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S'indigner, retweeter, oublier

Des lycéennes philippine,s en juin 2014. REUTERS/Erik De Castro

Des lycéennes philippine,s en juin 2014. REUTERS/Erik De Castro

De la Syrie à Gaza, en passant par #BringBackOurGirls, comment peut-on s'enflammer pour un sujet et le laisser tomber la minute d'après?

Deborah Sanya a 18 ans. Elle comptait parmi les lycéennes nigérianes enlevées à la mi-avril par Boko Haram, lors de leur raid contre l'établissement scolaire de Chibok. Une nuit, avec deux amies, elle a décidé de prendre un risque énorme: elle a déjoué la surveillance de ses geôliers et a couru, couru, jusqu'à trouver refuge dans un village. Fin avril, Alexis Okeowo s'est entretenue avec Sanya pour raconter, dans les colonnes du New Yorker, comment la jeune femme passait désormais ses journées entre jeûne et prière, hébétée d'être encore en vie.

Quand l'article d'Alexis Okeowo sort, le calvaire des lycéennes nigérianes scandalise déjà à peu près tout le monde: c'est une histoire faite d'horreur et de mystère, une histoire qui nécessite une attention planétaire –et immédiate. Le tristement célèbre #BringBackOurGirls allait rapidement faire le tour d'Internet. Les gens devenaient fous. Les chroniques et les tribunes fleurissaient. Les dirigeants internationaux multipliaient leurs allocutions indignées

Aujourd'hui, plus de trois mois après leur enlèvement, la grande majorité des lycéennes sont encore prisonnières et les appels lancés pour leur libération se font entendre, au mieux, par intermittence. 

Mais c'est loin d'être la première fois qu'une cause s'empare des gros titres, pour disparaître lentement des écrans radars, un peu comme un enfant finit par se calmer tout seul dans sa chambre après s'est roulé parterre pendant des heures. Au fait, qui a des nouvelles de Kony 2012?

Voilà. 

En plus de tous ces sujets qui font hurler un moment, pour mourir en silence, d'autres suscitent, au mieux, une attention épisodique. 

Trop de causes? Trop lointaines? Ce n'est pas que ça

C'est le cas de la Syrie, d'Israël et de la Palestine, de ces innombrables pays africains rongés par la guerre et la misère (la République centrafricaine, le Sud Soudan, la République démocratique du Congo), du sida, etc. 

Dans l'économie de l'attention, que se passe-t-il pour que les gens manquent tant de place (et d'envie) pour faire preuve d'une empathie continue? Trop de causes? Trop lointaines? A l'évidence, les médias ont une part de responsabilité: l'espace est rationné dans les journaux, les magazines, et au sommaire du journal télévisé –et même dans l'illimité d'Internet, les journalistes courent toujours derrière l'actualité.

La seule chose qui puisse garantir la sollicitude, ce n'est pas un fait ou une statistique, c'est une histoire

Gloria Steinem

Mais pour comprendre pourquoi les gens s'enflamment pour un sujet et l'oublient la minute d'après, une telle explication est incomplète. Il y a quelque chose d'autre. Je me suis donc tournée vers plusieurs experts, y compris des militants et des universitaires, afin d'y voir plus clair.

Pour commencer, qu'est-ce qui fait, réellement, le succès d'une cause ou d'une campagne?

«Bring Back Our Girls ne relevait pas seulement de l'empathie, mais il y avait aussi Internet, une histoire en suspens, ce qui fait que nos esprits ont été poussés à y revenir, un peu comme lorsqu'on se tripote un abcès dentaire», déclare la militante Gloria Steinem, forte de décennies d'expérience en matière de droits des femmes aux Etats-Unis. (Gloria Steinem est la fondatrice de Women Under Siege, le projet dont je m'occupe au sein du Women's Media Center).

En d'autres termes, l'intérêt vient de l'absence de résolution du problème –et de la possibilité qu'il y en ait bientôt une. Mais Gloria Steinem craint aussi que les gens se découragent quand la fin n'arrive pas assez vite. Ils sont là pour un scénario et ils détournent leur attention quand il n'y a plus de rebondissements. Elle affirme:

«Si j'en crois mon expérience, la seule chose qui puisse garantir la sollicitude, ce n'est pas un fait ou une statistique, c'est une histoire.»

Helen Benedict, professeur de journalisme au sein de l'université Columbia, est du même avis. Elle qui a souvent écrit sur les femmes et les violences dans l'armée estime que les gens s'attachent à un sujet «si une fiction réussit à les faire sortir de leur vie, de leurs petits mondes, et à les faire entrer dans ceux d'autres personnes... Se mettre dans la peau d'autrui. Se servir de son imagination pour vaincre la myopie»

Pour se préoccuper, il faut identifier

Frank Ochberg, psychiatre

Sur la scène internationale, l'histoire de Bring Back Our Girls s'est évanouie parce que les initiatives visant à les retrouver n'ont pas mené à grand-chose. Et les gens se sont donc trouvé d'autres sujets de préoccupation: des trucs très graves comme ce qui se passe à Gaza, les enfants migrants qui veulent traverser la frontière américano-mexicaine et les débilités d'usage, comme l'argent que Kim Kardashian engrange avec son nouveau jeu Facebook. 

Mais au Nigeria, la campagne continue. Les militants organisent des veillées, vont voir les politiques.

Un processus en trois actes

Selon Gloria Steinem, à l'extérieur du Nigéria, la mobilisation pourrait être plus importante si les adolescentes n'étaient pas aussi anonymes.

«Il faudrait que nous connaissions au moins l'une de ces filles, affirme-t-elle, et le mouvement d'empathie suivrait. Une seule lycéenne pourrait en représenter tant d'autres.»

Et les scientifiques sont plutôt d'accord. «Pour se préoccuper, il faut identifier», explique Frank Ochberg, psychiatre à l'université d’Etat du Michigan et président honoraire du Dart Center for Journalism and Trauma au sein de l’Ecole de journalisme de Columbia.

«Il ne faut pas simplement satisfaire notre curiosité; il nous en faut davantage. Les portraits humains doivent susciter une gamme diverse et progressive d'émotions. Si nous sommes scandalisés, si nous ressentons de la pitié ou de la compassion, ce n'est pas suffisant. Il faut, qu'étape après étape, nous nous plongions dans des scénarios de vie, que notre attention soit constamment stimulée, il faut avoir l'impression qu'un dénouement significatif est en vue.»

Selon Frank Ochberg, les sujets faisant la une de l'actualité internationale se déroulent selon un processus en trois actes.

Lors du premier acte, l’événement traumatique est identifié et décrit; c'est, par exemple, quand les lycéennes ont été enlevées et que les journaux ont donné tous les détails connus sur leur disparition. Les gens ont commencé à s'intéresser. Beaucoup. Et un hashtag a généré de la persévérance. Du moins pendant un temps.

Les gens ne tolèrent pas facilement un dénouement sombre. Quand on réalise qu'il n'y aura pas de fin heureuse, on se détourne vers une nouvelle histoire

 

Survient ensuite l'acte II, quand les gens «reviennent à la normale après un grand déferlement d'émotion». C'est le temps d'une dimension plus contemplative pour les réactions internationales: on parle des victimes, de leur traumatisme, de leurs séquelles (par exemple, l'article du New Yorker sur Sanya dans lequel des filles sans nom et sans visage gagnent en profondeur).

Lors de l'acte III, «les pertes ne sont pas réciproques, les souffrances inutiles et le mal persistant». Les gens n'ont pas la capacité de tolérer facilement un dénouement aussi sombre: on réalise qu'il n'y aura pas de fin heureuse, pas de vérité transcendante, aucune signification. Et pour se préserver émotionnellement, les humains se tournent vers la partie de l'histoire –une nouvelle histoire– qui leur est plus facile à digérer: le choc de l'événement, les détails personnels, l'urgence de vouloir et de demander à savoir ce qui va se passer ensuite.

«Notre espèce se souvient de certaines choses “dans sa chair” et les échos sont profonds avec des tragédies personnelles et des traumatismes sociétaux», poursuit Frank Ochberg.

«[Mais] notre espèce sait aussi oublier et se lasser facilement. Il n'y a pas de miracle: notre intérêt pour une calamité s'émousse et nous passons à l'Acte I suivant, en ouvrant une nouvelle séquence d'un nouvel événement.»

Aujourd'hui, l'histoire des lycéennes nigérianes en est à son troisième acte. 

Pour que ça «marche», il faut faire simple

Rien de bon à raconter, si ce n'est rien à raconter du tout. Le gouvernement nigérian préfère garder le silence sur ce qu'il fait pour libérer les jeunes femmes. D'un point de vue médiatique, il n'y a donc aucune actualité. Et d'un point de vue plus personnel, la persévérance est douloureuse, notamment quand on pense à ce qui n'est pas su. Par exemple, selon les experts, pendant que le gouvernement nigérian patine, les adolescentes sont très probablement en train d'être violées. Et ce n'est pas facile à digérer.

En avril, trois chercheurs en psychologie expérimentale ont publié une étude portant sur la campagne virale «Kony 2012» et qui isolait un autre facteur pouvant expliquer pourquoi l'attention est quelque chose de si difficile à soutenir. 

Selon les auteurs de l'étude, la première vidéo réalisée par l'ONG Invisible Children sur le seigneur de guerre ougandais Joseph Kony eut un énorme succès du fait de sa simplicité. Son message était clair: Kony avait causé de très graves problèmes en Ouganda, concernant notamment les enfants soldats, et il devait être débusqué et traîné en justice. Par contre, une autre vidéo qui «introduisait davantage de complexité quant à la situation en Afrique Centrale» n'eut pas, et de loin, la même force de mobilisation.

Les chercheurs écrivent:

«Réduire des questions complexes aux actions d'un unique ennemi peut induire une forte indignation morale et de la détermination à agir.»

Ce qui peut aussi expliquer pourquoi le soufflé de l'enlèvement de Chibok est retombé. Tandis que les journalistes traitant encore du sujet et les militants des ONG concernées doivent faire face à une  complexité croissante (la politique nigériane, la corruption du secteur de la sécurité) et aux difficultés inhérentes à l'éventuelle libération des lycéennes (le fonctionnement interne et mystérieux de Boko Haram, les obstacles géographiques), les articles et autres reportages ne peuvent avoir qu'un écho mat et sourd auprès du public. A l'évidence, les militants se sont faits bon gré mal gré à une telle réalité –d'où la simplification constante des problèmes et de leurs possibles solutions sur un grand nombre de sujets humanitaires. Voir, par exemple, la question des «minéraux de conflit» en République démocratique du Congo.

Le public occidental repousse inconsciemment les mauvaises nouvelles afin de pouvoir vivre paisiblement sa vie

 

«Si nous avions tous davantage de compassion, davantage d'empathie pour toutes les atrocités qui se passent dans le monde, les images quotidiennes de snipers et d'innocents tués en Syrie nous auraient déjà poussés à dire “faites quelque chose”», écrivait sur CNN.com en 2012 TMS Ruge, spécialiste en stratégie des médias sociaux et fervent défenseur de l'Afrique.

«Mais nous n'avons rien dit. Pourquoi? Parce que personne n'a envahi notre flux Facebook pour nous forcer à regarder un film de 30 minutes conçu dans un studio hollywoodien et simplifiant le sujet pour nous.»

Il ajoute:

«Cela remet profondément en cause ce qui nous pousse à agir.»

Pour autant, les militants et journalistes avec qui je me suis entretenue estiment en général que les gens ne sont pas placides ou apathiques face aux questions humanitaires. Pour eux, le public occidental repousse inconsciemment les mauvaises nouvelles afin de pouvoir vivre paisiblement sa vie.

«Ce n'est pas que les gens n'en ont rien à faire», affirme la militante et écrivain féministe Soraya Chemaly.

«C'est qu'en avoir quelque chose à faire est dangereux et potentiellement trop coûteux.»

Selon elle, il en va d'un «aveuglement obstiné et auto-protecteur». Garder les vérités douloureuses à distance «permet aux gens de croire qu'ils sont immunisés contre de tels risques, que leurs comportements, leurs traditions, leurs systèmes de croyance sont extérieurs au mal».

Montrer qu'aucune existence n'est isolée

A l'instar de Soraya Chemaly, de Gloria Steinem et d'autres, Steven Hawkins, président d'Amnesty International USA depuis septembre 2013, estime qu'il faut «élargir les perspectives» pour amener les gens à se préoccuper des atrocités qui se déroulent «là-bas». 

«Si nous voulons une mobilisation plus profonde, et je pense qu'elle est possible, alors il faut relier l'importance des droits humains avec ce qui se passe dans la vie quotidienne des gens, affirme Hawkins. Il faut trouver un moyen pour que la question des droits de l'homme soit quelque chose de familier, qu'elle entre chez les gens.»

Dès lors, le bon journalisme, et le bon militantisme, c'est faire en sorte que les gens voient –et ne cessent de voir– qu'aucune existence n'est isolée.

Quand quelqu'un souffre, comme souffrent les lycéennes nigérianes et leurs familles, c'est le monde entier qui souffre.

Quand des gouvernements n'arrivent plus à protéger leurs citoyens, c'est la vulnérabilité collective qui s'accroît.

Et quand le bruit médiatique sur les atrocités et autres informations horribles s'éteint, ce n'est pas simplement un échec des journalistes et du public envers ceux qui ont besoin d'eux. C'est un échec total, un échec envers nous-mêmes.

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