Monde

Des Chrétiens persécutés, il y en a aussi en extrême-orient

Henri Tincq, mis à jour le 15.08.2014 à 9 h 06

En visite en Corée du Sud, le pape François va béatifier 124 «martyrs» à Séoul et déplorer la persécution antireligieuse en Corée du Nord et dans le reste du monde.

Une croix géante installée devant le Palais royal Gyeongbok pour la visite du Pape François. REUTERS

Une croix géante installée devant le Palais royal Gyeongbok pour la visite du Pape François. REUTERS

Clin d’œil de l’actualité: à l’heure où les chrétiens d’Irak sont chassés par les djihadistes de l’Etat islamique, le pape François se rend en Corée du Sud pour faire mémoire d’autres persécutions antichrétiennes, beaucoup plus anciennes et massives, qui ont frappé les pays d’Extrême-Orient. Il ne pourra pas manquer d’évoquer la tragédie que vivent en ce moment d’autres communautés chrétiennes dans le monde, notamment au Proche-Orient et en Corée du Nord, où la foi chrétienne a été anéantie en cinquante ans.

Devant plus d’un million de personnes, samedi 16 août à Séoul, le chef de l’Eglise catholique va béatifier 124 «martyrs» coréens, des nobles et des intellectuels qui ont été décapités, au XIXème siècle, pour avoir embrassé la foi chrétienne. Dans cette monarchie féodale et feroce, alors vassale de la Chine, la persécution a fait, en un siècle, un total de 10.000 victimes chrétiennes. Une sorte de record. Parmi elles, un grand nombre de missionnaires européens, des Français issus des Missions Etrangères de Paris, un ordre toujours très vivant en Asie.

Concurrence avec le Confucianisme

Les débuts du christianisme dans ce pays, il y a deux cents ans, sont pourtant légendaires. Ils constituent même l’une des pages les plus saisissantes et célèbres de l’histoire des religions. Les missionnaires jésuites, qui découvraient et arpentaient l’Asie depuis le XVIème siècle, s’étaient arrêtés aux portes de la Corée, alors considérée comme inaccessible. La péninsule a donc été évangélisée non pas par des Européens, mais, cas rare dans l’histoire, par des autochtones, à la suite de voyages en Chine de nobles et de lettrés coréens, qui voulaient fréquenter l’Empire du Milieu et le mouvement des idées en provenance d’Occident.

A Pékin, où la foi chrétienne a été annoncée par le célèbre Matteo Ricci (1552-1610), les jésuites avaient pignon sur rue. Ce sont eux qui ont introduit les sciences occidentales et un christianisme adapté à la langue et aux coutumes culturelles locales. Et c’est grâce à eux que les Coréens de passage obtenaient des livres qui, ramenés dans leur pays, ont provoqué un bouillonnement intellectuel et concurrencé le confucianisme, qui fait figure alors de doctrine d’Etat.

Bien des lettrés font le choix de la foi chrétienne et vont se faire baptiser en Chine. Ils sont 5000 au début du XIXème siècle et leurs premiers prêtres arrivent de Pékin. Les livres chrétiens répondent, mieux que leur propre tradition religieuse, à leurs questions de convertis sur le sens de la vie, de la mort, de la souffrance. Ils découvrent un Dieu personnel, qui n’existe pas dans le ciel confucéen et qui intervient dans l’histoire des hommes. C’est une révolution.

Le sabre et le sang

Mais le nouveau type de relations, fondé sur l’égalité et la fraternité, que le christianisme propose heurte le pouvoir politique sacralisé en Corée et une structure féodale confucéenne qui confine le peuple dans un état de servitude. D’où les grandes vagues d’arrestations et de persécutions sanglantes au milieu du XIXème siècle. Les chrétiens sont spoliés, exilés, mis à mort pour leur impiété (ils ne sacrifient pas au culte des ancêtres) et pour leur subversion: ils ont des contacts avec les étrangers; ils mangent - quand ils sont nobles - à la même table que leurs serviteurs; ils enseignent la lecture et l’écriture aux femmes.

Entre 1791 et 1884, plus de 8000 chrétiens sont exécutés, soit la moitié de la population convertie. «La Corée était un pays à très haut risque pour les missionnaires», dit-on encore aujourd’hui aux Missions Etrangères de Paris. Les vocations au martyre ne manquent pourtant pas. Des prêtres venus de France et d’Europe versent leur sang. «La vie était si pénible que nous ne craignions guère le coup de sabre qui devait l’achever», disait un missionnaire de l’époque, Laurent Imbert, devenu évêque en Corée.

En 1984, il y a exactement trente ans, le pape Jean-Paul II avait déjà canonisé à Séoul 103 martyrs du pays, dont une dizaine de missionnaires français. La Corée devenait ainsi le quatrième pays au monde comptant le plus de saints reconnus par l’Eglise. Le pape François va ajouter 124 noms à la liste. Le pape argentin et jésuite - qui, jeune, rêvait de suivre les traces de Matteo Ricci et de devenir missionnaire au Japon - va découvrir un pays où la progression du christianisme - évangélique et catholique - est l’une des plus spectaculaires au monde.

Le «tigre» de l'Eglise

Les bouddhistes restent majoritaires (23%) en Corée du Sud, pays de près de 50 millions d’habitants. Les protestants évangéliques, avec 18%, viennent en deuxième position: une floraison de sectes, en effet, traduit l’effervescence religieuse extraordinaire qui traverse tout le pays depuis les années 1950 et la guerre. Cette effervescence profite aussi à l’Eglise catholique qui compte aujourd’hui 5.300.000 fidèles (10%). Depuis dix ans, le nombre de catholiques croît de près de 2% par an. Par analogie avec les succès économiques de la Corée qui en ont fait un «tigre», la Corée du Sud est aussi appelée le «tigre» de l’Eglise en Asie.

Cet essor a coïncidé avec l’urbanisation et la croissance du pays qui ont suivi la guerre et la séparation (1950-1953). Arrachés à la campagne et à ses structures féodales, les nouveaux citadins coréens disent trouver dans le christianisme une «harmonie» avec la société au sein de laquelle ils se sentent davantage reconnus. C’est encore cet argument de «la paix du cœur» et de «l’harmonie» qu’on retrouve dans les réponses aux enquêtes sociologiques portant sur les conversions.

Le succès du christianisme en Corée s’explique aussi par l’engagement des Eglises dans les domaines social, éducatif et la défense des droits et de la dignité de l’homme, face à un capitalisme coréen efficace, mais débridé et sauvage. L’Eglise catholique est un point de référence pour les forces d’opposition qui luttent pour la démocratisation du pays. Son rôle d’opposante au régime militaire des années 1970 et 1980 lui vaut encore respect et prestige.

L’un des autres combats de l’Eglise en Corée est celui de la réconciliation avec le Nord. Le cardinal Andrew Yeom Soo-jung, archevêque de Séoul, prêche inlassablement un «dialogue de paix» entre les deux Corées. Il compte sur le pape François, et l’importance que revêt sa visite dans la péninsule, pour qu’une invitation soit lancée aux deux dirigeants ennemis, le Nord-Coréen Kim Jong-un et la Sud-Coréenne Park Geuw-hye, à poser un geste de paix, voire à se rencontrer. Ce serait une «première» depuis le sommet d’août 2007 où le président sud-coréen Roh Moo-hyun avait rendu visite à Kim Jong-il. Visite restée sans effet.

Avant la séparation du pays en 1953, la Corée comptait, au Nord, environ 50.000 chrétiens. Aujoud’hui, si la liberté de religion est inscrite dans la constitution nord-coréenne, les Eglises ont complètement disparu. Malgré les efforts du Vatican, il n’y a plus au Nord ni évêques, ni prêtres, ni édifices de culte, mais il reste quelques fidèles qui vivent leur foi dans le silence et la clandestinité. La persécution en Corée n’est pas terminée.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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