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Une gauche française en voie de marginalisation, ou de disparition?

En août 2013 à La Rochelle: Marisol Touraine, Manuel Valls, Arnaud Montebourg et Najat Vallaud-Belkacem. REUTERS/Stephane Mahe

En août 2013 à La Rochelle: Marisol Touraine, Manuel Valls, Arnaud Montebourg et Najat Vallaud-Belkacem. REUTERS/Stephane Mahe

Alors qu'elle entame sa rentrée politique, la gauche semble impuissante à imposer sa vision du monde, à susciter l’adhésion et le consentement des masses. Au mieux, elle va devoir s'habituer à un tripartisme avec l'UMP et le FN.

Alors que le PS amorce sa rentrée entre Frangy-en-Bresse, où Arnaud Montebourg rassemble ses troupes, dimanche 23 août, lors de la Fête de la rose avec Benoît Hamon comme invité d'honneur, et La Rochelle, où il tiendra sa traditionnelle université d'été le week-end suivant, son avenir semble incertain.

Après les résultats des élections municipales et européennes, il est en effet temps de se demander si le PS n’est pas sur la voie de la marginalisation… et toute la gauche avec. Un nouveau système partisan est peut-être en train de voir le jour qui laisserait sur ses marges un PS épuisé idéologiquement et laminé par un exercice du pouvoir devenu pour lui létal en temps de crise.

Le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis a lui-même émis, au cours des derniers mois, l’hypothèse d’un «tripartisme» qui verrait une concurrence s’instaurer durablement entre PS, UMP et FN. Il semble depuis s’être ravisé et, à l’instar du Premier ministre, envisager une issue encore moins favorable pour ce qui fut le parti d’Épinay, en estimant que «la gauche peut mourir».

Si l'analyse des sondages nécessite d’employer les précautions d’usage, notamment en matière d'analyse de sous-échantillons parfois réduits, une enquête de l'Ifop sur la présidentielle 2017 a, cet été, pointé non seulement le retard actuel du PS et de ses candidats sur Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen, mais également révélé une faiblesse structurelle des forces de gauche. Celles-ci rassemblent, selon les cas, un total de 28% à 34% (en intégrant gauche radicale, écologistes et extrême gauche), conforme aux résultats des dernières élections européennes. Loin des totaux obtenus, par exemple, en 1981 (avec un total de gauche au premier tour de plus de 50%), 1995 (un peu moins de 41%) et 2012 (environ 43,5%). 

Un 21-Avril de tous les jours

Tout n’irait pas si mal si cette enquête ne faisait que confirmer quelques lourdes tendances.

On aurait pu penser qu'un bipartisme résulterait du mode de scrutin présidentiel, accentué par l’adoption du quinquennat puis l’inversion du calendrier électoral faisant dépendre l’Assemblée nationale de la couleur politique du président élu. Et qu’il se ferait au bénéfice du PS et de l’UMP, presque créée dans cette perspective. Les résultats électoraux de 2014, eux-mêmes consécutifs à une série de partielles catastrophiques pour la majorité, indiquent pourtant que le PS, et la gauche dans son ensemble, paraissent avoir de plus en plus de mal à s’assurer d’une présence au second tour de l’élection présidentielle.

Ces forces se concentrent en effet toujours davantage dans les grandes métropoles connectées à la globalisation, celles qui sont à la fois le terrain d’inégalités criantes mais aussi le principal lieu de la concentration de richesses. Et encore, si le poids de la gauche a crû dans ces idéopôles, le poids relatif du PS y a décru au cours de la dernière décennie.

Là où, dans un Paris déserté par les ouvriers, le PS et la gauche réalisent par exemple des scores encore très importants, dans le Nord-Est de la France, durement frappé par la désindustrialisation, le premier est en chute libre et la gauche radicale ne parvient pas à émerger (5,2% dans le quart Nord-Est aux élections européennes de mai 2014).

Ces données qui révèlent une gauche en chute libre sur de larges pans du territoire sont à conjuguer au fait que la perte d’un très grand nombre de communes en mars dernier a privé le PS de forces et de capacités d’encadrement sur l’ensemble du pays. Il y a perdu des moyens, des cadres, des militants.

La faiblesse actuelle du PS et de la gauche dans son ensemble laisse donc planer le risque d’une marginalisation progressive de la gauche. Et si les candidats socialistes sont moins assurés de l’accès au second tour, ils sont moins assurés également, dans l’hypothèse d’une qualification, de réserves de voix suffisantes pour l’emporter. Le recul du PS ne bénéficie en effet pas à la gauche radicale, dont les scores et les différentes enquêtes confirment, mois après mois, la stagnation, Front de gauche en tête. Stagnation à laquelle vient s'ajouter des reports de second tour médiocres sur le PS au second tour.

Une tripartition des votes entre la gauche de gouvernement, la droite conservatrice et la droite national-populiste est déjà à l’œuvre et renforcée par la fusion, dans certaines zones géographiques, des électorats de la droite conservatrice et de la droite national-populiste, ainsi que par la désertion civique d’électeurs qui, hier, votaient pour la gauche. Le retard du PS sur l’UMP et le FN semble désormais atteindre une telle ampleur que la vie politique française semble en passe de se muer en un «21-Avril de tous les jours». Le «vote utile», compte tenu de l’ampleur de l’abstention des partenaires ou concurrents de gauche, va s’avérer un moulin à prières bien inutile dans le contexte qui est en train de naître.

Tripartition entre droites

Plus inquiétant encore: la tripartition des résultats de premier tour, en cas de candidature Hollande ou Valls à la présidentielle, devient une tripartition entre droites au bénéfice de François Bayrou en cas de candidature d’Arnaud Montebourg, excluant sèchement ce dernier de tout espoir d’accès au second tour.

La nouvelle polarisation idéologique en cours s’avère en effet particulièrement dangereuse pour le PS et la gauche. Promoteur du «made in France», dont il a fait –tambour battant– un «combat culturel»,  jadis héraut de la «démondialisation», dispensateur du «discours de Bercy», se sentant probablement pousser des ailes suite à l’entrée de l’Etat au capital d’Alstom, Arnaud Montebourg voit, dans l'enquête de l'Ifop, son potentiel de séduction à l’égard des ouvriers réduit à néant et sa capacité d’attraction à l’égard de la gauche radicale nulle. Le score de 6% qui lui est attribué chez les ouvriers (contre 15% à François Hollande) révèle l’ampleur du malaise de la gauche avec «le peuple», c’est-à-dire ouvriers et employés.

On retrouve une constante: face à la poussée de représentations droitières, il ne sert à rien de faire «plus à gauche». Récemment disparu, le sociologue Stuart Hall avait coutume de rappeler que toutes les gauches avaient eu leur «moment» dans le Royaume-Uni de Margaret Thatcher. Le programme travailliste de 1983 fut le «plus à gauche», ce qui ne l’empêcha par de subir sa plus magistrale défaite. La conquête de Liverpool par l’aile gauche du Parti travailliste ne fut pas non plus le signal d’un réveil de la gauche contre le thatchérisme.

Parce qu’elle révèle en vérité quelques-unes des actuelles impasses de la gauche, dont il lui faudra pourtant sortir, la posture et l’échec de Montebourg méritent attention. La démondialisation, si elle n’avait pas permis de séduire un très grand nombre d’ouvriers, avait eu pour mérite d’inventer une hypothèse autre que la soumission au consensus élitaire européen. Mais le volontarisme économique ne suffit pas. Les «mesures sociales» non plus.

Le néocolbertisme du ministre de l’Economie n’a aucune prise sur l’électorat, certainement parce qu’au contraire de ce qu’avait pu représenter sa campagne des primaires, l’action d’Arnaud Montebourg ne s’inscrit pas dans une vision du monde globale, alternative aux représentations qui font la «droitisation». Trop partiel, son «redressement productif» pourrait être un élément de la recomposition idéologique de la gauche, mais assurément n’en est-il pas l’essence. La revendication de «mesures de gauche» ou «sociales» ne suffit pas non plus à engager une reconquête culturelle, politique et électorale du pays. 

De même, aussi courageux soient-ils dans leur groupe parlementaire, les «frondeurs» semblent-ils en peine de dégager un horizon alternatif à celui défini par le président de la République et le gouvernement. La gauche radicale semble, quant à elle, se maintenir sans profiter aucunement des difficultés du PS. EELV ne tire aucun bénéfice de son exfiltration du gouvernement. Quant à l’extrême gauche, elle végète à des scores souvent inférieurs à ce qui fut sa moyenne sous la Ve République.

Qu’elle se déguise en Colbert ou en Georges Marchais, la gauche semble impuissante à imposer sa vision du monde, à susciter l’adhésion et le consentement des masses. Justement parce qu’il s’agit de déguisements. Les antagonismes sociaux trouvent d’autres formes d’expression politique que les différentes variantes hétérodoxes de gauche.

On le comprend, dès lors, le risque, qui se précise, est de sortir du quinquennat avec une gauche passée de vie à trépas et que les réalignements électoraux durablement opérés priveraient de capacités de rebond avant de longues, très longues, années.

La gauche doit complètement se repenser

Est-ce à dire qu’il est inéluctable? Assurément pas.

Si l’économie est au cœur de toute politique hégémonique, elle ne suffit pas en elle-même à faire émerger un «bloc historique», c’est-à-dire un point de rencontre entre l’état du processus de production et les représentations collectives présentes dans la société. C’est à ce moment-là que les clivages se fixent durablement.

Le risque de sombrer dans une quête de «pureté de gauche» priverait, par son caractère nostalgique, de toute capacité à avoir prise sur la société. La quasi-disparition de l’extrême gauche, la stagnation de la gauche radicale démontrent, à des degrés divers cette réalité. Dans le même temps, le PS semble céder soit à l’orthodoxie économique soit à une forme de «social-conservatisme» et peine ainsi à se distinguer de son opposition «modérée».

Le «front culturel» rouvert avec les droites déterminera grandement où la ligne de front électoral se situera. Ainsi devient-il urgent de définir un projet alternatif à celui des droites qui ne consiste pas en l’énoncé de mesures économiques (ou d’un simple volontarisme) ou en l’octroi de droits individuels, mais en une vision émancipatrice du monde. Cela doit donc dépasser le strict cadre économique pour embrasser tous les aspects de la vie sociale. Les citoyens n’adhèrent pas en fonction de résultats économétriques: leur consentement est le fruit d’une rencontre entre l’état de l’économie et d’autres dimensions, sociales, culturelles, éthiques, ayant également trait à l’environnement.

On le voit, pour éviter la marginalisation, la gauche –social-démocrate ou radicale– doit complètement se repenser, en rupture complète avec les présupposés qui font la force des droites.

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