Monde

Il n'y aura pas d'Irak démocratique sans Kurdistan prospère

Fred Kaplan, traduit par Jean-Clément Nau, mis à jour le 16.08.2014 à 8 h 32

C'est la raison pour laquelle les Etats-Unis ont raison d'aider les Kurdes.

Des yezédis qui fuient les violences de l'EIIL, le 11 août 2014. REUTERS/Rodi Said

Des yezédis qui fuient les violences de l'EIIL, le 11 août 2014. REUTERS/Rodi Said

De toute évidence, le président Obama n’a aucune envie de se faire entraîner dans une nouvelle guerre en Irak. Les raisons en sont nombreuses –politiques, économiques, stratégiques, électorales, opportunistes, morales, et tout simplement raisonnables.

Alors pourquoi bombarde-t-il les insurgés islamistes dans la région kurde de l’Irak? Et pourquoi affirme-t-il que ces attaques pourraient continuer pendant plusieurs mois? Tout simplement parce que sa stratégie n’a rien à voir avec le fait de replonger dans une nouvelle guerre d'Irak.

Cette affirmation peut vous sembler paradoxale, à tout le moins –mais attendez de voir où je veux en venir.

La «guerre d’Irak» fait référence, vous en conviendrez, à la période 2003-2011 –lorsqu’une coalition menée par les Etats-Unis a envahi le pays, a chassé le gouvernement central de Bagdad et a démantelé tous les organes du pouvoir, faisant ainsi basculer la majeure partie du pays dans une guerre confessionnelle. Les commandants américains tentèrent de mettre un terme à ces conflits. D’abord via une occupation simple et brutale. Puis, en 2007, via d’habiles techniques de contre-insurrection qui exploitaient les rivalités des différentes factions extrémistes. Les violences furent fortement réduites, et une trêve provisoire fut instaurée.

Pour autant, même les partisans de cette nouvelle stratégie (parmi lesquels le général américain David Petraeus) nous mettaient en garde depuis le début: ses avantages seraient temporaires; les forces américaines ne pourraient qu’offrir une «période de répit» au pays, le temps que les factions politiques d’Irak se reprennent en main –guère plus.

Lorsque les troupes américaines sont rentrées au pays (en vertu d’un traité signé en 2008 par George W. Bush sous l’insistance du Parlement irakien), on a tôt fait de comprendre que le Premier ministre chiite Nouri al-Maliki n’avait aucune envie de se reprendre en main et de maintenir la trêve conclue avec ses rivaux sunnites.

Bien au contraire: il s’est remis à les persécuter de plus belle. Et une nouvelle guerre confessionnelle éclata.

Voilà précisément la guerre irakienne dans laquelle le président Obama (et tout Américain doué de raison) ne devrait surtout pas vouloir retomber. 

Les frappes aériennes d’Obama –qui visent les positions djihadistes au Kurdistan– ne sont pas du même ordre.

Notez que dans mon mini-résumé de la guerre d’Irak, j’ai pris le soin de préciser que l’effondrement du régime de Saddam Hussein et le démantèlement de ses ministères ont fait basculer «la majeure partie du pays dans une guerre confessionnelle» (je souligne cette fois-ci). Une seule région d’Irak est restée imperméable au chaos –la seule région considérée comme «stable» par les autorités américaines pendant la majeure partie de l’occupation: le Kurdistan, au nord du pays, qui abrite environ six millions de Kurdes.

Cette stabilité est bien réelle, malgré la population multiethnique du Kurdistan (principalement composée de musulmans, la région abrite également des yézidis, des yarsans, des chrétiens et des juifs) et les divers conflits qui l’ont opposée à Bagdad au cours des dernières décennies.

Si la région est stable, c’est avant tout parce que les gouvernements américain et irakien ont décrété son autonomie en 1970. Après la guerre du Golfe (1991), la résolution 688 du Conseil de sécurité des Nations unies fut plus importante encore: elle fit de la région un «havre de paix» destiné à protéger les Kurdes de la fureur de Saddam Hussein (il avait massacré des milliers d’entre eux à l’aide d’armes chimiques pendant la guerre Iran-Irak des années 1980). Les Etats-Unis avaient accepté de faire respecter les termes de la résolution en mettant en place une zone d’exclusion aérienne (autrement dit, tout avion irakien qui survolerait le territoire kurde serait abattu par l’aviation ou la marine américaines).

Le Kurdistan s’est épanoui sous cette protection. Le revenu par habitant dépasse de 50% celui du reste de l’Irak; il a établi des zones de libre-échange avec la Turquie et l’Iran (qui sont tous deux d’anciens rivaux ou ennemis), et il entretient de solides relations avec de nombreuses entreprises occidentales.

La prospérité croissante des Kurdes a également été à l’origine de tensions nouvelles. Les violences entre sunnites et chiites ont mené l’Etat irakien au bord de la déroute; pendant ce temps, les Kurdes ont commencé à passer des accords individuels avec les compagnies pétrolières et ils ont entrepris d’atteindre l’objectif qui est le leur depuis déjà cent ans: l’indépendance complète (désir contrecarré après la Première Guerre mondiale par les puissances coloniales française et britannique, qui ont divisé le territoire kurde pour le répartir entre l’Irak, la Turquie, la Syrie et l’Iran).

Cette indépendance priverait Bagdad et les populations arabes sunnites d’Irak d’une bonne partie de leurs revenus pétroliers. Une chose est claire: si l’Irak (qu’il s’agisse d’un Etat centralisé ou d’une fédération souple) espère accéder un jour à la stabilité et –plus difficile encore– à la démocratie, il devra s’appuyer sur un Kurdistan prospère; voire le prendre pour modèle.

Lorsque l’EIIL (qui se fait désormais appeler «Etat islamique», ou EI) a pénétré sur le territoire irakien en juin dernier, beaucoup d’observateurs occidentaux ont fait part de leur inquiétude. Rien toutefois qui puisse justifier une action d’envergure.

D’une, la puissance de l'EIIL semblait assez limitée. De deux, bien peu d’observateurs avaient compris que l’armée irakienne n’était plus que l’ombre d’elle-même, conséquence de l’action de l’administration corrompue de Maliki. Troisième observation: l’EIIL s’était appuyé sur l’hostilité de nombreux sunnites envers le gouvernement chiite de Maliki, et la plupart des dirigeants occidentaux avait déclaré que la seule façon de résoudre le problème était de former un nouveau gouvernement plus ouvert. Entre-temps, le fait de défendre le gouvernement chiite, désormais considéré comme tyrannique, nous aurait fait passer pour «l’armée de l’air de Maliki», et un plus grand nombre de sunnites seraient allés grossir les rangs de l’EIIL.

Enfin (et de manière plus importante dans ce contexte précis), les observateurs pensaient –et, au départ, ont même affirmé– que les peshmergas kurdes étaient en capacité de contrecarrer une éventuelle invasion du Kurdistan par l’EIIL. 

Lorsqu’Obama a prononcé la déclaration du 11 août (lors de laquelle il a annoncé les frappes aériennes au Kurdistan et une augmentation des livraisons de matériel militaire), l’EIIL venait de montrer qu’il était finalement en mesure de rivaliser avec les peshmergas.

Autrement dit, les décisions d’Obama ne constituent pas une reprise de la guerre d’Irak, mais une riposte nécessaire –pas seulement face à la crise humanitaire, mais aussi face au danger mortel qui menace un allié clé des Etats-Unis.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
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