Culture

C’est arrivé près de chez vous: le jour où Claude Berri a perdu les droits de «Hair» à cause d’un jeu de tarot

Temps de lecture : 3 min

En 1969, Claude Berri et Milos Forman s’envolent pour Hollywood. Le but? Proposer aux auteurs de la comédie musicale «Hair» de leur acheter les droits d’adaptation cinématographique. Mais une fois sur place, les choses ne vont pas se dérouler comme prévues.

Claude Berri à Cannes en 2008. REUTERS/Jean-Paul Pelissier
Claude Berri à Cannes en 2008. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Petite vengeance, passions éphémères et bad timing… Tout au long du mois d’août, retrouvez les anecdotes obscures du cinéma français.

Hair a marqué l’entrée dans l’ère Flower Power. En pleine guerre du Vietnam, deux jeunes Américains fougueux –James Rado et Gerome Ragni– décident d’écrire une comédie musicale rock sur fond de révolution sexuelle, de drogues psychédéliques et de pacifisme.

Ainsi naît en 1967 le spectacle Hair, dans une petite salle de théâtre off-Broadway. Six mois plus tard, la pièce se joue sur les meilleures scènes de New York (pour finir par comptabiliser 1.750 représentations), Londres (1.997 représentations)... et bientôt Paris. En France, le rôle principal sera tenu par l’étoile montante Julien Clerc au Théâtre de la Porte Saint-Martin.

A l’époque, un parfum de scandale plane sur Hair: outre les thèmes abordés (race, sexe et religion), la comédie musicale met aussi en scène des activistes protestant nus contre la politique américaine au Vietnam. De quoi dégoûter les cul-bénis et attirer les dévoyés.

Claude Berri a alors 33 ans et déjà le nez creux[1]. Il souhaite produire l’adaptation cinématographique de Hair avec, aux commandes, le réalisateur tchècoslovaque (il sera naturalisé américain en 1977) Milos Forman. Rien de plus simple! Puisque la Paramount leur a déjà donné un accord de principe pour distribuer le film, il ne leur reste plus qu’à convaincre les créateurs de l’œuvre. En 1969, les voilà donc qui partent bras dessus, bras dessous direction Hollywood pour rencontrer James Rado et Gerome Ragni.

Et c’est plein de bonnes résolutions financières que Claude Berri débarque sur le Nouveau Continent. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est que Rado et Ragni sont de véritables hippies dans l’âme.

Dans son livre Autoportrait, sorti en 2003 (éd. Léo Scheer), l’homme raconte:

«Ils nous ont informés que leur gourou allait tirer le Tarot.»

Selon les versions, ledit gourou arbore une chevelure immense et des ongles de dix centimètres de long, voire une «sorte de sari couleur safran». Dans ses Nouvelles de Lyon et d’ailleurs, Cyrille Piot ne parle d’ailleurs pas de Tarot mais de «bûchettes de bois» en guise de runes. Le zozo se nommerait «Earl».

Quoi qu’il en soit, l’issue est la même: au fur et à mesure que le gourou retourne les cartes, les visages de Rado et Ragni s’assombrissent. L’angoisse monte pour Berri et Forman qui ne peuvent qu’observer la scène, incrédules.

Le verdict finit par tomber: le Tarot déconseille fortement de confier Hair: Le Film au couple franco-tchécoslovaque.

Mais les hippies ont aussi une raison. L’année d’avant, ils ont vu Le Vieil Homme et l’Enfant, le premier film dirigé par Claude Berri, qu’ils ont beaucoup aimé. Ils demandent au gourou de retenter le coup. Le gourou accepte et tire à nouveau le Tarot.

La sentence est pire encore que la première. La comédie musicale Hair n’est formellement pas destinée au cinéma. Milos Forman raconte dans sa propre autobiographie, Turnaround (1994, éd. Villard), comment James Rado et Gerome Ragni finissent par leur annoncer la nouvelle:

«Désolé les gars. Les astres ne sont tout bonnement pas pour... On va devoir attendre.»

Et ils ont attendu. Des années plus tard, Claude Berri reviendra sur cet échec lors d’une rencontre avec le magazine L’Express :

« J’ai failli produire Hair et, pour cela, je suis même allé jusqu’à Hollywood. Mais un invraisemblable gourou a lu dans les tarots que je n’étais pas l’homme de la situation...»

Car Milos Forman, lui, finira bien par réaliser Hair en 1979. Sans Claude Berri.

L’histoire ne dit pas si près d’une décennie plus tard, Rado et Ragni ont fait de nouveau appel aux services du gourou. Mais, bien qu’il ait remporté le succès escompté, les deux hommes ont toujours renié le film, n’y voyant qu’une caricature du mouvement plus qu’un réel témoignage.

«Les hippies sont dépeints comme des excentriques», dira Rado à Barbara Lee Horn pour son livre The Age of Hair : Evolution et Impact de la première comédie musicale rock à Broadway (1991).

Ce qui, il faut dire, est sûrement le prix du karma à payer lorsqu’on consulte un cartomancien du nom de Earl.

1 — A noter que Claude Berri a refusé, en 1994, de produire La Cité de la Peur, au motif «qu’il n’y comprenait rien». Retourner à l'article

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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