Culture

Chine: quand l’opéra s’éveillera

Jean-Marc Proust, mis à jour le 17.08.2014 à 8 h 46

A Pékin, au National center for the performing arts (NCPA), plus précisément, on découvre l’opéra occidental en mode accéléré, tout en créant des opéras chinois. Une politique artistique doublée d’une méthode industrielle car l’opéra, c’est aussi un marché.

L'opéra «Rickshaw boy»

L'opéra «Rickshaw boy»

Ce n’est pas l’opéra de Pékin, un genre à part entière, mais l’opéra à Pékin. Conçu par Paul Andreu à proximité de la Cité interdite, le bâtiment qui abrite le NCPA évoque le yin et le yang, comme une bulle d’eau posée sur un lac artificiel sous lequel il faut passer pour entrer. Depuis 2007, les Chinois y découvrent la musique classique, notamment l’art lyrique.

«Il y a 8 ans, il n’y avait pas de théâtre ici et personne ou presque à Pékin ne savait ce qu’était un opéra occidental», indique Giuseppe Cuccia, devenu «consultant opéra» au NCPA, après avoir travaillé dans les théâtres lyriques de Catane, Séville ou Palerme. Avec notamment pour mission d’aider l’institution à se doter d’un répertoire.

«Nous avons établi une liste des 50 opéras les plus représentés dans le monde: Traviata, Carmen, Turandot… On les joue les uns après les autres, jusqu’en 2017.»

L’apprentissage est méthodique. Même pour les œuvres considérées comme les plus faciles, la pédagogie s’impose. On présente au public Walter Scott et le roman gothique avant une représentation de Lucia di Lammermoor –mais aussi en interne, à destination du personnel. Pour chaque production, le NCPA aligne au moins deux distributions: l’une internationale, l’autre chinoise, pour promouvoir les chanteurs locaux. «Dalila ou Carmen je ne les trouve pas ici: la diction du français est encore impossible pour eux. Mais on a eu une distribution 100% chinoise pour Eugène Onéguine» (Tchaïkovski), se félicite-t-il.

De Carmen à la Longue Marche

En parallèle, le Centre passe commande d’œuvres à des compositeurs chinois.

«Nous voulons créer 2 à 3 opéras chaque année, détaille Chen Ping, président du NCPA. Nous avons deux missions: développer le répertoire et promouvoir la culture chinoise. La vitalité économique chinoise est reconnue dans le monde entier. Nous voulons qu’il en soit de même pour le développement culturel.»

Les œuvres choisies s’inspirent du patrimoine culturel ou historique. En juin 2014, les spectateurs ont ainsi pu découvrir Rickshaw boy, composé par Guo Wenjing, à partir d’un roman très populaire de Lao She –best-seller en Chine et aux Etats-Unis. Un opéra de facture classique, avec des couleurs chinoises, mais dont la structure et la composition s’inscrivent dans la tradition européenne. 

Et, en 2015, ils assisteront à la création d’un opéra, inspiré de... la Longue marche.

La méthode commence à porter ses fruits. Le NCPA affiche déjà des coproductions avec le Théâtre du Mariinsky (Saint-Pétersbourg), le Teatro regio di Parma, Teatro regio di Torino ou Covent Garden. A l’instar des invités de la première heure, Placido Domingo ou Lorin Maazel, les artistes internationaux s’y pressent: les Pékinois ont entendu Valeri Gergiev, Leo Nucci ou Cecilia Bartoli. «Ils sont tous venus aux prix du marché», sourit Chen Ping.

Mais le plus important est à venir: en 2015, Rickshaw boy sera repris à Turin, le NCPA espérant d’autres reprises en Italie et en Espagne. Une reconnaissance que ces représentations en Europe du premier opéra occidental made in China.

Et bientôt la Cinecittà de l’opéra

Cette politique s’appuie sur un outil de travail impressionnant: 220.000 mètres carrés, avec quatre salles de spectacles (un opéra de 2.416 places, une salle de concert de 2.017 places, deux théâtres), des salles de répétition, un espace exposition, sans oublier médiathèque, boutiques, cafés, restaurant… A titre de comparaison, le déjà très grand Opéra Bastille compte trois salles (2.745, 450 et 237 places) pour une surface de 160 000 m².

Et ce n’est pas fini: le NCPA est en train de se doter d’un vaste centre de production (60.000 mètres carrés) dans un autre quartier de Pékin. Avec salles de répétition, ateliers de décors et costumes, espace de stockage, et même un hôtel pour les artistes.

«Un hôtel oui, mais avec 300 chambres, s’exclame Giuseppe Cuccia. On est en Chine… En fait, ce sera une Cinecittà de l’opéra!»

Le chantier doit s’achever en 2015.

Un public de trentenaires

L’efficacité de cette politique se mesure aussi à son public, étonnamment jeune. Pour qui fréquente les salles de concert de la vieille Europe, le contraste est saisissant. Le public a une moyenne d’âge de 30 ans, précise Chen Ping. L’explication est simple: en Chine, les personnes âgées sont indifférentes à la culture occidentale alors que la jeunesse en raffole.

Et c’est aussi le cas dans d’autres pays asiatiques. A Taïwan, les étudiants se pressent aux concerts du National Symphony Orchestra. En Corée du Sud, à peine 4% des spectateurs du Seoul arts center ont plus de 60 ans, tandis que 33% ont entre 20 ans et 30 ans.

«Les jeunes Coréens sont très ouverts, précise Min Jeung Park, directrice artistique. Ils ne se posent pas la question de savoir ce que doit être un opéra. Ils apprécient la musique, la mise en scène...»

Somtow Sucharitkul[1], directeur de l’Opéra de Bangkok, renchérit:

«Tous les opéras sont inconnus en Thaïlande. Barbe bleue de Bartók y a le même succès que La Bohème de Puccini.»

L’opéra, un marché émergent?

A l’heure où les théâtres européens souffrent de restrictions budgétaires et d’un public qui se renouvelle peu, le NCPA affiche une santé insolente. Quel théâtre dans le monde peut se targuer de créer 2 ou 3 œuvres nouvelles chaque année? Et miser sur un genre, l’opéra, qui décline fortement depuis les années 1950 (on compte presque sur les doigts d’une main les productions entrées au répertoire après cette date)?

Ce qui frappe, c’est l’assurance tranquille d’un plan de marche établi. La Chine a décidé d’investir le monde de l’opéra et elle le fait avec méthode, dans une vision de long terme, en recrutant des spécialistes, en apprenant, en formant... Et elle le fait vite.

«L’opéra est devenu un vaste marché, avec une grande demande en Chine», assure Gu Weikang, secrétaire général du Shanghai opera house. En créant un public, qu’il initie méthodiquement à la culture lyrique occidentale, le NCPA montre la voie –ou peut-être la bouée de sauvetage– aux théâtres occidentaux.

Un peu de french bashing pour finir? En juin, lors du forum annuel sur l’avenir de l’opéra du NCPA[2], il n’y avait dans la salle aucun représentant français d’un théâtre lyrique.

1 — Egalement compositeur, Somtow Sucharitkul a créé en 2012 The Silent Prince, premier opéra 100% thaïlandais, aux frontières des cultures orientales et occidentales, d’après la vie du prince Temiya, une légende bouddhique. Comme en Chine, l’appropriation de la culture occidentale se double d’une volonté de créer son propre répertoire national. Retourner à l'article

2 — J'ai été invité trois jours à Pékin par le NCPA pour le compte d'Opéra magazine Retourner à l'article

Jean-Marc Proust
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Journaliste
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