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L’avenir de la social-démocratie est-il hors de l’Occident?

Fabien Escalona, mis à jour le 14.08.2014 à 15 h 53

La social-démocratie est à bout de souffle dans les vieux pays capitalistes. Son modèle et son message peuvent-ils redevenir pertinents dans les pays en voie d'industrialisation et d'urbanisation? Pas si sûr.

Un travailleur chinois la nuit dans un tente à côté d'un chantier à Hefei dans la province d'Anhui, août 2014. REUTERS

Un travailleur chinois la nuit dans un tente à côté d'un chantier à Hefei dans la province d'Anhui, août 2014. REUTERS

Il y a quelques mois, sous l’impulsion des sociaux-démocrates allemands, naissait l’Alliance progressiste. Ce réseau est destiné à rassembler des partis de tous les continents, incarnant des valeurs humanistes typiquement revendiquées au centre-gauche. En cela, sa création rappelle furieusement la tentative avortée des partisans de la «Troisième Voie», de supplanter la vieille Internationale socialiste par une organisation plus «moderne», dont le nom et la base idéologique auraient été inspirés par les Démocrates états-uniens.

L’information a été analysée par Jean-Luc Mélenchon comme un nouveau signe de la rupture des sociaux-démocrates européens avec l’histoire du mouvement ouvrier et l’identité qu’ils avaient forgée à son contact. Quoique cette rupture apparaisse essentiellement symbolique, tant l’Internationale socialiste s’est depuis longtemps diluée et déconsidérée, le diagnostic sonne assez juste.

Cependant, il ne concerne que la social-démocratie qui s’est implantée et développée dans les pays riches, désignés autrefois comme «les sociétés du capitalisme avancé», et qui a été de fait la plus étudiée. Si la crise identitaire et le rétrécissement électoral de cette famille politique dans le monde occidental sont aujourd’hui des constats largement partagés, qu’en est-il par ailleurs d’un éventuel renouveau social-démocrate en dehors du monde occidental?

Une hypothèse séduisante…

Concluant en 2009 un ouvrage de référence sur la social-démocratie, l’historienne Nina Fishman s’avouait optimiste sur son avenir dans les pays en pleine industrialisation et urbanisation, deux phénomènes ayant effectivement concouru à l’émergence de cette famille de partis. Deux ans auparavant, dans un travail collectif intitulé Social Democracy in the Global Periphery, quatre chercheurs soutenaient que même en dehors des pays historiques du «centre» de l’économie mondiale, des régimes sociaux-démocrates existaient déjà.

Le principal défaut de ce dernier ouvrage était d’être fondé sur une définition problématique, dans la mesure où il confondait la social-démocratie avec toute présence d’un Etat social, même très libéral et pas du tout universaliste. Toutefois, la légitimation d’une telle recherche, tout comme l’optimisme de Fishman, étaient assurés par une  hypothèse a priori séduisante, qui mérite examen.

Selon cette hypothèse, il y aurait une certaine logique à ce qu’advienne une nouvelle génération de la social-démocratie, sur les territoires où serait en train de se déplacer le centre de gravité productif de l’économie mondiale. En tant que «contre-mouvement» au développement du capitalisme, la social-démocratie est un phénomène qui aurait certes perdu sa force propulsive dans les économies matures du «premier monde», mais qui trouverait dans les pays en pleine émergence un terreau favorable à sa renaissance. Un nouveau cycle long d’accumulation capitaliste s’y déploierait en effet, après l’épuisement des précédents cycles qui avaient consacré l’hégémonie des puissances occidentales.

... mais un récit mécaniste

La valeur de ce beau récit mérite d’être évaluée, non pas par simple goût du jeu intellectuel, mais parce que cela constitue une étape nécessaire dans la réflexion sur la nature des partis et gouvernements «de gauche» en dehors des pays riches, et sur le sens des alliances nouées au niveau international.

Or, disons-le d’emblée, la logique du raisonnement exposé ci-dessus s’avère beaucoup trop mécanique. Sur le fond, elle souffre de trois défauts principaux, d’ailleurs liés entre eux:

• elle néglige les particularités socio-historiques des pays concernés, loin d’être homogènes et surtout identiques à celles de l’Europe issue de la révolution industrielle;

• elle surévalue la place occupée par les économies non occidentales dans le capitalisme contemporain;

• elle oublie que ce dernier, en tant que système, connaît des cycles mais vieillit aussi. De phase expansive en phase dépressive, il évolue mais ne bascule jamais d’un point A à un point B identiques. Autrement dit, le capitalisme est un vrai vagabond: il ne repasse jamais deux fois par le même endroit.

On peut illustrer concrètement ces trois défauts, en tentant d’examiner en quoi les expériences sociale-démocrates du passé pourraient se reproduire aujourd’hui dans l’espace non-occidental. Pour cela, il est indispensable de distinguer deux sens possibles de la social-démocratie qui ne diluent pas trop sa signification:

• soit la social-démocratie telle qu’elle a émergé à la fin du XIXe siècle, en tant que mobilisation contre les nouveaux rapports sociaux désormais dominants;

• soit la social-démocratie des «Trente Glorieuses», à son apogée dans la gestion progressiste des relations entre société et Etat dans le cadre du capitalisme.

Il apparaît assez vite qu’aucune de ces formes n’a été reproduite «trait pour trait» dans les régimes ou partis les plus emblématiques de la gauche mondiale.

Le prolétariat n’est plus ce qu’il était

Le premier sens renvoie à un mouvement ayant pour base sociale privilégiée une classe ouvrière urbanisée, concentrée et organisée, le «modèle» le plus pur tendant à une alliance organique entre une aile politique partisane et une aile corporative syndicale. Or, même si certains partis sont bien historiquement issus de mouvements sociaux, et même si le salariat s’est considérablement étendu sur le globe, cette prolétarisation accrue de l’espèce humaine est restée très bigarrée et peu articulée politiquement.

A ce titre, le sociologue Göran Therborn considère la situation contemporaine comme inédite, dans la mesure où il n’existe selon lui aucun mouvement de masse anticapitaliste qui puisse être considéré comme l’équivalent fonctionnel de la classe ouvrière organisée au XXe siècle. Il y a bien des forces sociales «potentiellement critiques». Elles demeurent cependant fort diverses et peu connectées entre elles, des peuples indigènes aux classes moyennes précarisées, en passant par les paysans sans-terre, les travailleurs journaliers et une classe ouvrière, certes, mais fragmentée et dont les syndicats ne sont pas toujours relayés dans l’arène politique (par exemple en Afrique du Sud ou en Inde).

Les économies latino-américaines, après avoir connu des stratégies d’industrialisation par le passé, sont même caractérisées par une «désindustrialisation précoce» voire une «reprimarisation» autour de l’exploitation des ressources naturelles. L’Asie du Sud-Est, en revanche, est la région du monde non occidental où les conflits industriels et le militantisme ouvrier sont les plus susceptibles de se rapprocher de l’ampleur qu’ils ont eue jadis en Europe, compte tenu de sa place dans la division internationale du travail.

Deux grands obstacles y bloquent cependant l’émergence de mouvements sociaux-démocrates «traditionnels». D’une part, le clivage de classe tend à être subordonné ou brouillé par d’autres lignes de conflit, notamment autour de l’indépendance nationale ou des institutions politiques. A cette difficulté, peut s’ajouter d’autre part la persistance de régimes autoritaires, empêchant la classe ouvrière de se mobiliser politiquement.

C’est le cas en Chine, où les ouvriers urbains sont pourtant expérimentés dans la défense de leurs intérêts. De plus, au fur et à mesure que les activités industrielles se développent dans les régions centrales plutôt que dans les régions côtières, la politisation de leurs contestations pourrait s’accroître. Comme l’explique le sociologue Eli Friedman, les travailleurs migrants n’étaient jusque-là pas incités à relier leurs combats dans l’entreprise à l’endroit où ils vivaient, alors que résider près de leur lieu de travail fournirait une occasion «d’organisations plus durables [et de] de revendications généralisables». Malgré ces potentialités, la structuration de la classe ouvrière reste faible, sa capacité d’opposition ayant été durablement brisée par la répression du mouvement démocratique de juin 1989.

Plus généralement, le régime chinois illustre ce que l’économiste Jérôme Maucourant appelle les «néocapitalismes politiques». Ceux-ci, contrôlés par une classe dirigeante autoritaire, confondant allègrement les domaines public et privé, se sont glissés dans le marché mondial, dont ils profitent grâce à une position rentière et/ou un «commerce prédateur». Ils constituent un type de régime profondément adverse pour un éventuel mouvement social-démocrate, beaucoup plus que ne l’étaient les empires centraux du début du siècle pour les sociaux-démocrates d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie.

Le temps béni (?) mais révolu du compromis fordiste

Ces remarques invitent à considérer l’insertion particulière des régions évoquées dans l’économie mondiale. Tout un débat existe sur la nécessité pour elles de «recentrer» leur croissance, pour réduire leur dépendance aux exportations et surtout leurs fortes inégalités internes. Cette réduction, accomplie en Europe dans les décennies du premier puis du second après-guerre, a fait partie du programme de la social-démocratie au second sens du terme, à savoir une force politique intégrée à l’Etat et à la société capitaliste, mais capable de promouvoir des compromis capital/travail positifs pour ce dernier.

Au-delà des dispositifs institutionnels propres à chaque pays, ces compromis reposaient sur ce que l’économiste Pierre-Noël Giraud a nommé la «croissance social-démocrate autocentrée». Celle-ci a ensuite vu sa cohérence brisée par l’ouverture commerciale et financière, ainsi que par le développement parallèle de firmes multinationales voire globales, qui ont décomposé et mondialisé les chaînes de valeur.

Or, les nouvelles puissances asiatiques et latino-américaines sont insérées dans le capitalisme globalisé issu de ces transformations mêmes, sans bénéficier de l’exploitation des périphéries et de l’insouciance écologique qu’ont pu se permettre les économies occidentales de l’époque. Ces puissances sont d’ailleurs loin de se substituer aux vieux centres du monde occidental, comme le voudrait la thèse de la «convergence globale», que certains considèrent comme «une chimère».

Ainsi, la production manufacturière de la Chine est très impressionnante, mais une part considérable est décidée et contrôlée par des intérêts extérieurs, en faisant davantage le «centre d’assemblage» plutôt que «l’usine» du monde. De son côté, le continent latino-américain est lui aussi intégré dans des circuits globaux de marchandises et de capitaux dont ils n’a pas nécessairement la maîtrise. En outre, plusieurs gouvernements de gauche s’y sont lancés dans des stratégies «néo-extractivistes» fournisseuses de devises mais potentiellement dévastatrices à long terme, sur les plans social et environnemental.

Pour ces raisons, et bien évidemment d’autres facteurs, les progrès démocratiques et sociaux enregistrés par la gauche latino-américaine sont encore loin d’avoir l’ampleur et la cohérence de ce qui caractériserait des régimes «sociaux-démocrates»: la structure fiscale est encore régressive, les inégalités sont demeurées très élevées, le pouvoir économique n’a été que très peu entamé ou borné… Dans un ouvrage collectif consacré à la question, Olivier Dabène note ainsi que «la portée du changement» a été modeste, bien que potentiellement durable. 

Des points communs bien d’aujourd’hui

Il relève aussi qu’après 2002, le contexte économique (et notamment le cours des matières premières) a été favorable aux expériences latino-américaines. En ce sens, il y a un point commun entre les gauches plus ou moins «rouges» qui en ont été les actrices, et les sociaux-démocrates occidentaux contemporains. Il s’agit d’une forte dépendance de leur projet à la croissance, dont la dynamique est plutôt celle d’un déclin sur le long terme, même s’il peut être différencié selon les régions du monde.

Les récents mouvements sociaux au Brésil témoignent peut-être d’ailleurs d’un autre point commun, en lien avec le précédent. Il consiste dans difficulté croissante, comparée aux Trente Glorieuses du monde occidental, à concilier d’un côté les exigences des milieux d’affaire et de la participation à la compétition du marché mondial, et d’un autre côté les demandes et attentes de la base sociale des gouvernements concernés.

La stratégie de croissance, les concessions aux investisseurs internationaux et l’exposition aux déséquilibres mondiaux ont ainsi éloigné l’administration de Dilma Rousseff des syndicats, ONG et mouvements sans-terre. Un exemple congruent peut être trouvé en Bolivie, où le gouvernement d’Evo Morales a fait face à des marches indigènes voulant protéger leur territoire de l’exploitation pétrolière, mais aussi à des mobilisations d’ouvriers de mines nationalisées, protestant contre l’exploitation et la précarité qu’ils subissent.

Les partis ou gouvernements de gauche dans le monde non-occidental, y compris les plus radicaux en rhétorique, ne sont donc pas issus de mobilisations et d’organisations semblables aux mouvements sociaux-démocrates d’il y a un siècle. Ils n’ont pas non plus les moyens de remplir la même fonction que ces partis dans le second après-guerre, à savoir une gestion inclusive et progressiste des relations entre Etat, société et économie capitaliste.

Il faut s’y faire: la social-démocratie européenne est un phénomène historiquement daté et géographiquement situé. Son histoire, sa forme et ses réalisations étaient liées à des états du capitalisme et des situations géopolitiques (incluant une «guerre civile européenne» de trente ans!) qui ne se reproduiront pas.

Dans les régimes démocratiques où la gauche a le vent en poupe, c’est-à-dire principalement en Amérique Latine, ses succès sont bien l’effet d’un «contre-mouvement» contre la dépossession multiforme des peuples. Ils sont toutefois remportés dans un contexte bien contemporain. Celui-ci, au Nord comme au Sud, ne laissera de victoires durables à de tels «contre-mouvements» que si des alliances sociales composites sont nouées, incluant de vastes fractions des classes moyennes, sur la base d’un projet qui ne résume pas à la pérennisation ou au simple rattrapage des standards de vie occidentaux, ni à l’investissement du pouvoir d’Etat sans travailler sur les représentations du monde.

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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