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La logique du nouvel art de la gestion politique

Christian Ruby et Nonfiction, mis à jour le 14.08.2014 à 15 h 25

Une analyse marxienne de la notion de «gouvernance» qui s’impose de plus en plus dans les institutions et grâce à certaines institutions.

Brainstorming at the old office / Ziggy Creative Colony via flickrCC

Brainstorming at the old office / Ziggy Creative Colony via flickrCC

Gouvernance: le management totalitaire
Alain Deneault
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Il est vrai que le terme a suivi un long cheminement avant de s’installer au cœur de la plupart des discours politiques. Désormais il est incontournable, du moins, on ne peut plus du tout éviter de l’entendre prononcer. «Gouvernance», voilà de quoi il s’agit. Un terme apparemment inoffensif, a raison de remarquer l’auteur. Mais un terme qui, comme il le montre dans cet ouvrage, provoque des ravages. Car il ne suffit pas de constater la présence du terme dans les discours, il faut aussi en juger les effets et la portée. Terme progressiste pour les uns, réactionnaire pour les autres, l’auteur propose une autre voie, qui n’est pas nécessairement une troisième voie: la gouvernance, veut-il démontrer, oblitère notre patrimoine de références politiques pour lui substituer les termes tendancieux du management. La perversion opérée par le terme est totale. Dès lors qu’on invoque ou convoque la «gouvernance», on fait tourner les affaires du monde et les affaires politiques surtout, autour de la seule gestion et de l’entreprise privée. 

Docteur en philosophie de l’université de Paris VIII, enseignant la pensée critique en science politique à l’université de Montréal, outre une analyse linguistique du terme, l’auteur construit son ouvrage en 50 prémisses, chargées de faire un sort à la gouvernance dans le cadre de la mondialisation contemporaine. Certes, précise-t-il, la notion est née au sein de l’entreprise privée. Elle vise la coordination des acteurs concernés par une entreprise. Mais bientôt, la notion change de rôle et de domaine. Elle pousse à faire de la politique l’analogue de la gouvernance des entreprises.

C’est à Margaret Thatcher que l’on doit l’implantation du terme dans le champ de la vie publique. Dans les années 1980, la gouvernance justifie la mutation du rôle de l’Etat. Cela dit, insiste l’auteur, cette expression «mutation du rôle de l’Etat» masque en réalité une révolution: une nouvelle gestion des institutions publiques et un investissement des mœurs de l’entreprise dans l’Etat. Qui plus est, il fallait y venir, puisque la notion est généralement peu étudiée, ce transfert désigne la volonté politique d’adapter les institutions aux besoins de l’entreprise elle-même, afin de l’aider à prendre son essor, et à «performer» (la notion est anglo-saxonne, à prononcer en français, et courante au Canada) aux plan national et mondial.

Cette étape passée, raconte l’auteur, le terme s’est installé au centre de la célèbre commission on global Governance, rassemblant des personnalités politiques, diplomatiques, économiques, et des figures emblématiques du développement international. En commission, ils jettent les bases idéologiques de la gouvernance mondiale. L’auteur établit d’ailleurs parfaitement bien les listes des membres de ces organisations, ainsi consultables dans ce volume.

Dès 1989, les sémanticiens de la Banque mondiale ne manquent pas d’intégrer le terme dans leur vocabulaire. La «bonne gouvernance» consiste évidemment à réviser les rapports entre le Nord- et le Sud-monde, à l’avantage du premier. Et l’auteur d’insister, à travers les textes, on voit bien l’usage fait de ce terme: adapter l’Etat aux desiderata de l’entreprise et du capital. Il reste, dans ce cadre, aux pays du Sud à suivre ce que les technocrates internationaux leur proposent.

Néanmoins, ce terme a parcouru aussi un long chemin dans le vocabulaire de la gauche, là où il prétend ouvrir un point de vue contestataire. «Gouvernance» veut alors faire valoir une nouvelle forme de pouvoir collaboratif, qui pourrait remédier à certains échecs antérieurs. Par exemple, la déclaration de Philadelphie de la Conférence générale de l’Organisation internationale du travail utilise ce terme pour faire valoir le droit des gens à ne pas être traités et utilisés comme des ressources intrumentales par les pouvoirs constitués.

On pourrait croire, alors, que la notion de gouvernance ne définit rien nettement et rigoureusement. La plasticité extrême de l’usage du mot déjouerait les raisonnements les mieux conduits. Du fait de ce flou, même, l’expression donnerait peu de prises à la discussion. Et beaucoup finissent par avoir l’impression que le terme dessine un nouveau monde enfin délivré des politiques gouvernementales réputées «mauvaises». Une sorte de «bonne nouvelle» se répand! Une sorte de mythe d’un nouveau contrat social ouvrirait donc une ère heureuse!

Mais l’auteur est là qui cherche alors à rouvrir le débat, à étudier le mode opératoire de ce terme, et à construire une pensée politique autour de lui qui mette au jour les prémisses redoutables conduisant les raisonnements entrepris grâce à lui. De là les 50 prémisses dont nous avons parlé plus haut. 
Si nous ne commentons pas ici ces 50 prémisses, c’est que cela reviendrait à donner le livre entier à lire au lecteur de ce compte-rendu. Chaque prémisse occupe seulement 2 ou 4 pages maximum. Nous nous contentons par conséquent de les traverser pour donner au lecteur le goût de lire cet ouvrage sans le réduire à notre objectif.

Il est en effet possible de regrouper les cinq premières propositions. La première d’ailleurs rappelle qu’un Institut sur la Gouvernance (IOG) a été constitué au Canada, organisme à but non lucratif, dont le siège social est à Ottawa, il œuvre à offrir une meilleure compréhension de la gouvernance selon son point de vue.

Dès lors la première prémisse souligne que le thème de la gouvernance contribue à faire que la politique ne relève plus que d’une technique. L’objectif, ainsi institutionnalisé, vise à dresser les intervenants publics pour qu’ils se plient à un certain format: moduler techniquement la parole publique. Et surtout nettoyer l’histoire de ce qui la dépolit.
De là la deuxième prémisse: montrer que l’Etat ne représente nul autre intérêt que ceux d’un clan replié sur lui-même. Ce postulat est hissé, par les tenants de la gouvernance, au rang d’évidence: les dirigeants ne sont pas susceptibles d’incarner des valeurs communes, ils défendent uniquement des projets particuliers. De cette construction découle que la gouvernance préconise de flanquer l’Etat de membres de la société civile afin qu’ils l’investissent et interagissent avec lui tout en le dépassant. Cette montée en puissance de la société civile implique la montée en force d’un citoyen réduit à lui-même.
D’une manière évidente, la gouvernance présente le citoyen comme une force montante au fur et à mesure qu’elle en consacre l’affaiblissement. Au point que (cinquième prémisse) le droit des peuples se dissout ou doive se dissoudre. La gouvernance contourne la notion de peuple à peu de frais. Au total, au terme de ce premier parcours des 50 prémisses, on s’aperçoit que la gouvernance ainsi conçue pratique un exemplaire déni sociologique en réduisant la politique à une posture d’équivalence entre des acteurs réduits à leur souveraineté individuelle.

On remarque non moins comment ce traitement de la gouvernance repose sur des retournements de thèmes autrefois conçus et déployés «à gauche»!

Vient ensuite un deuxième groupe de prémisses (6 à 11). Il consiste à retisser les liens entre la gouvernance et les analyses systémiques des années 1970. On se souvient sans doute des travaux, à l’époque, de Michel Crozier notamment (La société bloquée, L’acteur et le système, …), lesquels consistaient à édifier, soi-disant hors de toute idéologie, des raisonnements organisationnels destinés à faire valoir partout les nécessités managériales. De nouvelles élites devaient prendre les rênes des affaires communes, élites infaillibles, parce qu’agissant au nom de la «science».

Puis vient un groupe (potentiel, car c’est une position de lecteur, l’auteur ne découpant pas son parcours) centré sur la notion d’intérêt (11 à 15). Il montre que la gouvernance soutient une conception très étroite du partenariat. La conscience de la vie en société telle que prise en charge par la gouvernance instaure une réduction généralisée de toutes choses aux intérêts particuliers, qui ne sont pas toujours les intérêts des particuliers. C’est sans doute le groupe de prémisses le plus informé philosophiquement, au sens où il investit l’histoire de la pensée politique dans le propos. On y retrouve John Locke, Thomas Paine, bien sûr, mais aussi les travaux de Simmel, Boltanski, Chevallier, …, tous travaux qui permettent à l’auteur de raffiner sa critique de la gouvernance. La touche générale se manifestant ainsi: le modèle promu par les pionniers de la gouvernance globale suscitera l’émulation, la société civile étant conçue comme une démultiplication de leaders à la petite semaine, se mirant dans le regard économique du marché.

Mais comme on l’aura vite compris, ce déploiement de la gouvernance ne revient qu’à fonder de nouvelles hiérarchies, et surtout à privatiser tous les projets de société.

Pour ne pas alourdir ce compte-rendu, signalons plus brièvement maintenant que les autres prémisses analysent successivement la contrainte imposée aux citoyens d’adhérer au consentement (sans doute au consensus, en vocabulaire plus continental), la manière d’éviter les manifestations populaires, l’usage des médias, la naturalisation de l’économie de marché, l’inversion des causes et des effets (notamment dans la présentation publique des événements), la mise en question des universités, … tous points qui convergent dans un dernier groupe de prémisses concernant, cette fois, la société postmoderne. 

Cette dernière expression n’est pas à entendre ici au sens prêté jadis par Jean-François Lyotard à un type d’émergence de la pluralité et de l’absence de critère universel de jugement dans nos sociétés. Elle rassemble plutôt les acquis des prémisses précédentes en une expression. Celle-ci qualifie maintenant la gouvernance. Elle indique que des faits constatés au droit (juridique) mis en place, tout se synthétise désormais dans la mutation de la société autour de l’intérêt de l’entreprise. La gouvernance ne cesse d’imposer des mesures en marge des mesures légales. Le droit s’ouvre au marketing, et fait l’objet d’un nouveau marché.

Il y a bien une conclusion, dans cet ouvrage. Elle porte le titre attendu: «D’accord… Mais vous, que proposez-vous?». C’est le mot de toute personne qui entend désormais un discours critique. Ce dernier chapitre répond à cette interrogation par la connaissance et la critique radicale. Il en appelle à une pensée qui reprenne le dessus. Il indique brièvement comment donner la réplique à la gouvernance qui «déprave la pensée, disloque la psyché, inhibe les territoires et brevette le vivant»

Après lecture de l’ouvrage nul ne peut se tromper sur le sens imparti à la notion de gouvernance par l’auteur. C’est pourtant et pour y revenir, une autre chose qui frappe et que l’auteur commente parfois: les auteurs et théoriciens de la gouvernance sont des lecteurs manifestement de Karl Marx et d’Ivan Illich. Mais leur travail a consisté à restreindre la portée des termes politiques de la lutte des classes à la culture d’entreprise. Tous les termes utilisés par ces deux auteurs sont par eux pervertis. Et l’ensemble est détourné au profit d’un régime économique cynique, destructeur et aveugle.

 

Christian Ruby
Christian Ruby (44 articles)
Ecrivain et enseignant
Nonfiction
Nonfiction (385 articles)
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