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Irak: les Etats-Unis devaient y retourner

Des yézidis fuient les persécutions en Irak de l'Etat Islamique en Irak et au Levant et cherchent refuge à la frontière syrienne. REUTERS

Des yézidis fuient les persécutions en Irak de l'Etat Islamique en Irak et au Levant et cherchent refuge à la frontière syrienne. REUTERS

Parce que les objectifs de l’EIIL sont absolument terrifiants, les Etats-Unis se devaient d’intervenir en Irak.

Dès que l’on s’intéresse de près à la plupart des conflits armés dans le monde, on se  rend compte qu’on assiste rarement à des luttes idéologiques ou à des explosions de violence entre communautés nées de haines ethnico-religieuses profondément ancrées. Le plus souvent, on y voit plutôt un ramassis de mercenaires, certains en uniforme, d’autres non, profitant du chaos créé par la guerre pour terroriser les plus faibles. Autres bénéfices pour eux: le pillage des ressources pétrolières ou des diamants, la possibilité de commettre des agressions sexuelles en toute impunité. Ils ont rarement d’autres objectifs. Bien évidemment, les hooligans prenant part à ces orgies de violence prêtent généralement allégeance à une cause plus élevée. Mais, le plus souvent, ils mentent. Car les seuls héros et héroïnes de ces guerres sont ceux et celles qui luttent pour leur survie et pour celle de leurs proches.

Une idéologie terrifiante

La guerre actuellement en cours en Irak est un peu différente. Elle est bien plus terrifiante. Bien sûr, l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL) ne déroge pas à la règle et je ne doute pas que certains des combattants ayant rejoint sa cause soient des psychopathes en quête d’adrénaline comme on en trouve dans toutes les zones de non droit. Mais on a définitivement l’impression que ces hommes ne tuent pas pour le plaisir ou pour l’argent. Et ils ne le font certainement pas pour se protéger d’autres forcenés. En réalité, ils tuent parce que ce sont des utopistes. Ils veulent vivre dans un monde littéralement nettoyé de ceux qui ne partagent pas leurs délires fanatiques: en éliminant les yézidis, les chrétiens et les membres d’autres minorités religieuses, ils pensent servir une cause noble et juste. Si les talibans sont aussi extrêmement dangereux, ils ont prouvé qu’ils pouvaient faire preuve de raison de par leur volonté de trouver un accord avec le gouvernement afghan, ainsi qu’avec les États-Unis et leurs alliés. Même al-Qaïda est plus tolérant envers les minorités religieuses que les déments de l’EIIL. Aujourd’hui, fort de centaines de millions de dollars collectés dans leurs pillages, le groupe islamiste gagne du terrain, assiégeant de petits groupes de femmes et d’hommes qu’ils considèrent comme des mécréants et les laissent mourir de faim. Les peshmerga kurdes, seule force irakienne capable de tenir tête à l’EIIL, ont jusqu’à aujourd’hui fait preuve d’une résistance courageuse, mais ils sont en train de faiblir.

Le président Obama vient de décider de passer à l’action sans plus perdre de temps. Durant des mois, il a refusé l’implication des forces militaires américaines dans le combat contre l’EIIL. Mais la campagne d’extermination des minorités religieuses irakiennes l’a poussé à agir. Jeudi 7 août, il a ainsi annoncé à la télévision qu’il avait autorisé des bombardements ciblés contre l’EIIL, ainsi qu’une aide humanitaire à destination des yézidis assiégés.

Donner aux kurdes une chance de se défendre

J’ai autrefois critiqué le gouvernement Obama pour son retrait d’Irak à la fin 2011, mais je reconnais aujourd’hui que la décision d’intervenir militairement ne pouvait être prise à la légère. En effet, les succès de l’EIIL résultent en grande partie de l’échec du gouvernement constitué par le premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, à gagner la confiance des sunnites d’Irak, qui ont souffert de son communautarisme et de son sectarisme. Venir en aide au gouvernement irakien aurait pu signifier que les fautes de Maliki étaient pardonnées. Aussi pour la plupart des spécialistes militaires ayant poussé le président Obama à agir, l’intervention devait être conditionnée au fait que Maliki accepte de former un gouvernement d’union en qui tous les irakiens pourraient faire confiance et se reconnaître, une demande plus que raisonnable compte tenu des enjeux. Maliki ayant refusé toute concession significative, une intervention de grande ampleur est alors devenue peu envisageable.

Mais la perspective d’un génocide a changé la donne. Ce qu’a compris le président Obama, je l’espère, c’est que si l’EIIL réussit à mettre en déroute les Kurdes et à renverser le fragile État irakien, il n’y aura plus de fin aux massacres. La puissance militaire américaine ne pourra pas tout résoudre en Irak. Mais elle peut contribuer à offrir aux Kurdes une chance de vaincre l’EIIL et de créer un refuge pour les minorités religieuses fuyant les territoires tenus par les islamistes. C’est aussi un moyen de donner du temps à Maliki pour qu’il reconsidère son bilan politique : ne pas partager le pouvoir méritait-il de laisser l’Irak redevenir un bain de sang?

En venant en aide aux Kurdes, le président fait ce qu’il fallait faire. Pendant des décennies d’enlisement en Irak, ils ont toujours été les alliés des États-Unis. Aujourd’hui, ils combattent et meurent pour protéger leur territoire, bien évidemment, mais aussi pour soutenir les yézidis et les chrétiens qui ne peuvent se défendre. Ils combattent pour l’ensemble du monde civilisé. Qu’un pays aussi puissant que le nôtre refuse de leur prêter main forte serait tout simplement honteux, entre autre parce que l’invasion américaine en Irak a grandement contribué à la dégradation du pays.

Je suis un pessimiste. Et bien que j’espère sincèrement que ces frappes aériennes ciblées autorisées par le président seront suffisantes pour forcer l’EIIL à battre en retraite, je ne pense pas que cette terrible guerre prendra fin dans les jours qui viennent. Nous devons commencer à penser aux yézidis, aux chrétiens et aux autres victimes irakiennes de persécution qui auront besoin de trouver un refuge en dehors d’Irak. Après la chute de Saigon en 1975, les États-Unis ont accueillis 130 000 réfugiés sud-vietnamien: dans les années à venir, nous devrons peut-être accueillir autant de réfugiés irakiens.

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