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«Instaurer, à partir de l’art, une nouvelle pratique de la vie»

Nonfiction et Maxime Morel, mis à jour le 11.08.2014 à 18 h 27

Quarante ans après sa publication en Allemagne, enfin traduit en français, l’ouvrage de Peter Bürger est la clé pour comprendre les enjeux philosophiques et politiques des mouvements d’avant-garde.

Ter-Oganian, Marylin / Andy Warhole via Wikipedia Commons

Ter-Oganian, Marylin / Andy Warhole via Wikipedia Commons

Théorie de l'avant-garde
Peter Bürger
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Il aura donc fallu attendre près de quarante ans pour qu’un lecteur français puisse avoir accès à un ouvrage théorique majeur concernant l’avant-garde publié en 1974 en Allemagne. Jusqu’alors, le lecteur curieux de la pensée de Peter Bürger devait posséder une belle maîtrise de l’allemand ou à défaut de l’anglais (l’ouvrage avait été traduit dès le début des années 1980 dans cette langue).

Théorie de l’avant-garde apparaît non comme une réflexion historique sur les avant-gardes, mais bien comme une tentative de théorisation du concept d’avant-garde. Peter Bürger identifie en premier lieu Dada et le surréalisme comme avant-garde, ainsi que le constructivisme Russe, bien que le mouvement soit évoqué plus rarement. De fait, le cœur de sa pensée se situe bien plus du côté des philosophes liés de près ou de loin à l’École de Francfort que de celui des membres des groupes d’avant-garde tels que Breton, Tzara ou d’autres artistes liés à ces mouvements.
Cette conception méthodologique, relativement rare dans le champ des recherches concernant l’avant-garde en France, est bien plus développée en Allemagne où elle trouve en la personne de Benjamin et Adorno des précurseurs de choix. Ainsi, il ne faut pas chercher dans Théorie de l’avant-garde un livre d’histoire, mais bien plutôt de philosophie de l’art, où l’auteur tente de démontrer que «les mouvements européens d’avant-garde peuvent être considérés comme une attaque menée contre le statut de l’art dans la société bourgeoise». Cette dimension presque strictement théorique vis-à-vis d’expériences historiques fait en même temps l’intérêt et les limites de l’ouvrage.

Il s’organise en quatre parties qui visent à définir d’abord l’objet des recherches de Bürger, puis les spécificités de l’avant-garde dans le champ de l’esthétique.
L’un des intérêts majeurs de l’ouvrage de Bürger est d’élargir, d’un côté, les outils méthodologiques et, de l’autre, d’user d’une chronologie large. Ainsi, il n’hésite pas interroger le concept d’avant-garde à la lumière des théories esthétiques développées par Kant, Schiller ou Hegel. La confrontation de l’avant-garde aux théories de ces philosophes permet une mise en perspective précieuse de l’analyse de ce concept.

Ainsi, ce qui constitue, nous semble-t-il, le cœur de l’idée de Bürger est le fait que l’avant-garde conteste l’autonomie de l’art. Ces mouvements ne visent à rien d’autre qu’à «l’abolition de l’institution art, en tant que coupée de la pratique de la vie». Ils se situent, pour Bürger, au-delà de l’opposition traditionnelle entre un art autonome (que l’on pourrait résumer à la formule «l’art pour l’art») et un art de propagande politique, l’idée centrale de l’avant-garde étant d’»instaurer, à partir de l’art, une nouvelle pratique de la vie».

Voulant inventer cette nouvelle pratique, ces mouvements sont à l’origine d’une redéfinition complète de l’œuvre d’art. Ainsi, Bürger relève plusieurs formes nouvelles inventées par l’avant-garde. Il insiste particulièrement sur l’importance du hasard en évoquant Nadja et Le Paysan de Paris, et s’arrête sur la question du montage et du collage. La dernière partie, consacrée au rapport entre l’avant-garde et l’engagement, s’attarde plutôt sur la théorie d’Adorno et Lukács, et par là-même explicite un peu plus le projet de Bürger qui semble finalement moins évoquer en tant que tels les groupes d’avant-gardes et leurs participants que de constituer, à partir des théoriciens que nous avons cités, une théorie autonome, libérée en partie des aléas de l’histoire des avant-gardes.

Reste, malgré la dynamique de cet ouvrage, quelques points auxquels on peut difficilement souscrire aujourd’hui, ou du moins qui suscitent le débat. Ainsi, la définition que Bürger donne à la néo-avant-garde laisse quelques doutes. Il identifie ce concept principalement aux happenings et au mouvement pop et définit ces mouvements ainsi: «La néo-avant-garde institutionnalise l’avant-garde comme art, et nie ainsi proprement les intentions des avant-gardes.» Cette critique paraît aujourd’hui difficilement tenable pour plusieurs raisons. La première, mais elle s’explique en partie par la méthodologie de Bürger, est liée au tout que constitue pour Bürger l’avant-garde, au risque de gommer, par exemple, les rapports complexes que le surréalisme entretient avec les institutions (rappelons que dès 1937 le surréalisme fait l’objet d’une exposition au MoMa à New York et que plusieurs membres du groupe en sont parties prenantes).
À l’inverse, il semble discréditer par avance toute distance mise par les mouvements contemporains avec l’institution, et par là-même la possibilité pour ces groupes de se situer dans une dynamique critique. Si ce n’est dans une annexe que nous évoquerons dans le paragraphe suivant, on ne trouve aucune référence à l’Internationale situationniste, ni même au mouvement Cobra ou aux Allemands de Spur, groupes qui, à notre sens, s’inscrivent entièrement dans le concept d’avant-garde tel que Bürger le définit et qui poursuivent, dans les années 1950 et 1960, la réflexion critique entamée par Dada et le surréalisme dans les années 1910 et 1920.

Les deux annexes situées en fin de volume sont précieuses. Elles permettent d’abord de saisir le contexte d’écriture de l’essai, qui s’inscrit dans un «horizon historique de problèmes qui ont émergé après les événements de 1968 et l’échec des mouvements étudiants du début des années 1970». D’autre part, elles permettent à Bürger de développer sa réflexion et notamment d’évoquer l’Internationale situationniste, ainsi que la trajectoire de Joseph Beuys, tout en affinant sa critique de la néo-avant-garde, qui semble, lorsqu’il évoque Daniel Buren, trouver une justification plus solide que les évocations précédentes. Ces annexes témoignent aussi du débat qu’a suscité en Allemagne la publication de l’ouvrage, Bürger répondant à un certains nombres de ses détracteurs. Enfin, Bürger s’interroge sur l’héritage de la pensée de l’avant-garde des années 1970 jusqu’à la fin des années 2000, en reconnaissant son éclatement.

Les quarante années, qui séparent la publication de l’ouvrage de Bürger de sa traduction en français, donnent à Théorie de l’avant-garde une dimension historique. Au-delà des débats que peut susciter l’ouvrage, il ne témoigne pas moins d’un moment important dans une réflexion sur la constitution générale d’une théorie de l’avant-garde. Il faut à présent espérer que les traductions se poursuivent et qu’elles pourront éclairer la pensée de Peter Bürger, dont le travail sur le surréalisme marque une date dans l’historiographie du mouvement. En effet, il serait particulièrement intéressant de relire Théorie de l’avant-garde à la lumière de l’ouvrage que Bürger consacre, en 1971, au surréalisme. De même, il faut souhaiter que l’ouvrage de Renato Poggioli, Théorie de l’avant-garde, publié en Italie en 1962 (et traduit en anglais), trouve un traducteur en France, puisque Bürger lui répond en partie dans son ouvrage éponyme.

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