Monde

Vladimir Ier, tsar de Russie

Gal Luft, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 18.08.2014 à 7 h 40

Poutine ne cherche pas à gagner la Guerre Froide: il rejoue les batailles de la Première Guerre mondiale.

Vladimir Poutine prononce un discours le 1er août 2014 à Moscou devant un monument aux morts de la Première Guerre mondiale. REUTERS.

Vladimir Poutine prononce un discours le 1er août 2014 à Moscou devant un monument aux morts de la Première Guerre mondiale. REUTERS.

La Première Guerre mondiale n'a pas seulement été l'un des conflits les plus longs et les plus meurtriers de l'histoire, elle en fut un tournant. Cette guerre allait être le catalyseur de la Grande Dépression, de l'essor d'idéologies mortifères (communisme, fascisme et nazisme), de plusieurs conflits régionaux portant sur les rebuts d'empires déchus et, bien évidemment, de la Seconde Guerre mondiale.

Que les dirigeants européens de l'époque aient pu se précipiter dans ce désastreux conflit demeure l'un des mystères les plus épais de l'histoire contemporaine. Des montagnes de livres et d'articles ont depuis tenté d'expliquer comment la balle d'un assassin tirée à Sarajevo fut à l'origine de la plus grande catastrophe du XXe siècle.

Des réponses jamais vraiment satisfaisantes

Les explications faisant incomber toute la faute à l'Allemagne, populaires jusqu'à la fin des années 1990, ont progressivement laissé place à un tableau plus nuancé, dans lequel les autres belligérants, France et Grande-Bretagne notamment, ont une part de responsabilité plus équitable dans le déclenchement d'une guerre qui allait tuer plus de dix millions de personnes. Mais en se focalisant sur ce qui s'est passé à Londres, Paris ou Berlin, on occulte des événements qui se sont déroulés plus à l'est et qui ont aussi leur importance.

La Russie a sa part de responsabilité dans cette catastrophe européenne. Et tandis que le monde commémore le centième anniversaire de la déclaration de guerre, comprendre quels calculs stratégiques ont été les siens à l'époque pourrait permettre de décrypter le comportement actuel de Moscou en Ukraine.

Avant la déclaration de guerre, le rôle classique dévolu à la Russie se limite au soutien impérial de sa petite sœur slave, la Serbie, au lendemain de l'assaut diplomatique mené par Vienne et Berlin après l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand. Mais avec l'ouverture progressive des archives russes aux universitaires, après un siècle de censure, il devient de plus en plus évident que la protection de la Serbie n'était pas le principal objectif de la Russie.

Les enjeux dépassaient, et de loin, le sort d'un petit allié des Balkans. Pendant cette période, les actions de la Russie relèvent davantage du désir de contrôler les détroits du Bosphore et des Dardanelles –ou, du moins, de s'assurer qu'ils ne tombent pas entre les mains d'adversaires, et principalement de l'Allemagne.

L'accès à des routes maritimes dénuées de glace et donc navigables à n'importe quel moment de l'année a toujours été une priorité stratégique pour Moscou. Pendant des siècles, les détroits furent le cordon ombilical de l'économie russe, la porte d'entrée de la Russie vers la Méditerranée et, dès lors, vers tout le marché mondial. Mais au cours des années précédant la guerre, la région des détroits n'avait cessé de gagner en instabilité. 

Obsession russe des détroits et de la mer Noire

De 1911 à 1912, pendant la guerre italo-turque, les Ottomans avaient crispé la Russie en fermant les détroits. Le commerce extérieur russe, notamment céréalier, en avait perdu un tiers de ses revenus. Vinrent ensuite les deux guerres des Balkans, entre 1912 et 1913, durant lesquelles la Russie demeura dans un état d'alerte permanent face à l'éventualité de nouvelles fermetures.

Au final, les passages restèrent ouverts, mais la panique grignota tellement la balance commerciale de la Russie que ses réserves de change s'en trouvèrent quasiment épuisées. Et quand l’effondrement de l'Empire ottoman fut une issue certaine, éviter que l'une des autres puissances majeures européennes n'hérite des détroits devint le premier objectif stratégique de la Russie. Comme l'écrivait le ministre des Affaires étrangères Sergueï Sazonov au tsar Nicolas II en décembre 1913, «l’État qui possède les détroits aura non seulement la clé de la mer Noire et de la Méditerranée entre ses mains, mais aussi celle de l'Asie mineure et un vecteur d’hégémonie certain sur les Balkans».

Les angoisses de la Russie furent aggravées par les manœuvres de l'Allemagne. Avant la guerre, les officiels allemands s'étaient donné beaucoup de mal pour s'attirer les faveurs des Jeunes Turcs, alors à la tête de l'Empire ottoman. L'empereur allemand avait envisagé la construction d'une voie de chemin de fer reliant Berlin à Bagdad via Constantinople et les services secrets allemands avait fait circuler dans tout le monde musulman une rumeur voulant que le Kaiser, désormais Hadj Wilhelm, se fût secrètement converti à l'Islam et eût effectué un pèlerinage à la Mecque.

A la veille de la guerre de 1914, afin de solidifier l’alliance germano-ottomane, Berlin envoya deux navires militaires vers Constantinople. Et les soucis que les manœuvres de séduction de l'Allemagne envers les Ottomans pouvaient susciter en Russie s’intensifièrent d'autant plus à l'automne 1913, quand il fut révélé que Berlin avait envoyé le Général Otto Liman von Sanders commander et moderniser les premiers corps d'armée turcs, la division à qui revenait la surveillance de Constantinople et des détroits. Dès lors, si jamais la Russie avait dans l'idée de s'emparer des détroits, cette alliance germano-ottomane présageait d'une bataille contre un adversaire sachant se défendre et donc plus difficile à vaincre.

Dilemme de 1914

Au moment de la mobilisation générale européenne après l'assassinat de Sarajevo, la Russie fut devant un dilemme. Soit elle laissait l'Autriche-Hongrie vaincre la Serbie et donc offrait à Vienne une rampe d'accès vers la mer Egée et les détroits. Soit elle mobilisait son armée de 5 millions de soldats pour attaquer l'Allemagne en espérant que la manœuvre pousse Berlin à consolider son front occidental, où le Kaiser estimait avoir de meilleures chances de vaincre les Français, plutôt qu'à tenter une percée des lignes russes. 

La Russie opta pour le second choix. Le cours de la guerre –et du monde– en fut pour toujours transformé.

Bien évidemment, le plan ne fonctionna pas comme l'avaient prévu les Russes. Après un mois d'hostilités, l'armée russe dut subir de sérieux revers sur le front oriental, le plus douloureux ayant été l'annihilation de sa Deuxième Armée par les Allemands lors de la bataille de Tannenberg, à la fin août. Défaits et affaiblis, les Russes n'étaient plus en mesure de prendre possession des détroits. L'objectif principal de la Russie avait été déjoué.

En 1915, tandis que la guerre entrait dans sa deuxième année, la Russie ne pouvait plus que regarder ses alliés, la France et la Grande-Bretagne, tenter de s'emparer des détroits lors de la bataille des Dardanelles. Puis ce fut la révolution communiste et la Russie se retira de la guerre. Après la fin des hostilités, le Traité de Sèvres fit des détroits un territoire international sous contrôle de la Société des nations et le rêve de la Russie fut remisé au placard.

Risque sur Sébastopol

Cent ans plus tard, la position russe dans la mer Noire se voit une nouvelle fois chamboulée, du moins aux yeux de Vladimir Poutine, quand la révolution ukrainienne de 2014 destitue un allié du Kremlin et laisse le pouvoir à un gouvernement pro-occidental. Ici, le risque ne concerne plus les détroits, mais un autre atout russe sur les eaux chaudes: Sébastopol, en Crimée.

Sébastopol est le port d'ancrage de la flotte de la mer Noire, un bastion que l'armée russe a dans son escarcelle depuis le XVIIIe siècle. En 1954, les Soviétiques ont transféré la péninsule à l'Ukraine, mais la base navale de Sébastopol est restée sous contrôle russe.

Le changement de direction à Kiev a donc soulevé à Moscou des angoisses comparables à celles de la Russie tsariste à la veille de la Première Guerre mondiale. Pour Poutine, que Sébastopol tombe entre des mains qui lui seraient défavorables –ou, pire, entre celles de l'Otan– est une problématique aussi aiguë que ne l'était, un siècle auparavant, la possibilité pour ses prédécesseurs de voir les détroits remportés par l'Allemagne.

Depuis 1914, le monde a radicalement changé. Mais certains éléments du système international, notamment ceux liés à la géographie, sont éternels. Le besoin impérieux qu'a la Russie d'accéder à des routes maritimes navigables toute l'année en fait partie. 

Du fait d'un handicap géographique, la nécessité qu'a la Russie d'accéder aux eaux chaudes, en l'espèce à la mer Noire, est encore bien plus cruciale pour Moscou que ne l'est la mer des Caraïbes pour Washington ou la mer de Chine méridionale pour Pékin. Les États-Unis peuvent compter sur la doctrine Monroe pour protéger leurs eaux territoriales et la Chine définit désormais les siennes comme son «sol national bleu». Mais qu'importe que la Russie n'ait jamais formulé de doctrine sur la mer Noire, elle en a une. La moindre tentative –réelle ou perçue– d'y défier ses intérêts maritimes provoquera une réaction des plus violentes.

Cohérent avec l'ADN géographique de son pays

Cette absence de doctrine formelle pourrait expliquer pourquoi l'Occident interprète l'annexion de la Crimée comme la première manifestation d'une volonté de restauration d'un empire déchu. Mais tandis que les leaders européens et américains se demandent quelle sera leur prochaine manœuvre face à la Russie, il convient de se rappeler qu'avec le rattachement de la Crimée à la Russie, Poutine ressemble davantage au tsar Nicolas II voulant garder la main sur les détroits en 1914 qu'à Leonid Brejnev envoyant ses chars en Tchécoslovaquie en 1968. La manœuvre de Poutine a été un acte de défense des intérêts nationaux russes, parfaitement cohérent avec l'ADN géopolitique de son pays, bien plus qu'une pure et simple agression. 

Voici un siècle, les pouvoirs européens se caractérisaient par l'opacité de leur jeu politique international et par leurs enchevêtrements secrets. Depuis, la politique étrangère a radicalement gagné en transparence; il n'y a que la Russie pour rester aussi énigmatique qu'avant.

En attendant que les décideurs politiques essayent de trouver un sens aux manœuvres du Kremlin, se remémorer certains épisodes de la Première Guerre mondiale pourrait se révéler crucial. Le but étant, cette fois-ci, de ne plus méconnaître les ambitions géopolitiques de Moscou et de s'assurer qu'elles ne poussent pas, comme un somnambule, le monde au seuil de la guerre.

Gal Luft
Gal Luft (1 article)
Co-directeur du think tank Institute for the Analysis of Global Security
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