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Chimpanzés: après le sida, le paludisme

Jean-Yves Nau, mis à jour le 11.08.2009 à 15 h 35

Le franchissement de la «barrière d'espèces» souligne la proximité entre l'homme et les grands singes.

Question: pourquoi les chimpanzés nous en veulent-ils à ce point et depuis si longtemps? Il y a trois ans les hommes apprenaient que ce grand singe anthropoïde était, selon toute évidence, à l'origine de l'émergence de la pandémie de sida. Et nous découvrons aujourd'hui que ce même grand et sympathique singe est également coupable de nous avoir transmis le paludisme; ce fléau dont on recense 250 millions de cas chaque année et qui, dans le même temps, est  responsable de près d'un million de morts prématurées, le plus souvent chez des enfants.

Les liens entre le principal virus du sida (VIH-1) et les chimpanzés avaient été établis au terme d'un travail mené au Cameroun par des chercheurs de l'Institut français de recherche pour le développement (IRD), des Universités de Montpellier, d'Alabama, et de Nottingham et du Projet PRESICA (prévention du Sida au Cameroun). Ils avaient alors établi que le chimpanzé Pan troglodytes troglodytes était le «réservoir naturel» de ce virus découvert dans l'espèce humaine au début des années 1980.

Dès 1989 deux chercheurs de l'IRD, Martine Peeters et Eric Delaporte avaient mis en évidence au Gabon l'infection d'un chimpanzé captif par un virus proche du VIH-1 (le SIV cpz).  Après analyse de 599 échantillons de fèces de différentes communautés de chimpanzés collectés dans les régions les plus reculées de la forêt tropicale camerounaise les auteurs de la publication de 2006 avaient pu établir que près de 35% des individus étaient porteurs du virus. Ils avaient aussi mis en évidence au moins 16 souches différentes du virus SIVcpz, dont certaines très proches du VIH-1 responsable de la pandémie de sida. On sait aujourd'hui  que les chimpanzés sont des porteurs sains du SIVcpz (ils sont infectés mais ne présentent aucun symptômes) et que ce virus se transmet à l'homme vraisemblablement par la chasse et la consommation de «viande de brousse» infectée. Ce puzzle simien et virologique devait ensuite être complété par de nouvelles découvertes effectuées chez les gorilles, puis, plus récemment, chez l'homme.

Retour au chimpanzé et, cette fois, non pas à un virus mais à un parasite: celui responsable du paludisme. Une équipe de chercheurs dirigée par Francisco Ayala de l'Université de Californie (Irvine) annonce  dans la revue de l'Académie américaine des Sciences (Proceedings of the National Academy of Sciences) que ce parasite a, selon toute vraisemblance, été initialement transmis à l'homme par le chimpanzé. Adoptant une démarche similaire à leurs collègues travaillant sur le sida ils arrivent à cette conclusion au terme d'une analyse comparée du patrimoine génétique du principal parasite responsable du paludisme chez l'homme (Plasmodium falciparum) et de celui du parasite voisin retrouvé chez le chimpanzé: Plasmodium reichenowi. Cette comparaison leur permet d'établir que le parasite infectant l'espèce humaine  est un descendant de celui du singe.

Les chercheurs ont travaillé à partir d'échantillons de parasites prélevés sur une centaine de chimpanzés nés en captivités et sur des chimpanzés sauvages vivant  dans trois «sanctuaires» différents au Cameroun et en Côte d'Ivoire.  Ils ont pu de la sorte identifier différents nouveaux types de parasites. Les conclusions auxquelles ils parviennent  surprennent d'autant plus dans la communauté scientifique spécialisée que, comme le rappelle Francisco Ayala il était jusqu'ici généralement établi  que ces deux parasites descendaient d'un ancêtre commun datant de cinq à sept millions d'années.

Cette publication suggère que Plasmodium falciparum aurait en fait été transmis à l'homme plus récemment: dans une période comprise entre d'une part deux et trois millions d'années  (hypothèse la plus lointaine) et 10.000 ans pour l'hypothèse la plus récente. Le scénario le plus vraisemblable évoque, en Afrique équatoriale une piqûre unique de moustique chez un chimpanzé infecté par le parasite, moustique qui aurait ensuite piqué, et par la même contaminé, un être humain. La maladie aurait ensuite pris la dimension internationale qui est la sienne aujourd'hui via la dissémination du parasite assurée par l'intermédiaire des piqûres sanguines de moustiques. «Lorsque le parasite responsable du paludisme a été transmis à l'homme, la maladie est rapidement devenue très sévère, explique Francisco Ayala. Elle est désormais résistante à de nombreux traitements et j'espère que notre découverte nous permettra d'avancer dans la recherche sur un vaccin».

A dire vrai on voit encore assez mal en quoi  cette découverte pourrait nous rapprocher de la mise au point d'un vaccin contre le paludisme, objectif envisagé depuis très longtemps mais qui demeure inaccessible tant les mécanismes des infections parasitaires sont nettement plus complexes que ceux des infections virales ou bactériennes. Il n'est pas inintéressant toutefois d'observer, comme le fait The Economist dans sa dernière livraison que la découverte américaine  vient confirmer, à un demi-siècle de distance l'hypothèse émise par un anthropologue du nom de Franck Livingstone qui suggérait que Plasmodium falciparum était passé des chimpanzés aux hommes lorsque ces derniers, développant l'agriculture se sont rapprochés des forêts sauvages et de leurs grands singes.

Et The Economist, qui ne résiste pas au plaisir de titrer ici «As Dr Livingstone presumed», qu'un camp adverse soutenait que Plasmodium falciparum descendait non pas du parasite du singe mais de Plasmodium gallinaceum qui, comme son nom l'indique est un parasite trouvés chez les poulets.

Nous ne sommes sans doute pas dans ce domaine à l'abri de futures émergences pathologiques. «Les forêts primaires tropicales ont longtemps constitué un milieu très fermé et peu exploré renfermant une panoplie de microbes et autres agents pathogènes bien spécifiques à l'abri des populations humaines, observe le spécialiste français François Renaud, directeur du laboratoire génétique et évolution des maladies infectieuse (CNRS- IRD)  Mais ces forêts deviennent actuellement de plus en plus exploitées pour leurs richesses naturelles, les hommes y pénètrent de plus en plus souvent.» On pourrait ainsi sans mal prédire que le sida et le paludisme pourraient n'être que le début d'une série de pathologies aujourd'hui encore en gestation.

Sur le fond les découvertes concernant l'origine simienne du sida et du paludisme, deux des fléaux sanitaires planétaires majeurs d'aujourd'hui avec la tuberculose, soulève la question du «franchissement de la barrière d'espèce» par des micro-organismes dangereux voire mortels pour l'homme. Sauf, il est vrai, à soutenir l'hypothèse hautement dérangeante selon laquelle il existe de moins en moins d'arguments de nature scientifique pour dresser des barrières quasi-infranchissables entre (ce n'est qu'un exemple) l'espèce humaine et celles des grands singes humanoïdes.

«Dans son formidable roman-fable «Les Animaux dénaturés» Vercors avait ici, il y a un demi-siècle, posé des jalons que nous avions généralement la faiblesse de tenir pour être définitifs. Puis voici le bien dérangeant «L'animal est-il une personne?» de Yves Christen (éditions Flammarion). Yves Christen est tout sauf un farfelu. C'est un biologiste, féru de neurosciences qui sur plus de 500 pages, biologiquement, nous trouble. Dans l'exemplaire qu'il nous a adressé M. Christen nous écrit qu'il s'agit là d' «un voyage aux confins de l'animalité».

Jean-Yves Nau

Image de Une:  Reuters

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