernements locaux et aux Etats américains.

Selon le New York Times, les départements de police ont acquis depuis 2006 435 véhicules blindés, 533 engins volants, 93.763 mitrailleuses et 432 véhicules blindés avec protection contre les mines. En tout, depuis que le Congrès a établi son programme pour transférer le matériel militaire, les sections de police locales et d'Etat ont reçu 4,3 milliards de dollars d'équipement.

Résultat, la valeur des équipements militaires utilisés par les agences de police est passé d'un million de dollars en 1990 à 324 millions de dollars en 1995 (peu après la mise en place du programme) et à près de 450 millions de dollars en 2013.

Alors que les crimes sont tombés à leur niveau le plus bas depuis des décennies, les départements de police acquièrent toujours plus de matériel et trouvent toujours plus de raisons d'utiliser les unités SWAT [NDT l'équivalent du Raid ou du GIPN en France] et d'autres techniques musclées sans tenir compte de la situation.

Selon un rapport de l'Union américaine des libertés civiles (ACLU) publié l'été dernier, 79% des déploiements de SWAT entre 2011 et 2012 étaient pour des mandats de perquisition, une réaction incroyablement excessive qui a eu des conséquences désastreuses en termes de blessés et de morts.  

Une unité SWAT s'apprête à pénétrer la maison d'un homme suspecté d'avoir tiré dans un bâtiment de bureaux à Phoenix, en Arizona, le 30 janvier 2013. REUTERS/Joshua Lott

C'est ce qui s'est passé pour Aiyana Stanley-Jones, qui a été tuée pendant un raid d'une unité SWAT de la police de Detroit. Munis d'un mandat de perquisition pour un des occupants de la maison, la police de Detroit a chargé avec des grenades à effet de choc et des boucliers pare-balles. Quand un des résidents a essayé d'attraper l'arme d'un des policiers, une balle est partie, tuant Aiyana. Elle avait 7 ans.

Si vous connaissez un tout petit peu les inégalités raciales du système de justice criminelle, vous ne serez pas surpris d'apprendre que les déploiements de SWAT sont utilisés de manière disproportionnée dans les quartiers noirs et hispaniques. Selon ACLU, 50% de ceux qui ont été concernés par les déploiements de SWAT étaient des noirs ou des hispaniques.

Parmi ces déploiements, 68% concernaient des fouilles de drogue. Et une part importante des fouilles de drogue (60%) ont impliqué des techniques violentes pour forcer l'entrée, ce qui a entraîné de manière logique des blessures et des morts absurdes et évitables.

Le fait que la police soit si impatiente d'utiliser ses nouvelles armes et ses nouveaux véhicules n'est pas une surprise. Comme le souligne le New York Times:

«L'omniprésence des équipes SWAT a changé non seulement l'apparence de leurs membres, mais aussi la manière dont les départements se voient eux-mêmes. Les vidéos de recrutement montrent des policiers prendre d'assaut des maisons avec des grenades fumigènes et en faisant feu avec des armes automatiques.»

Pour faire simple, quand vous donnez des jouets à quelqu'un, il faut vous attendre à ce qu'il joue avec.

Voilà comment on en arrive à des images comme celles de Ferguson, où les policiers brandissent des armes lourdes et agissent comme une force d'occupation. On devrait s'y attendre quand on donne à la police des armes militaires.

Il y a déjà une vieille culture d'agressivité et de politique punitive en ce qui concerne les quartiers à dominante noire ou hispanique. Rajoutez-y des armes d'assaut et des véhicules blindés, et vous avez la recette parfaite pour obtenir les réactions violentes et répressives que l'on voit à Ferguson, et qui sont sans doute inévitables dans d'innombrables autres quartiers pauvres des Etats-Unis.

EDIT: il était écrit dans une première version de cet article que la police avait acquis 533 avions depuis 2006. Il s'agissait d'une mauvaise traduction d'«aircraft», qui désigne différents types d'engins volants (y-compris des hélicoptères). 

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