Lauren Bacall, la rude carrière d'une actrice de légende

Lauren Bacall et Humphrey Bogart le 23 mars 1951 à Paris. AFP PHOTO

Lauren Bacall et Humphrey Bogart le 23 mars 1951 à Paris. AFP PHOTO

Les quatre films avec Humphrey Bogart l'ont imposée comme icône du film noir. Par la suite, elle a peiné à s’imposer comme une grande actrice dramatique. Malheureusement.

Lauren Bacall, qui vient de mourir presque nonagénaire, n’a pratiquement jamais arrêté de travailler pendant soixante-dix ans. Mais elle reste à jamais connue comme la partenaire d’Humphrey Bogart dans quatre films qui ont fait d’elle le symbole féminin du film noir: Le Port de l’angoisse (1944) et Le grand sommeil (1946) d’Howard Hawks, Les passagers de la nuit de Delmer Daves (1947) et Key Largo de John Huston (1948).

Dans Le port de l’Angoisse, Humphrey Bogart porte dans ses bras la très jolie Dolores Moran qui vient de s’évanouir: «Vous la soupesez?», demande Lauren Bacall, jalousement ironique. Dans Le Grand sommeil, Bogart est couvert de femmes: Martha Vickers en nymphomane, Dorothy Malone en allumeuse, Sonia Darrin en beauté plus distante. Mais c’est bien Lauren Bacall, la femme à la grande bouche, au regard intelligent et à la voix grave qui, dans le film comme dans la réalité, va obtenir les faveurs du célèbre Bogie.

Dans Le Port de l’Angoisse, Bacall embrasse Bogart et commente:

«C'est pour voir si ça me plaît.

— Verdict? demande Bogart

—J’hésite.»

 

Mais le verdict définitif tombe dans le film suivant, Le grand sommeil:

«Ça m’a beaucoup plu.»

 

Les quatre films avec Bogie ont littéralement façonné Lauren Bacall, au cinéma comme dans sa vie privée. Cette jeune femme élégante et mince s’y trouve sur un pied d’égalité avec l’alcoolique vieillissant et macho: chacun est le faire-valoir de l’autre. Hawks a dit:

«Ce qui est drôle, c’est que Bogart est tombé amoureux du personnage qu’elle jouait dans le film, alors elle a dû continuer à le jouer pendant le reste de sa vie.» 

Au temps de ses films avec Bogart, Lauren Bacall montre un stupéfiant mélange d’humour, d’élégance et de profondeur qui font d’elle l’icône numéro un du film noir.

Par la suite, elle a peiné à s’imposer comme une grande actrice dramatique. Est-ce sa faute? La femme aux chimères,La toile d’araignée ou L’allée sanglante ont beau être signés Curtiz, Minelli et Wellman, ce ne sont tout de même pas leurs meilleurs films.

Lauren Bacall s’est imposée dans quelques comédies. Dans Comment épouser un millionnaire, de Jean Negulesco (1953), elle domine par la subtilité de son jeu la jeune Marilyn Monroe, tandis que la chevronnée Betty Grable, pourtant encensée par les critiques de l’époque, ne lui fait guère d’ombre. 

 

Dans La femme modèle, de Minelli (1957), film rempli de situations délicieusement embarrassantes, elle incarne la femme qui n’est jamais ridicule, grâce à la suprême dignité que lui confèrent son port de tête altier et sa voix grave. 

 

Elle obtient une tardive nomination à l’Oscar du meilleur second rôle pour Leçons de séduction, de Barbara Streisand (1996).

Entre-temps elle a été glaçante dans Détective privé, de Jack Smight (1966), en épouse paraplégique qui recrute Paul Newman pour enquêter sur la disparition de son mari, et émouvante dans Le dernier des géants, de Don Siegel (1976), où elle gère une pension de famille dont John Wayne, pour son dernier film, est un encombrant locataire.  

Faute d'argent, elle ne peut continuer l'Academy of Arts

Née en 1924 à New York, Betty Joan Perske n’a que 5 ans quand ses parents divorcent. «Dès le début maman avait su que son mariage était une erreur», dit-elle dans ses mémoires. Dès lors la fille et la mère se font appeler Bacal, et quittent le quartier de Brooklyn pour Manhattan. Le deuxième «L» sera rajouté quelques années plus tard car, avec un seul, plusieurs prononciations étaient possibles.

La jeune Betty rêve devant les films avec Bette Davis et Leslie Howard. Sa famille veut en faire «une jeune femme juive comme il faut» mais sa mère l’encourage à assister le samedi matin aux cours de la New York school of Theatre et à suivre l’enseignement du professeur de danse russe Mikhail Mordkin. Mais bientôt, Mordkin annonce à Betty que sa morphologie ne lui permet à son avis pas d’envisager une carrière sérieuse dans la danse. Il ne lui reste plus que le théâtre et la comédie! Un jour, un oncle réussit à lui obtenir un rendez-vous avec Bette Davis, de passage à New York, dans sa suite du Gotham hôtel. La star ne la dissuade pas de devenir actrice, mais la met en garde:

«C’est un dur travail et on est très seul.»

Nullement effrayée, à l’automne 1940, elle entre à l’American Academy of arts, où elle est notamment marquée par le cours d’improvisation d’Alice Park, qui donne à ses élèves des instructions aussi surprenantes que «devenez une théière».


 

Elle s’y lie d’amitié avec un blond au menton fendu qui ne restera pas longtemps anonyme: Kirk Douglas. Hélas, l’aventure de l'Académie s’arrête à la fin de sa première année, bien qu’elle ait réussi à l’examen. Sa mère n’a pas les moyens de lui offrir une seconde année d’études et la politique de l’école est impitoyable: pas de bourse pour les femmes! 

Elle entame alors une carrière de mannequin, notamment chez Sam Friedlander, un couturier spécialisé dans les robes du soir. Elle débute comme figurante à Broadway dans une pièce intitulée Johnny 2X4, puis obtient un rôle parlant dans une autre intitulée Franklin Street.

Engagée en 1942 par le magazine Harper’s Bazaar, elle y apparaît en couverture, dans un magnifique tailleur noir, en mars de l'année suivante.

Cette photo lui vaut une proposition de la Columbia pour un rôle muet dans Cover Girl (La Reine de Broadway) de Charles Vidor (l’incroyable séquence où des mannequins se succèdent dans des tableaux vivants devant des couvertures de magazines), mais elle est assortie d’un contrat d’exclusivité d’un an qu'elle refuse. 

La photo à la une d’Harper’s Bazaar attire également l’attention de Slim, l’épouse d’Howard Hawks.

Bientôt Betty se voit proposer de venir tourner un bout d’essai à Hollywood, moyennant cinquante dollars par semaine jusqu’au tournage effectif. Elle arrive en Californie début avril 1943, et rencontre Howard Hawks, mi-déçu par la voix et mi-impressionné par le caractère de la jeune fille de 18 ans.

Elle avait une petite voix nasale et haut perchée, mais elle en voulait tellement que je ne pouvais pas la renvoyer chez elle

Howard Hawks

«Elle avait une petite voix nasale et haut-perchée, dira le réalisateur, mais elle en voulait tellement que je ne pouvais pas la renvoyer chez elle.» Hawks lui apprend à parler dans un registre plus grave, mais elle doit patienter plusieurs semaines avant d’être convoquée pour le fameux bout d’essai.

Il s’avère concluant: la voici sous contrat avec Hawks et son associé Charlie Feldman! Pendant six mois cependant, elle se contente de rencontrer le tout-Hollywood, généralement en compagnie de Hawks, qui pense pouvoir réaliser avec elle son rêve de créer de toutes pièces une star.

Cependant, il hésite sur la manière de la lancer. Il évoque un film avec Cary Grant, ou avec Bogart. Bacall lui fait comprendre qu’elle préférerait Cary Grant... avec qui elle ne jouera jamais.

La veille de ses 19 ans, Hawks l’emmène sur le tournage de Passage pour Marseille, de Michael Curtiz: c’est sa première rencontre avec Bogart –un bref échange de poignées de mains. Et quelques jours plus tard, Hawks annonce à Bacall –toujours prénommée Betty– qu’elle va tourner avec Bogie dans Le port de l’angoisse, inspiré d'Hemingway. Hawks se vantait de pouvoir tirer un film de la pire chose qu’Hemingway ait écrite: ce fut donc To have and to have not, dont l’histoire fut profondément transformée pour l’écran. 

Bogart lui dit: «On va bien s'amuser ensemble»

L’intrigue du film se déroule en Martinique pendant la Seconde Guerre mondiale, contrairement à celle du livre, située à Cuba. Bogart est un entrepreneur de pêche au gros qui, avec une jeune Américaine surgie de nulle part, va aider des résistants français.

Le réalisateur avait demandé à son co-scénariste Jules Furthmann –l’autre s’appelait William Faulkner– de créer un personnage féminin «aussi insolent que Bogart, qui insulte les gens, qui le fasse en riant»: l’alter égo du grand Bogie venait de naître sur le papier.

Bogart et Bacall dans Le Port de l'angoisse

Elle tourne un nouveau bout d’essai, exigé par la Warner, tout aussi concluant que le premier: après l’avoir vu, Bogart lui dit: «On va bien s’amuser ensemble.»

Un jour, Hawks l’invite à déjeuner et lui annonce qu’il lui a trouvé un prénom: Lauren. Elle l’adopte mais préfèrera toujours continuer à se faire appeler Betty en privé.

Pendant le tournage, Bacall est terrifiée par la caméra, et se protège en baissant la tête, ne levant les yeux que pour regarder son partenaire. C'est ce qui lui valut son surnom «The Look».

Très vite, pourtant, Bogart ne l’effraie plus. Pendant la troisième semaine de tournage, l’acteur est venu dans sa loge et lui a fait écrire son numéro de téléphone sur une boîte d’allumettes. Cela se sent lorsque la jeune actrice lui lance cette réplique écrite par Hawks pour ses bouts d’essais, et insérée au chausse-pieds dans le scénario à la demande de Jack Warner:

«Si vous avez besoin de moi, vous n'avez qu'à siffler. Vous savez siffler, Steve ? Vous rapprochez vos lèvres comme ça et vous soufflez!» 

 

Leur idylle reste pourtant secrète, car Bogart est marié à Mayo Methot, une actrice talentueuse mais encore plus alcoolique que lui et totalement dépressive. L’attaché de presse de la Warner rédige un texte enflammé:

«En face de lui (Bogart), Lauren Bacall, fulgurante découverte, à l’extraordinaire personnalité, va se retrouver du jour au lendemain au firmament des étoiles.»

Lauren Bacall s'impose aussi lorsqu'elle chante How little we know, adossée au piano d’Hoagy Carmichael, sous l’oeil émerveillé de Bogart. 

 

Hawks a toujours démenti la rumeur selon laquelle elle avait été doublée pour cette séquence. Dans une interview de 1962 avec Peter Bogdanovich, Hawks a avoué que son projet était de faire de Lauren Bacall une seconde Marlène Dietrich. La scène où elle s’impatiente alors que Bogart «soupèse» la charmante Dolorès Moran évanouie, en particulier, aurait pu être écrite pour Marlène. Lorsque cette dernière la vit, elle dit à Hawks: «C’est moi, n’est-ce pas?», et il acquiesça.  

La critique du New York Times, via les archives du NY Times

Le port de l’angoisse est le deuxième plus gros succès commercial de Bogart après Casablanca (ils seront dépassés en 1954 par Ouragan sur le Caine), ce qui incite Hawks à entreprendre un nouveau film avec la même équipe: Le grand sommeil, inspiré cette fois de Chandler.

Le scénario original fait de Bogart la vedette unique et omniprésente du Grand Sommeil. L’intrigue, simple au départ, ne cesse de s’embrouiller à mesure que le film avance: Bogart est un détective privé embauché par un vieux général pour faire cesser un chantage exercé sur une de ses filles, totalement nymphomane. Il tombe amoureux de l’autre fille du Général, incarnée par Lauren Bacall, mais se rend bientôt compte que celle-ci est sous l’influence du gangster Eddie Mars (John Ridgely). 

Trois jours après le tournage, Bogart et Bacall annoncent leurs fiançailles: ils se marieront en mai 1945, onze jours après le divorce de l’acteur et de Mayo Methot. Une première version du Grand sommeil est présentée en 1945 à des soldats en campagne. Jack Warner décide de bloquer sa diffusion car le film ne fait pas la part assez belle à Lauren Bacall, dont Le Port de l’angoisse a fait une vedette.

Le naufrage de «Confidential Agent»

Mais en attendant que Le Port de l'angoisse soit retravaillé, elle joue dans Agent secret (Confidential agent), tiré d’un roman de Graham Greene et réalisé par le metteur en scène de théâtre Herman Shumlin, dont ce fut le deuxième et dernier film.

Après Confidential agent, il me fallut des années pour prouver que j’étais capable d’une interprétation valable.

Lauren Bacall

Confidential agent semble avoir été surtout destiné à élargir le registre de Charles Boyer au-delà de ses emplois habituels de French Lover. Il incarne un républicain espagnol, qui vient en Angleterre négocier l’achat pour son camp d’une cargaison de charbon convoitée par les franquistes. Lauren Bacall est la fille guindée de l’aristocrate anglais qui possède la mine de charbon. Après avoir involontairement fait le jeu des ennemis de Charles Boyer, elle prend parti pour lui.

Le chef opérateur James Wong Howe parvient à recréer l’ambiance brumeuse de Londres, mais pas à insuffler de l’épaisseur aux personnages. Seul Graham Greene fut satisfait de ce film à la réalisation apathique. 

«Herman Shumlin, écrit Lauren Bacall dans ses mémoires, n’acceptait de conseil de personne (...) Il refusa de me laisser voir les rushes et ne fit rien pour m’aider, alors que j’en avais tant besoin (...) Une grande actrice comme Lynn Fontane aurait sans doute pu passer de la vamp qui sifflote un petit air à une jeune fille de la bonne société anglaise, mais pas moi.»

Le film est un échec critique et commercial sans appel.

«...Après Confidential agent, il me fallut des années pour prouver que j’étais capable d’une interprétation valable. Je n’atteindrais plus jamais le pinacle ou m’avait hissé Le port de l’angoisse –à l’écran du moins– et il me faudrait lutter bec et ongles pour remonter ne serait-ce qu’à la moitié de cette fichue échelle.»

Dans l’immédiat, la Warner repêche sa vedette en demandant le retournage et la refonte de plusieurs scènes du Grand sommeil, désormais pourvues de sous-entendus sexuels qui replacent le couple Bogart-Bacall en figure de proue du film. Cette version revue et enrichie du film est un succès. Le rôle de Lauren Bacall lui convient parfaitement. Elle chante à nouveau, et comme pour Le port de l’angoisse, Hawks a toujours balayé l’idée qu’elle ait pu être doublée. 

«Les Passagers de la nuit» et le McCarthysme

Le troisième film du couple Bogart-Bacall est le moins universellement connu, alors que c’est peut-être le plus captivant: Les Passagers de la nuit (1947) de Delmer Daves. Depuis Agent secret, Lauren Bacall a perdu confiance dans les studios. Elle préfère suspendre son contrat avec la Warner, plutôt que de tourner des films qui ne la satisfont pas. Tandis que Hawks se désintéresse d’elle, elle est naturellement soutenue par Bogart.

Il lit un roman de David Goodis, The Dark Passage (Cauchemar, en français), et le transmet à Jerry Wald, un des producteurs vedette de la Warner, qui achète les droits. Delmer Daves est recruté pour retravailler une première mouture du scénario fournie par Goodis, et pour réaliser le film. 

Dans Les passagers de la nuit, Bogart n’apparaît sous son visage complet que pendant les 45 dernières minutes, car il incarne un évadé qui subit une opération de chirurgie esthétique. Pendant la première demi-heure, son personnage est figuré par une caméra subjective. Pendant les trente minutes suivantes, son visage est dissimulé par un bandage, à la suite de l’opération. Lauren Bacall, elle, apparaît dès la sixième minute, magnifique comme la providence en jupe et chemisier à carreaux, décidée à sauver ce fuyard dont elle connait manifestement le passé. 

 

Pendant la première demi-heure du film, le spectateur a donc l’impression que Lauren Bacall, avec son port de tête altier et son sourire ici plus maternel que séducteur, s’adresse à lui.

Plus tard, alors qu’elle sent que l’homme qu’elle a sauvé va lui échapper, son visage embué de larmes est bien loin des poses légèrement arrogantes qu’elle prenait dans les films de Hawks.

La carrière des Passagers de la nuit fut perturbée par les polémiques à la suite de l’adhésion de Bogart et Bacall au Comité du premier amendement, qui soutenait les artistes d’Hollywood pourchassés par McCarthy.

Lauren Bacall expliqua son engagement dans un article intitulé «Pourquoi je suis venue à Washington». Bogart, lui, fut contraint par la Warner de déclarer qu'il s'était embarqué dans cette affaire par naïveté...

Avec le onzième meilleur score de la carrière de Bogart, Les Passagers de la nuit n’est pas un échec complet, mais il n’est pas le succès que Lauren Bacall et lui espéraient.  

Début 1948 commence le tournage de leur quatrième film, Key Largo, réalisé par John Huston sur un scénario co-signé par Richard Brooks, d’après une pièce de Maxwell Anderson. Il se déroule, alors que pointe un ouragan, dans l’archipel des Keys situé au sud de la Floride, et dont les îles sont reliées par une route impressionnante. 

 

La grande différence de Key Largo avec les films précédents, c’est la présence d’un troisième poids lourd: Edward G.Robinson, dans le rôle d’un odieux gangster qui retient en otage Bogart, Bacall et son beau-père interprété par Lionel Barrymore.

Pendant ce huis-clos tendu, l’affrontement entre le gangster et Lauren Bacall prend parfois le pas sur sa relation avec Bogart: Robinson lui arrache un baiser mais reçoit un regard particulièrement farouche. Un peu plus tard, elle lui crache à la figure... 

Key Largo est le dernier film qui réunit Bogart et Bacall, mais pas le dernier tournage où ils se retrouvent: celle-ci se rend notamment au Congo belge en 1951, pour accompagner son mari qui tourne avec Katharine Hepburn L’odyssée de l’African Queen.  

«J'ai toujours préféré les hommes plus âgés»

En 1950, Lauren Bacall tourne deux films avec Michael Curtiz. Elle côtoie d’abord son ami Kirk Douglas dans La femme aux chimères (Young man with a horn), un film inspiré de la vie du jazzman Bix Beiderbecke, dont elle joue l’épouse égoïste, torturée et destructrice. Quand elle séduit Kirk Douglas, avec ses airs d’intellectuelle new-yorkaise faussement sûre d’elle, elle est parfaite. Mais lorsque le couple se délite et que s’installe la haine, elle semble ne pas s’engager assez dans son rôle. 

 

Son dernier film pour la Warner est Le roi du tabac (Bright Leaf), avec Gary Cooper. Elle incarne cette fois un personnage positif, une patronne de pension pour dames (!) qui finance le projet de machines à faire les cigarettes de l’homme qu’elle a toujours aimé. Mais Cooper n’a d’yeux que pour la fille de son principal adversaire, interprétée par Patricia Neal.

Ce film fut un succès commercial, mais il valut de mauvaises critiques à Lauren Bacall. Le New York Times jugea sa prestation «engourdie et ennuyeuse», ce qui est un peu injuste car son air boudeur sied à son rôle d’amoureuse bafouée, aux côtés d’une Patricia Neal vénéneuse à souhait et d’un Gary Cooper bourru, dans un rôle d’affairiste médiocre qu’il n’aimait guère.  

Marilyn Monroe, Lauren Bacall et Betty Grable dans Comment épouser un millionnaire

En 1953, après avoir donné naissance à son deuxième enfant avec Bogart, Lauren Bacall joue dans Comment épouser un millionnaire, de Jean Negulesco, écrit et produit par Nunnally Johnson. Elle y est, avec Marilyn Monroe et Betty Grable, une des trois femmes décidées à épouser un homme riche et qui, pour se faciliter la tâche, prennent en colocation un vaste et luxueux appartement meublé. Malgré leurs efforts pour être exigeantes, elles vont faire toutes sortes de rencontres, des meilleures aux plus douteuses.

Pendant le tournage, Bacall et Grable, actrices confirmées, acceptent patiemment les retards pris en raison des difficultés de Marilyn Monroe, dont le coach exige une nouvelle prise chaque fois que la jeune actrice ne lui semble pas à la hauteur. L

auren Bacall se montre très à l’aise avec la comédie, son jeu mêlant élégance et second degré. Son dialogue a été particulièrement ciselé par Nunnally Johnson: il renvoie à sa relation avec Bogart, lorsqu’à un William Powell 32 ans plus vieux qu’elle, elle déclare:

«J’ai toujours préféré les hommes plus âgés: Roosevelt, Churchill, ce vieil homme dans African Queen. Je les adore!»

Ce film comportant une majorité de scènes d’intérieur fut le premier de l’histoire tourné en Cinemascope. Ce fut un énorme succès (8 millions de dollars de recettes mondiales), et il contribua largement à restaurer la crédibilité d’actrice de Lauren Bacall.

En 1954, elle tourne à nouveau pour Negulesco, dans Les femmes mènent le monde. Le film met à nouveau en scène un trio d’actrices, interprétant les épouses de trois dirigeants qui briguent la succession du directeur général d’une grande entreprise automobile. Lauren Bacall en femme de cadre fatigué, la sculpturale Arlène Dahl en égérie trop ambitieuse et la menue June Allison en provinciale gaffeuse font chacune un excellent numéro, mais au service d’une intrigue vraiment trop mince pour que ce film ait laissé une grande trace...

La même année, Lauren Bacall joue dans La toile d’araignée (The Cobweb), un drame psychologique de Vincente Minnelli qui est loin d’être son film le plus passionnant, malgré une brillante distribution.

Il se déroule dans le lourd climat d’un hôpital psychiatrique où s’opposent deux médecins, un jeune interprété par Richard Widmark et un plus âgé que joue Charles Boyer.

Lauren Bacall incarne une jeune femme, membre du personnel, pour qui cet emploi est un moyen d’oublier le terrible accident qui a coûté la vie à son mari et à son enfant. Elle noue une idylle avec Richard Widmark, par ailleurs marié à Gloria Grahame, dans un rôle d’épouse peu sympathique.

A ta place, je tournerais le moins possible de ces navets 

Bogart, à propos de Ecrit sur du vent

A la fin du livre, le médecin partait avec sa maîtresse, mais pour ne pas heurter la censure, il retourne dans le film vers sa conjointe légitime, abandonnant à sa solitude la pauvre Lauren Bacall... 

En 1955, elle tourne dans L’allée sanglante, un film d’aventures de William A. Wellman avec John Wayne, son producteur, appelé comme acteur en remplacement de Robert Mitchum qui s’était rendu insupportable en insultant tout le monde dès le début du tournage.

Supposé se dérouler dans le détroit de Formose et racontant la fuite d’un village entier après la prise de pouvoir par les communistes en Chine, L’allée sanglante a été filmé sur les eaux de Californie du nord. L’alchimie fonctionne plutôt bien entre le solide John Wayne et l’élégante Lauren Bacall, dans le rôle de deux solitaires que l’aventure va rapprocher. 

 

Ce film d’action, bien fait et plutôt divertissant, manque trop d’invention pour ajouter réellement à la gloire de ses deux vedettes. Lauren Bacall retrouvera John Wayne en 1976, aux côtés de James Stewart pour Le dernier des géants, un film de Don Siegel qui marque avec mélancolie la fin d’une époque.

En 1956, Lauren Bacall fait une incursion dans le pur mélodrame avec Ecrit sur du vent, de Douglas Sirk. Dans ses mémoires, elle qualifie ce film de «comédie sentimentale», «très bien payée pour trois semaines de travail».

En réalité, Ecrit sur du vent est un vrai chef d’œuvre, mais Lauren Bacall s’y est vue gratifier d’un rôle relativement insipide de personnage stable, dans une histoire essentiellement marquée par deux déséquilibrés absolus, joués par Robert Stack et Dorothy Malone. Elle est l’épouse de Stack, héritier alcoolique et psychopathe d’un empire pétrolier. 

 

Le film ne plut pas du tout à Bogart, qui dit à sa femme:

«A ta place, je tournerais le moins possible de ces navets.»  

Une grande comédie de Minelli

C’est Vincente Minelli qui, dans La femme modèle (Designing Woman, 1957), donne à Lauren Bacall son meilleur rôle depuis ses films avec Bogart. Le tournage intervient à la fin de l’année 1956, alors que l’état de santé de son mari est de plus en plus chancelant.

Elle et Gregory Peck incarnent deux personnes qui se sont mariées sans se connaître et dont les univers personnels sont totalement opposés.

Bacall était  heureuse avec Bogart, mais malheureuse à Hollywood

 

Styliste, elle vit dans un univers très sophistiqué de mode et de théâtre. Journaliste sportif, il assiste à de violents combats de boxe et joue au poker dans une ambiance enfumée avec ses amis. Pour corser le tout, Lauren Bacall ne peut s’empêcher d’être jalouse de l’ex-petite amie de Gregory Peck (Dolores Gray), qu’il a quittée à l’occasion d’une scène de restaurant hilarante où son pantalon finit couvert de raviolis.

Mais même les instants d’emportement, comme celui où elle s’enfuit en hélant désespérément un taxi alors qu’elle vient de trouver son mari chez son ex, Lauren Bacall les gère avec une élégance et une dignité de grande dame, dans un maintien parfait et une farandole de tenue toutes plus raffinées les unes que les autres. 

 

A l’époque du tournage, Bogart vivait les derniers mois de sa vie. Vincente Minelli souligne dans ses mémoires le courage de Lauren Bacall, qui participa dans la bonne humeur et la discrétion à ce film léger, malgré le drame personnel qu’elle était en train de vivre.

Début 1956, les deux époux avaient le projet de tourner ensemble un cinquième film, une comédie romantique tirée du roman Melville Goodwin, USA (Le Général, en français) dont la Warner avait acheté les droits pour eux.

 

Mais Bogart toussait de plus en plus. Après avoir longtemps refusé de voir un médecin, il finit par le faire début 1956.

Sa maladie était déjà à un stade très avancé et il mourut en janvier 1957. Le film qu’il devait tourner avec Bacall fut produit en 1957, avec Kirk Douglas et Susan Hayward (Affaire ultra-secrète)… 

Lauren Bacall était heureuse avec Bogart, mais malheureuse à Hollywood. A la mort de son mari, elle s’installe à New York et entame une carrière dominée par le théâtre.

Entre 1961 et 1969 elle sera mariée à Jason Robards (le futur Cheyenne dans Il était une fois dans l’ouest), qu’elle jugeait charmant mais invivable, dont elle aura un fils. 

Une fin de carrière dans les seconds rôles

Lauren Bacall se consacre désormais largement à Broadway. Elle joue dans Goodbye, Charley en 1959 et Cactus Flower en 1965. Elle est ensuite la vedette d'Applause (1970) puis Woman of the Year (1981), deux comédies musicales qui reprennent l’argument de films célèbres, All about Eve avec Anne Baxter et Bette Davis, et La femme de l’année avec Katharine Hepburn et Spencer Tracy. 

Au cinéma, elle joue désormais surtout des seconds rôles dans des films à la distribution prestigieuse, comme Une vierge sur canapé, de Richard Quine (1964), Détective privé de Jack Smight (1966) ou Le crime de l’Orient-Express, de Sidney Lumet (1974). 

Connaissant par moment la solitude et les difficultés financières, elle ne baisse jamais les bras. A retenir, deux rôles pour Robert Altman: HealtH en 1980 et Prêt-à-porter en 1994, où elle incarne une personnalité américaine de la mode. En 1997, elle est la mère jalouse et frustrée qui perturbe la vie de Barbara Streisand dans Leçons de séduction, une comédie romantico-dramatique, réalisée par Barbara Streisand elle-même. Ce rôle valut à Lauren Bacall sa seule nomination pour un Oscar, celui du meilleur second rôle...

Dans Dogville (2003), de Lars von Trier, elle est toujours pleine de vivacité et de répondant dans le personnage de Ma Ginger: même si ce rôle est anecdotique, il est plaisant de la voir contribuer avec bon pied bon oeil à cette audacieuse expérience brechtienne. Elle retrouve Nicole Kidman pour Birth, de Jonathan Glazer, en 2004.

Même si elle n’apparaît plus à l’image, elle continue à prêter sa voix, comme elle le fit pour la version anglo-saxonne du film d'animation japonais de Hayao Miyazaki Le château ambulant. Elle a reçu un Oscar d’honneur, le seul de sa carrière, en 2009.

Mais celle qui vient de rejoindre pour la seconde fois Bogart dans le grand sommeil avait gagné depuis longtemps son passeport pour la légende...

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